LA NUIT DU 4 AOUT. 4C
villes, communautés et individus qui, jusqu'alors, avaient joui de privilèges et d'exemptions, supportassent à l'avenir leur part des charges publiques, sans distinction aucune, soit pour la quantité des impôts, soit pour la forme de leur perception, et que tous les droits féodaux et seigneuriaux fussent à l'avenir remboursables à la volonté des redevables.
L'émotion de l'assemblée rendait hommage au désintéressement de la noblesse, et l'on allait oublier les droits du peuple, lorsqu'un cultivateur breton, portant la veste carrée et les longs cheveux du paysan, le Guen de Kerangall, député de Lesnevel, monta à la tribune :
« Vous eussiez prévenu l'incendie dos châteaux, dit-il à ses collègues, si vous aviez été plus prompts à déclarer que les armes terribles qu'ils contenaient, et qui tournent contre le peuple depuis des siècles, allaient être anéanties par le rachat forcé que vous en eussiez ordonné. Le peuple, impatient d'obtenir justice et las de l'oppression, s'empresse à détruire ces titres, monuments de la barbarie de nos pères. Soyons justes, messieurs ; qu'on nous apporte ici les titres qui outragent non-seulement la pudeur, mais l'humanité même; qu'on nous apporte ces titres qui humilient l'espèce humaine, en exigeant que les hommes soient attelés à une charrette comme les animaux du labourage ; qu'on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs ! »
Legrand (du Berry) (1) vient ensuite démontrer que les corvées, la taille, la mainmorte sont autant d'outrages à l'humanité, et qu'il y a lieu de les abolir sans rachat ; Lapoule, qui lui succède à la tribune, va plus loin, et passant au tableau des excès et des crimes de la féodalité, il rappelle
(1) Ni le Moniteur universel^ ni la réimpression du MoniteuVy ne donnent les discours de Legrand et de Lapoule.
ce droit d*assassin qui permettait au seigneur, dans certains cantons, • de faire évenlrer deux paysans au retour de la chasse, pour se délasser, en plongeant ses pieds dans les entrailles sanglantes de ces malheureux (1). >
Profitant du tumulte souleTé par cette assertion, Dupont (de Nemours) veut en vain opposer une digue à ces flols de renoncement qui vont se précipiter. Le marquis de Foucault, dans une vigoureuse sortie contre les abus des pensions militaires, exprime le vœu que les plus grands sacrifices soient imposés à cette portion de la noblesse qui^ opulente déjà, et sans cesse sous les yeux du prince, accapare en largesses et en traitements excessifs la pure substance des campagnes. Après le vicomte de Beauharnais, qui réclame l'égalité des peines et l'admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois, c'est Lotin qui signale, au milieu des applaudissements, la tyrannie des justices seigneuriales et en demande l'abrogation; c'est le duc du Châtelet, qui veut que Ton étende aux dîmes ce qu'on a fait pour les autres droits féodaux. Le clergé fait retentir la salle de sa bruyante adhésion, entraîné par Tévêque de Nancy, puis par l'évêque de Chartres, qui appuie avec énergie sur la tyrannique absurdité qui résultait des droits de chasse, aussi cruels que funestes aux cultivateurs.
De Richer demande la gratuité de la justice et la suppres-
(î) « Les comtes de Montjoie, les seigneurs de Mèches, et quelques autres de ces cantons, lorsque, suivis de leurs chiens et de leurs paf sans serfs, ils chassaient pendant l'hiver et qu'ils se sentaient les piedf'j froids, pouvaient, pour se les réchauffer, faire éventrer quelques-uD> de ces pîiysans et placer leurs pieds dans leurs entrailles fumantes. • — Dulanre, Esquisse histor. de la révol. franc. ^ I, 253.
L'abbc Clerget, député de l'Assemblée constituante, affirme également ces faits, et cite des communautés d'habitants qui avaient cof verti et abonné ce droit effroyable en corvées à bras et en redevance en blé et en avoine. — Le Cri de la raison^ par l'abbé Clerget, li^. Il chap. VIII. Besançon, 1789. — Il est également nientionné par Rouge" bief, la Franche-Comlé anc. et mod., 274.