‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 106 sur 114 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Insurrection des campagnes. — La nuit du 4 août.

c Mettez l'autoiité, les plaisirs cl l'oisiveté «run côté, la dépendance, les soins et la misère de l'autre; oiiccs choses sont déplacées par la nialice des hoinincs, ou Dieu n'est pns IHcii. »

La Bruyère, Des esprits jovts.

Je voudrais montrer le peuple des campagnes, à l'instant où sonne enfin l'heure de son tardif affranchissement, attendant avec calme que ses mandataires aient élevé l'édifice légal et régulier qui va l'abriter et le protéger dans l'avenir; je voudrais le montrer magnanime dans sa victoire, tendant une main fraternelle à ses oppresseurs d'hier, et répondant par un pardon sublime aux forfaits de ses impitoyables persécuteurs. Mais il était impossible qu'il en fût ainsi : les dominateurs du plat pays l'avaient maintenu dans un état de stupide ignorance, de grossièreté et de barbarie, qui devait fatalement porter ses fruits; réduit par eux à la condition (le brie sauvage, il fallait qu'il eût un réveil de tigre, afin que ses maîtres recueillissent ce qu'ils avaient semé et fussent punis par là de leurs crimes.

Il n'est pas bon que le peuple goûte au sang, car il a, comme le vin, son ivresse, qui grandit à proportion même des efforts de l'homme pour éteindre le feu qu'elle allume dans ses veines. Et cependant, il faut bien le reconnaître, la féodalité eût étrangement abusé de la mansuétude du peuple, et il eût appris une fois de plus ce que peut une réaction aveuglée par le souvenir de la peur qu'elle vient

Ai?) lilMOUlE DES PAYSANS.

d'avoir. Pour donner le change sur sa propre couanlise, elle eût appelé la générosité du lion populaire impuissance à faire le mal el défaut de courage, et Feût fait reculer d'un grand pas en arrière, rendant ainsi par avance inévitable, dans un avenir plus ou moins éloigné, une autre révolution plus terrible encore ; car les peuples reculent comme les, ressorts s'aplatissent sous la compression : ce sont des écononwes de force et d'énèi^e qui s'amassent au profil de l'expansion et de la liberté.

Dans les ailles, Tévénement du 14 juillet excitait les émotions les plus généreuses el les plus patriotiques ; de magnifiques horizons prolongeaient leurs perspectives devant toutes les espérances; et les classes moyennes, qui n'avaient eu à dévorer que des humiliations, avaient beau jeu à hausser leur générosité à la hauteur de leur enthousiasme. Il suffisait à celles-ci de tuer la féodalité, tandis que Jacques Bonhomme, dont elle avait fait un martyr, avait besoin de tuer aussi les seigneurs. Elles ne s'insurgeaient que pour la liberté, lui le faisait pour la propriété, sainte et légitime fille du travail. Aussi accueillait-il le bruit de la Baslille croulante, non comme le son enivrant d'une fête, mais comme le tocsin de l'insurrection. A l'issue d'un hiver qui avait fait sur les champs des ravages considérables, la misère était extrême, et la disette venait s'ajouter à cette suspension de travaux inévitable au milieu d'une grande agitalion publique. Le paysan était armé presque partout, et celle nouvelle jacquerie, bien plus terrible et moins excusable que la première, menaçait de devenir générale. De formidables émeutes éclatèrent à Saint-Denis, à Saint-Germain, ;i Poissy, et le sang coula au hasard, innocent ou- coupable. Dans cette dernière localité, on supplicia avec des raffinements de barbarie horribles un malheureux qui avait bien voulu recevoir en dépôt chez lui quelques grains appartenant à la municipalité. Sa fille se précipita du haut du pont dans la rivière pour éviter le sort de son frère, qu'ils for-

