‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 76 sur 85 · INSURRECTION DES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

INSURRECTION DES CAMPAGNES

bles un malheureux qui avait bien voulu recevoir en dépôt chez lui quelques grains appartenant a la municipalité. Sa lillc se précipita du haut du pont dans la rivière pour éviter le sort de son IVère, qu'ils forcèrent a être témoin de l'exécution de leur père. L'esprit d'insurrection gagna du terrain, et partout les paysans refusaient de payer les droits féodaux, brûlaient, dans la crainte de les voir revivre, les chartriers et les titres de propriété, poursuivaient les seigneurs désignés a leur colère par leur dureté impitoyable, et se livraient sur quelques-uns à des vengeances atroces, tandis que, de son côté, le despotisme expirant signalait sa dernière heure par des crimes non moins horribles. On avait vu un seigneur de Quincey, nouveau Sardanapale, convier à une fêle dans son château tout le peuple des environs ; puis, quand tous se livraient a la joie, une efl'royable explosion avait enseveli tous les convives sous les débris fumants du noble manoir (1).

Au Mans, on fusilla M. de Montesson, après avoir égorgé sous ses yeux son beau-père ; en Languedoc, M. de Barras fut coupé en morceaux devant sa femme prête d'accoucher ; en Normandie, un seigneur paralytique fut jeté sur un bûcher, dont on le retira les mains brûlées ; en Franche-Comté, M"" de Batteville fut forcée, la hache sur la tête, de faire l'abandon de ses titres ; la princesse de Listcnay y fut également contrainte, menacée par les fourches de ses paysans, et ayant ses deux filles évanouies a ses pieds. M*"" de Tonnerre, M. Lallemand, eurent le

(1) Choix de rapports, opinions et discours, I, 70.

même sort ; le chevalier d'Âmbly, traîné sur un fumier, vit les furieux qui venaient de lui arracher les cheveux et les sourcils danser autour de lui une ronde de démons ; M""" d'Ormenan, M. et JVP" de Montessu, eurent pendant trois heures le pistolet sur la gorge, demandant la mort comme une grâce, et refusant de livrer leurs terriers : de guerre lasse, on les tira de leur voiture pour les jeter dans un étang.

Pendant ce temps, des bandes de brigands parcouraient les campagnes par troupes de vingt ou vingt-cinq, saccageant indifféremment les châteaux et les chaumières, répandant partout la terreur, coupant les blés, détruisant les récoltes et dévastant les greniers (1). Bientôt ils devinrent ces chauffeurs, ces brûleurs de pieds, qui promenèrent par toutes les provinces une terreur persévérante.

Chose étrange et bien signihcative ! ces sanglantes représailles du peuple, chacun les voit, en gémit et les déplore, nul ne songe a en poursuivre les auteurs. On les excuse même (2), comme si Ton comprenait, sans se le dire, la légitimité de la colère des paysans : l'assemblée hâte ses travaux, les séances de nuit succèdent aux séances de jour, et dans la mémorable

(1) Mirabeau dit qu'à la tète de ces brigands « on voyait des gens dont le travail n'avait pas flétri le visage, qui avaient un plan de campagne, qui parlaient latin. » (Bûchez et Roux, Hist. parlementaire, IV, 317.)

(2) « Les scènes sanglantes, mais nécessaires, qui, dans ces jours à jamais mémorables, ont effrayé la capitale, se renouvellent malheureusement ailleurs sous la même forme, mais pour une cause bien différente... » {Suite des Nouvelles de Versailles, du 18 juillet 1789, p. 1.)

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