LES VAUDOIS
merveille Toffice de la hache entre les mains du bourreau. Jean Meynier, baron d'Oppède, premier président du parlement d'Aix et lieutenant miUtaire de la province, aimait la comtesse du Cantal, qu'avaient enrichie les travaux des vaudois. Il lui demanda sa main ; mais la comtesse le savait homme injuste et sanguinaire, et tremblant de donner un pareil maître à ses tenanciers, elle refusa d'accueillir ses hommages. Brûlant de se venger en consommant sa ruine, il accuse les vaudois de vouloir imiter la Suisse républicaine, se fait donner la mission de poursuivre l'exécution de l'arrêt rendu contre eux, en 1540, par le parlement d'Aix (1), et par ses soins, le 18 avril 1545, vingtdeux villages sont brûlés, saccagés et rasés, et les bois sont abattus à deux cents pas à l'entour, afin que les exilés fussent sans retraite dans des lieux rendus inhabitables. Les cris des vieillards, des femmes, des enfants, qui s'appellent dans leur fuite à travers la montagne, ne font qu'attirer sur leurs traces une soldatesque aussi impitoyable que ses chefs. La reddition volontaire ne préservait ni les hommes du sup-
(1) L'arrêt avait été rendu sans que les accusés fussent cités ni entendus. Cette circonstance décida le président Chasseneux à tenter d'arrêter l'exécution de l'arrêt, bien que signé par lui. On lui représenta que lui-même, à Autun, alors que quelques villages de l'Auxois demandaient que le juge ecclésiastique excommuniât les rats qui désolaient la campagne, il avait pris leur défense, alléguant que le délai pour comparoir était insuffisant, et que d'ailleurs, avertis sans doute par la malveillance, tous les chats des villages voisins tenaient la campagne pour les croquer. Touché par ce souvenir, et trouvant juste d'accorder à des hommes ce qu'on n'avait pas refusé à des rats, il travailla à faire obtenir aux habitants de Cabrières et de Mérindol un ajournement.
Bouhier, il est vrai, trouve ce conte ridicule. Selon lui — et c'est bien différent, — Chasseneux fiit intervenu pour des mouches qui désolaient les vignes, et encore sans prendre leur défense.
Quoi qu'il en soit des motifs qui le déterminèrent, il s'opposa de toutes ses forces à l'exécution de l'arrêt, bien que les ecclésiastiques de la province et les archevêques d'Aix et d'Arles offrissent de faire les frais nécessaires à cet effet. Il fut empoisonné par ceux qui avaient intérêt à ce que l'arrêt fût exécuté. — Bouhier, Coût, de Bourgogne^ \^^. Vk.
plice, ni les femmes des eicès d'une brutalité qui fait rougir fô nature. Plus de quatre mille paysans furent massacrés dans cette sauvage expédition, où Ton alla jusqu'à défendre, sous peine de la vie, de leur accorder asile et secours. Dans le bourg seul de Cabrières , plus de sept cents hommes furent égorgés de sang-froid; on renferma ensuite les femmes et les enfants dans un grenier rempli de fourrage, on y mit le feu, et Ton repoussait dans la fournaise ardente, à coups de croc et de pique, ceux qui tentaient de s'échapper. Pour couronner cette œuvre d'iniquité, les maisons furent rasées, les bois coupés, les arbres des jardins arrachés, et en peu de temps le désert reprit sur les vaudois leur conquête usurpée.
Cependant le roi ne guérit pas.
La cour feignit que l'on avait outre-passé ses ordres; d'Oppède et quatre conseillers qui s'étaient associés à ses crimes furent traduits devant le parlement de Paris ; mais, après des débats qui remplirent cinquante audiences, d'Oppède, déclaré innocent, fut rétabli dans ses fonctions.
La justice de Dieu suppléa à celle des hommes, et il fut frappé, en 1558, d'un mal mystérieux et rapide qui l'enleva de ce monde.