INSURRECTION DES CAMPAGNES. iOl

«èrent à être le témoin de Texécution de leur père. L'esprit d'insurrection gagna du terrain, et partout les paysans refusaient de payer les droits féodaux, brûlaient, dans la crainte de les voir revivre, les chartriers et les titres de propriété, poursuivaient les seigneurs désignés à leur colère par leur dureté impitoyable, et se livraient sur quelques-uns à des vengeances atroces, tandis que, de son côté, le despotisme expirant signalait sa dernière heure par des crimes non moins horribles. On avait vu un seigneur de Quincey, nouveau Sardanapale, convier à une fête dans son château tout le peuple des environs; puis, quand tous se livraient à la joie, une effroyable explosion avait enseveli tous les convives sous les débris fumants du noble manoir (1).

Au Mans, on fusilla M. de Montesson, après avoir égorgé sous ses yeux son beau-père ; en Languedoc, M. de Barras fut coupé en morceaux devant sa femme prête d'accoucher; en Normandie, un seigneur paralytique fut jeté sur un bûcher, dont on le relira les mains brûlées; en Franche-Comté, madame de Batteville fut forcée, la hache sur la tête, de faire l'abandon de ses titres; la princesse de Listenay y fut également contrainte, menacée par les fourches de ses paysans, et ayant ses deux filles évanouies à ses pieds. Madame de Tonnerre, M. Lallemand eurent le même sort ; le chevalier d'Ambly, traîné sur un fumier, vit les furieux qui venaient de lui arracher les cheveux et les sourcils, danser autour de lui une ronde de démons; madame d'Ormenan, M. et madame de Montessu eurent pendant trois heures le pistolet sur la gorge, demandant la mort comme une grâce, et refusant de livrer leurs terriers : de guerre lasse, on les lira de leur voiture pour les jeter dans un étang.

Pendant ce temps, des bandes de brigands parcouraient les campagnes par troupes de vingt ou vingt-cinq, saccageant

(1) Choîx de rapports, opinions et discours^ I, 70.

indifTéremment les châteaux et les chaumières, répandant partout la terreur, coupant les blés, détruisant les récolles et dévastant les greniers (1). Bientôt ils devinrent ces chauffeurs, ces brûleurs de pieds, qui promenèrent par toutes les provinces une terreur persévérante.

Chose étrange et bien significative! ces sanglantes représailles du peuple, chacun les voit, en gémit et les déplore, nul ne songe à en poursuivre les auteurs. On les excuse même (2), comme si l'on comprenait, sans se le dire, la légitimité de la colère des paysans : l'assemblée bâte ses tra^ aux, les séances de nuit succèdent aux séances de jour, et <ians la mémorable nuit du 4 août, la féodalité elle-même donne au peuple la satisfaction qu'il demande, ef , pour le désarmer, abolit tout ce qui excite ses fureurs : pareille au coupable que la justice va saisir, qui se fait sauter la cervelle pour échapper au supplice. Elle se suicide, de peur d'être exécutée.

C'est au vicomte de Noailles que revient l'honneur d'avoir frappé le premier coup : « Que les représentants de la nation décident, proposait-il, 1° que l'impôt sera payé par tous les individus du royaume, dans la proportion de leur revenu; 2** que toutes les charges publiques seront à l'avenir supportées par tous; î]** que tous les droits féodaux seront rachetables ou échangés au prix d'une juste estimation; 4° que les corvées seigneuriales, les mainmortes et autres servitudes pareilles seront détruites sans rachat. >

Après lui, le duc d'Aiguillon demanda que les corps.

(1) Mirabeau dit qu'à la tète de ces brigands « on voyait des gens dont le travail n'avait pas flétri le visage, qui avaient un plan de campa* gnc, qui parlaient lalin. » — Bûchez et Roux, Hist. parlementaire, IV

(2) « Les scènes sanglantes, mais mcessaireSy qui, dans ces jours à jamais mémorables, ont effrayé la capitale, se renouvellent malheureusement ailleurs sous la môme forme, mais pour une cause bien diffé-

nle... » — Suite des Xouvelles de Versailles, du 18 juillet 1789, p. l.

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