‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 103 sur 114 · FOULLON. — BERTHIER · texte numérisé non relu

FOULLON. — BERTHIER

Foullon, au contraire, avait amassé des haines et des rancunes autour de son nom. En 1765, il avait acheté la baronnie de Doué, en Anjou, et avait fait élever à un quart de lieue de cette petite ville le château de Soulanger, splendide demeure où il avait rêvé de finir ses jours. Haulain, dur, avide, coupable d'horribles exactions, haï pour la rigueur avec laquelle il faisait exécuter les lois sur la chasse dans ses domaines, il avait marié sa fille à l'intendant de Paris, Berthier, homme non moins dur et non moins détesté de tous, digne en tout point de collaborer à son œuvre et d'unir sa destinée à la sienne. Elles furent étrangement unies en effet, et il y avait, sur chacun d'eux, une sorte de chronique qui semblait prédire leur future catastrophe.

Un jour, à Vincennes, un vieux paysan dont le fils venait d'être pris par la milice, était venu implorer l'intendant de Paris pour qu'il tâchât de lui faire rendre ce soutien qu'espéraient ses dernières années. Berthier le refusa avec la dureté et l'insolence alors en usage chez les grands à l'égard •de la paysantaille. Le vieillard, que la douleur avait brisé, 5e redressa sous le fouet de l'insulte :

« Voici, lui cria-t-il, la malédiction d'un père de famille sur vous, père de famille. Vous mourrez misérablement, vous mourrez en place de Grève, et le terme n'est pas éloigné (1). »

Il était arrivé une fois à Foullon, dans sa baronnie de' Doué, de venir se heurter à la résistance d'un de ces paysans chez lesquels l'esprit d'opposition des villes commençait à faire des ravages.

« Tais-toi, manant, lui dit Foullon, un rustre de ton espèce ne va pas à la hauteur de ma botte!

— Sauf votre respect, monseigneur, répliqua le paysan-,

(1) Montjoie, VAmi du roi, des Français, de VcrJre^ etc., !<" cahier, chap. XLix, p. 88.

Il II rustre de mon espèce ira plus haut que vous et plantera son moulin sur le parquet de votre châleau ! »

Nous avons dit que le nouveau contrôleur des finances et son gendre Berlhier avaient trempé dans les manœuvres du pacte de famine. On les savait tous les deux adversaires décidés des idées philosophiques : Foullon avait hâte d'étouffer la révolution naissante, s'il ne voulait pas être renversé par elle, et un jour que Ton parlait devant lui de la misère du peuple, il avait jeté avec colère et dédain cette parole implacable :

a Eh! si cette canaille n'a pas de pain, qu'elle mange du foin! Mes chevaux en mangent bien! »

Foullon était du nombre de ces gens qui, voyant que les grandes mortalités moissonnent surtout le peuple, pensent qu'il y a trop de monde sur la terre, et qu'il faut de temps en temps de bonnes pestes, de bonnes guerres et de bonnes famines pour remettre toutes choses en ordre et en équilibre. Il avait dit qu'il fallait faucher la France, mot cruel que Berthier semblait avoir pris à tâche de réaliser, eh faisant détruire, manger en vert et saccager les récolles des environs de Paris par la nombreuse cavalerie qu'il avait rassemblée autour de la ville pour la contenir, a Et même sans cavalerie, le blé disparaissait. On voyait ou l'on croyait voir des bandes armées qui venaient la nuit couper le blé vert (1). » Enfin, le peuple, à peine remis de l'hiver effroyable de 17811, pressentait avec terreur la disette de 1790, et, comme pour toutes les autres, il voyait les hommes au pouvoir, au lieu da s'efforcer de la conjurer, fout faire pour la rendre inévitable. La fureur des paysans, à la vue de leurs récoltes détruites, ne connaissait donc point de bornes. La famine les chassait de chez eux pour les rabattre de tous côtés sur Paris, où ces bandes d'affamés entraient par loules les barrières, hâves, déguenillés, allant chercher la

<l) Micliclot, ffisl. (le h n'voluHonjl.

Page 1