LE HÉROS DU U JUILLET
que l'on rapporte blessé, mais non mortellement, et qui a du peut-être à ses blessures mêmes de ne pas partager le sort de de Launay.
Un seul homme manquait à cette scène : celui qui, dans cette journée, avait accompli tant de prodiges d'humanité et de courage.
Voici pourquoi Aubin Bonnemère n'était pas là. •
La Bastille prise, deux choses restaient à faire : conduire à l'hôtel de ville de Launay et l'infortuné major de Losme, qui n'y devaient pas arriver vivants, et délivrer les prisonniers. Aubin n'hésite pas entre l'œuvre de destruction et l'œuvre de vengeance. Il s'arme d'un levier de fer et dirige ceux qui vont briser les portes des cachots. L'un des captifs, le comte de Lorges, avait vécu trente-deux années dans l'un d'eux (1); Bonnemère le rend à la Hberté, puis, avec sou levier, il arrache une pierre du cachot, la charge sur ses épaules, et rentre chez lui, satisfait de sa journée (2).
La même ville, qui venait de donner à la révolution son
(1) Précis hhtorique de la détention du comte de Lorges à la Bastille pendant trente-deux ans. Paris, Buisson, libraire, rue Hautefcuille, no âO, 1789.
(2) Tous CCS faits sont consignes dans les séances de la municipalité de Paris, des 3 et 5 février et IG juin 1790, et de la municipalité de Saumur du 5 décembre de la môme année. J'en extrais quelques lignes .
« M. Thuriot de la Rosière peut attester que le nommé Aubin Bonnemère, qui a sauvé deux fois la vie à mademoiselle de Montsigny, est le même qui s'est empressé de le défendre et de le soustraire à la fureur de gens barbares... »
a ... Qu'il s'est distingué au siège de la Bastille, où il a été choisi par ses concitoyens pour commander quarante hommes, et y a couru de grands dangers... qu'il a sauvé deux fois la vie à mademoiselle de Montsigny, qu'il a concouru à sauver la vie ù M. Thuiiot de la Rosière, électeur et président du district de la Culture... qu'au cours du siège il a fait plusieurs actions courageuses, et que, par ses soins, il a empêché rincendie de la maison du sieur Lechaptois... qu'il a fait graver sur une pierre tirée d'un cachot où fut enfermé trente-deux ans le comte de Lorges le plan de la Bastille, qu'il a fait mettre en tète le
premier héros, lui fournit, à quelques jours de là, sa première victime.
Ce Tut une singulière destinée que celle de FouUon (1), et qui rappelle involontairement celle du surintendant Fouquet et sa trop fameuse devise : Quo non ascendam! Né à Saumur, en 1715, d'une famille ancienne dans la ville et longtemps revêtue des principales fonctions municipales et judiciaires, une affaire d'honneur l'en éloigna, et c'est à cette première disgrâce qu'il dut le commencement de sa fortune. Réfugié en Hollande, il sauva dans des circonstances romanesques, puis épousa mademoiselle Van der Dussen, petite-nièce du grand pensionnaire de ce nom, qui, aux conférences de Gertruidemberg, soutint qu'il fallait exiger de Louis XIV qu'il fournît des troupes pour renverser son petit-fils Philippe V, du trône d'Espagne où il l'avait placé (1710).
La fortune de mademoiselle Van der Dussen n'était pas inférieure à sa haute naissance, et grâce à la position qu'il lui dut autant qu'à son mérite personnel, Foullon devint successivement, en 1 744, commissaire des guerres à l'armée de Flandre; en 1747, intendant au siège si connu de Berg-op-Zoom ; en 1 755, intendant des armées du roi en Allemagne; en 1759, intendant de la guerre, place créée pour lui, et à laquelle on joignit bientôt celle de la marine; en 1771, intendant des finances et conseiller d'État; enfin, en 1789, contrôleur des finances à la place de Necker, le ministre populaire.
sabre et la couronne civique qui lui ont été donnés par les représentants de la commune de Paris... »
Aubin Bonnemère offrit cette pierre à la municipalité de sa ville natale, où elle fut reçue par un homme de son nom, Bonnennère de Chavigny, alors maire pour la seconde fois, et député à l'Assemblée législative en 1791.
(i) Il s'appelait FouUon, non Foulon, et était né en 1715, et non en 1717, comme le disent la plupart des biographes.