INSURRECTION DES CAMPAGNES
porter ses fruits ; réduit par eux a la condition de InHe sauvage, il fallait qu'il eût un réveil de tigre, afin que ses maîtres recueillissent ce qu'ils avaient semé et lussent punis par la de leurs crimes.
Il n'est pas bon que le peuple goûte au sang, car il a, comme le vin, son ivresse, qui grandit a proportion même des efforts de l'homme pour éteindre le l'eu qu'elle allume dans ses veines. Et cependant, il faut bien le reconnaître, la féodalité eût étrangement abusé de la mansuétude du peuple, et il eût appris une fois de plus ce que peut une réaction aveuglée par le souvenir de la peur qu'elle vient d'avoir. Pour donner le change sur sa propre couardise, elle eût appelé la générosité du lion populaire impuissance 'a faire le mal et défaut du courage, et l'eût fait reculer d'un grand pas en arrière, rendant ainsi par avance inévitable, dans un avenir plus ou moins éloigné, une autre révolution plus terrible encore ; car les peuples reculent comme les ressorts s'aplatissent sous la compression : ce sont des économies de force et d'énergie qui s'amassent au prolît de l'expansion et de la liberté.
Dans les villes, l'événement du 14 juillet excitait les émotions les plus généreuses et les plus patriotiques ; de magnifiques horizons prolongeaient leurs perspectives devant toutes les espérances, et les classes moyennes, qui n'avaient eu a dévorer que des humiliations, avaient beau jeu à hausser leur générosité ii la hauteur de leur enthousiasme. Il suffisait 'a celles-ci de tuer la féodalité, tandis que Jacques Bonhommme, dont elle avait fait un martyr, avait besoin de tuer aussi les seigneurs. Elles ne s'insur-
geaient que pour la liberté, lui le faisait pour la propriété, sainte et légitime fille du travail. Aussi accueillait-il le bruit de la Bastille croulante, non comme le son enivrant d'une fête, mais comme le tocsin de l'insurrection. A l'issue d'un liiver qui avait fait sur les cbamps des ravages considérables, la misère était extrême, et la disette venait s'ajouter a cette suspension de travaux inévitable au milieu d'une grande agitation publique. Le paysan était armé presque partout, et cette nouvelle jacquerie, bien plus terrible et moins excusable que la première, menaçait de devenir générale. Des luttes sanglantes eurent lieu entre des attroupements de campagnards et des compagnies de gardes nationales des villes. La bourgeoisie terrifiée s'adressa a l'Assemblée nationale, qui ordonna le payement des droits féodaux jusqu'à ce que le temps fût venu de s'occuper de ces (luestions. Les paysans poursuivirent le cours de leurs excès. « Cbaque fois, dit Monllosier, qu'il m'arrivait de rencontrer des troupeaux de cerfs ou de daims sur ma roule, mes guides de s'écrier : — Voila la noblesse ! — par allusion aux ravages que ces animaux faisaient sur leurs terres. » {Mémoires, I, 175.) Gentilhomme et bête fauve étaient synonymes dans la langue des pauvres ahaniers, et ils se mirent à tirer sur les premiers, pour se venger d'avoir été dévorés impunément par les seconds pendant tant de siècles.
De formidables émeutes éclatèrent à Saint-Denis, à Saint-Germain, 'a Poissy, et le sang coula au hasard, innocent ou coupable. Dans cette dernière localité, on supplicia avec des raffhiements de barbarie horri-