Le règne de François P' fut l'un des plus glorieux de la monarchie. Seulement il est à remarquer que la misère du peuple fut généralement en raison directe de la gloire de la couronne, ce que nous rendrons plus sensible lorsque nous serons arrivés à Louis XIV. En attendant, tandis que le roi déployait son faste, le paysan de France ignorait l'usage de la viande, ne tuait pas même des porcs, paf ce que la gabelle tenait le sel à des prix trop élevés, se nourrissait de glands, de châtaignes, de pommes, de poires cuites ou crues, etc., et était réduit à regarder le pain comme une nourriture de luxe dont il ne goûtait que le dimanche (1).
(1) La Bruyère-Champier, médecin de François W^ De re cibaria»
On ne peut comprendre aujourd'hui jusqu'où allait le mépris des hommes de noblesse, d'Eglise et de justice pour les laborieuses populations des campagnes, pour les personnes a de sang vil et abject » (1). On ne leur accordait pas même le courage, on les tuait sans pitié dans les combats sans daigner les recevoir à rançon, et si quelque manant s'oubliait jusqu'à chausser les éperons du chevalier, on les lui brisait ignominieusement sur un fumier.
Les écrivains, qui devraient être les hommes de la pensée, de l'intelligence et de la liberté, n'éprouvaient pas pour eux moins de répulsion que ne le faisaient les hommes d'épée, et chacun les maltraitait avec ses armes, autant par politique et par conviction que par cruauté ,
Oigpnez le villain, il vous poindra; Peignez le villain, il vous oindra,
dit Loisel. « Voici, fait observer Laurière,un proverbe dont les seigneurs se sont servis pour piller sans honte les biens des vilains. » (Notes sur Loisel.) Le roman de la Rose ne leur est pas plus favorable,
Villain est fol et sans pitié.
Sans service et sans amitié !
« N'est-ce pas un crime, dit un trouvère (2), que les vilains mangent oies grasses et poissons ? Il leur faut des chardons, des ronces, des épines et de la paille pour apaiser leur faim le dimanche, et du pesaz sur la semaine. Toujours veiller et avoir peine, telle est la destinée des vilains. »
L'enfer en ce monde et dans l'autre, tel est le lot que Dieu leur réserve, et il se gardera bien d'accorder à semblable canaille une place en son paradis (3).
La femme était encore plus malheureuse, plus méprisée,
(1) Besly, Hist. du PoitoUy 4. — Froissart, II, 617.
(2) Le Despit au villain. Jongleurs et trouvères, 107.
(3) Rutebeuf, I, 280.
maltraitée jHeme par ses égaux. C'était bien le vas infirmius des caRôhistes.. Elle n'avait aucun droit : le seigneur l'excluait quelquefois de la succession de son père (1), d'autres fois il était tenu de la doter en proportion de l'héritage auquel elle eût eu droit, et dont elle se trouvait dépouillée par lui (2). a On sait bien qu'il faut les battre! » disait un paysan à.M""^ de Sévigné (16 octobre 1675). Et en effet, le mari pouvait les fustiger jusqu'à effusion de sang, pourvu que ce fut à bonne intention, bono zélo\ pour la corriger (3). a II sied bien, à l'homme de battre sa femme, sans mort et sans meshaing », dit Beaumanoir. {Coût, de Beauvoisis.) S'il la tuait, il était acquitté en affirmant qu'il s'en repentait.
Dans la charte de commune accordée par Philippe-Auguste à la ville de Rouen (1204-), il est prescrit que si une femme commet quelque délit, elle sera attachée à une corde sous les aisselles, et plongée dans l'eau. La justice n'a rien à dire au mari « pour simple batture qu'il eût fait à sa femme; car l'on doit entendre qu'il le fait pour la châtier. » Toutefois, « si le mari meshaigne sa femme, ou lui crève les yeux, ou lui brise les bras, ou a accoutumé de la traiter vilainement », elle pourra venir se plaindre aux juges, « parce que ainsi ne doit-on pas châtier sa femme ».
