‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 100 sur 114 · PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE

De Launay, pâle et le visage altéré, s'élança vers Thuriol, et lui mettant avec force la main sur l'épaule.

« Monsieur, dit-il, c'est une trahison! vous me faites perdre un temps précieux, quand j'aurais dû balayer déjà toute cette populace.

— Prenez garde, monsieur le gouverneur, dit Thuriot sans se troubler, dans un instant le corps de l'un de nous deux au moins pourrait bien commencer à combler les fossés de la Bastille ! »

Au mouvement de de Launay, Aubin l'avait couché en joue. A ce geste, le peuple crut à une trahison et poussa un cri, rugissement suprême du lion qui mesure son dernier bond pour s'élancer sur sa proie.

« Commencez-vous à comprendre maintenant, marquis de Launay, dit Thuriot, que le peuple veut la Bastille et qu'il la prendra?

— Je comprends qu'il la veut, dit de Launay feignant une assurance que déjà il n'avait plus, mais je vous dis, moi, ipi'il ne l'aura pas. »

La mission du parlementaire était finie; on redescendit, Bt tandis que le pont-levis s'abaissait devant lui :

« Monsieur, dit-il, vous m'avez montré vos tours, vos murailles et vos canons, moi je vous ai montré le peuple. Je doute que vous soyez aussi satisfait de ce que nous avons vu que je le suis moi-même. Au revoir donc, monsieur le marquis. »

Laissant aux deux braves qui l'avaient accompagné le soin de raconter au peuple ému l'inutilité de leur démarche auprès du gouverneur de la forteresse, Thuriot descendit la rue Saint-Antoine pour aller rendre compte à l'hôtel de ville du résultat de sa mission.

Alors le peuple commença l'attaque, usant vainement sa poudre contre ces murailles épaisses de dix pieds, tandis ijue le feu de la garnison faisait dans ses rangs des trouées horribles.-

us HISTOIRE DES PAYSANS

Avant d'arriver jusqu'au pont de l'Avancé, nom qui désignait le premier pont-levis, on avait à suivre un chemin tournant bordé par une caserne du côté de la Bastille, et de l'aulre par une rangée de boutiques. Celle du parfumeur Lechaptois était la plus voisine du pont-levis. Quelques hommes du peuple veulent y mettre le feu,* dans la pensée que l'incendie se communiquera aux casernes, et de là au pont-levis. Lechaptois, au comble de l'effroi, veut en vain s'opposer à cette fatale tentative, lorsque Bonnemère arrache le brandon enflammé des mains de celui qui allait commettre le crime.

« Quand vous aurez ruiné une famille, s'écria-t-il, quand vous aurez fait périr au milieu des accidents inévitables de l'incendie les plus dévoués peut-être de vos amis, vou^ en serez bien avancés!... Le feu brûlera le pont, mais non la chaîne qui le tient levé : et quand le pont sera brûlé, comment entrerez-vous? y»

Ces paroles, l'autorité surtout que leur donne l'uniforme qu'il porte et son courage éprouvé, désarment les incendiaires. Pendant ce temps, un soldat du régiment Dauphin, Louis Tournay, se laisse glisser du toit du parfumeur sur un mur qui le rapproche du corps de garde placé en avant du pont de l'Avancé. Il s'élance d'un bond du toit de ce corps de garde, et malgré les menaces, les cris et les coups de fusil de la garnison, tombe dans la cour du Gouvernement.

«Une hache! une hache! crie-t-il, abrité un moment dans le corps de garde situé dans la cour.

Bonnemère se précipite, une hache à la main ; arrivé sur le premier corps de garde, il la lance à Tournay. Vingt bras lui en présentent d'autres à l'envi. Il en saisit une seconde, la jette encore dans la cour à côté de Tournay (1). A eux

(1) Louis Blanc, dans son Histoire de la révolution ^ désigne commf étant entrés les premiers à la Bastille, Davane, Dassain, ^Bonnemère et

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deux, ils frappent avec fureur, avec entliousiasme, avec fanatisme; la chaîne est rompue, le pont s'ébranle, décrit un arc de cercle, et rénorme machine, tombant avec fracas, écrase un homme, en blesse un autre, et rebondit à plusieurs pieds de hauteur.

Le peuple s'élance, il est dans la Bastille.

Mais c'est un premier succès, ce n'est pas la victoire. Il y a un nouveau pont-levis à franchir, il y a un nouveau siège à faire.

En ce moment arrivent deux canons, traînés par une autre masse de peuple qui les a enlevés au Garde-Meuble. D'autres en amènent des Invalides, guidés par quelques anciens canonniers, tandis que Hulin, directeur de la buanderie de la reine, arrive à la tête de quelques gardes-françaises, parmi lesquels il y avait trois jeunes gens, encore sans nom, et qui, à peu d'années de là, s'appelaient Hoche, Marceau et Lefèvre.

L'attaque alors, dirigée par Élie, Maillard et quelques autres, se régularise ; l'artillerie du peuple répond à celle du château, et déjà l'on pouvait prévoir que le peuple aurait le dessus, quand une scène d'horreur vint un instant dominer toutes les autres.

De vastes magasins d'armes occupaient une partie des bâtiments de la cour de l'Avancé. On défonce les portes de ces magasins ; puis, pour pénétrer dans ceux du premier étage, on place une charrette sous une trappe que Ton défonce, et l'on est dans les magasins qui occupent toute l'étendue de cet étage. Après le pillage, l'incendie ; quand tout est enlevé, on se dispose à mettre le feu aux bâtiments.

Trois fois la criminelle tentative est mise à exécution, et

Tournay. Ignorant d'après quels documents a écrit le célèbre publiciste, j'ai cru pouvoir adopter la version du Moniteur, celle de ïllis' toire de la Bastille, publiée en 1841, etc.

ir>0 HISTOIRE DES PAYSANS.

trois fois, grâce à Aubin Bonnemère et à quelques autres^ les incendiaires sont écartés et les flammes éteintes.

Les appartements de la famille de M. de Montsigny étaient situés au-dessus des magasins où se passaient ces scènes de violence. Que l'on juge de la terreur de deux pauvres femmes, son épouse et sa fille, qui, tremblant déjà pour la vie d'un père et d'un mari, voyaient la mort venir de tous côtés, et ne pouvaient échapper aux lentes tortures de l'incendie qu'à la condition de fendre cette foule furieuse, exaspérée par le trépas de tant des siens, avide de sang et de vengeance !

Mademoiselle de Montsigny, dont l'énei^ie allait être mise à de rudes épreuves dans cette journée fatale, se sacrifie, et descend dans la cour; elle s'informait si l'on était maître du feu, s'il fallait fuir et s'il était humainement possible de le faire, lorsqu'un homme du peuple la saisit, lui renverse les bras avec violence, et s'écrie :

« Tu es la fille du gouverneur ! Eh bien ! puisqu'il ne veut pas se rendre, tu vas payer pour tout ce sang que ton père a fait couler. »

Aussitôt un autre misérable armé d'une fourche veut lui porter un coup furieux; mais Bonnemère détourne le coup, et se plaçant entre elle et ses assassins :

« Sommes-nous ici, s'écrie-t-il, pour assassiner des femmes quand il y a des hommes à combattre et des murailles à escalader? Allons, camarade, continue- t-il en repoussant le plus furieux avec sa hallebarde, garde ta fourche pour une meilleure besogne, et laisse passer cette jeune demoiselle qui n'est pas plus la fille du gouverneur que je ne suis son fils. »

Grâce à ce secours inespéré, la jeune fille remonte vers sa mère, et lui raconte à quels dangers une main inconnue vient de l'arracher. Mais il y a folie à vouloir rester plus longtemps dans ces lieux où le fer et l'incendie les menacent à la fois : à tout prix il faut fuir. Puisant donc dans

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