Dans l'almanach, à côté du saint qui préside aux semences ou aux vendanges, on lit :
Bon bastre sa femme. — Bon plier le coude (4).
Ecoutez la prière du Limousin :
Monsieur saint Marca, Nostre bon fondatour, Préga por nous nostre Seigneur
(1) Coût, de Bretagne, usances locales, ch. vu, art. 3.
(2) Guichenon, Hist. du Bugey, titre de 1185.
(3) Coût, de Troyes, de Bergerac.
(i) Séries de Bouchet. Série 4®,
Qu'il veille garda Nostra castagna,
Nostra raba,
Nostra fenna.
La femme ne vient qu'après les châtaignes et les raves.
Jacques Bonhomme ne pouvait gi^ère espérer de vivre plus heureux sous Henri II, épreuve affaiblie de son père, et qui sembla continuer son règne. Ce sont les mêmes vices moins brillants, les mêmes qualités plus pâles, et nous retrouvons sous le fils les populations rurales aussi misérables que sous le père. L'usage plus répandu du pistolet et de l'arquebuse facilita aux soldats et aux nobles les moyens de piller et de massacrer les ahaniers, qui ne labouraient plus que l'épée au côté et une pique en main. Des enfants faisaient le guet dans les clochers, sonnant du cor pour avertir les laboureurs épars dans les champs de l'appfoche de l'ennemi. Lorsqu'ils faisaient des processions par les campagnes, des archers étaient dans leurs rangs pour les protéger, portant armes et sagettes. Les désordres furent si grands que Henri II fut contraint de défendre aux nobles de se faire suivre par des hommes armés et de porter des armes à feu.
Nous avons vu jusqu'ici les paysans lutter d'abord contre la domination romaine, puis tour à tour contre la tyrannie des seigneurs, du clergé, des gens de guerre. L'autorité royale aura son tour. En attendant, c'est contre la gabelle qu'eut lieu la terrible jacquerie de 1548.
Vainement les contrées maritimes de l'ouest avaient imploré, en 1548, un pardon que François P'^ fit payer à beaux deniers comptants. Victorieuse, l'autorité, bien loin de céder, avait aggravé le poids qui déjà écrasait le peuple. Il fallait, à de justes plaintes, une satisfaction autre qu'une armée de bandits déchaînée sur la contrée et une aggravation de charges. C'était un volcan mal éteint, dont l'explosion, pour avoir été un moment comprimée, n'en devait être que plus
terrible, et bientôt les sanglantes extorsions des commis de la gabelle amenèrent la grande insurrection de 1548 (1), qui arma les paysans, les pileaux^ les guîtres, comme on les appela, et mit en feu toutes les campagnes de la Saintonge, de TAngoumois, de TAunis, du Périgord, du Limousin^ de TAgenois et du Bordelais (2).
Non-seulement la noblesse et la bourgeoisie soulevèrent, comme toujours, les paysans et leur fournirent des chefs, mais encore le clergé fit celte fois cause commune avec eux, et leur donna l'exemple de faire la chasse aux gabelous. Réunis d'abord au nombre de six mille aux environs de Jonzac, dans la haute Saintonge, l'insurrection gagna dans la Saintonge du sud, aux cris de Mort aux gabelousl et bientôt ils ne furent pas moins de seize mille, ayant à leur tête bon nombre de bourgeois malfamés. Bouillon, Châteauroux, Cramaillon, Boismenin et quelques autres.
Vers le milieu de juillet, un jeune homme réunit chez lui, non loin d'Angoulême, une trentaine de mécontents. Ils s'arment, sortent par les rues en poussant ce cri qui de la Saintonge à la Guyenne allait réveiller tous les échos : Mort aux gabelous! Les populations se soulèvent sur leur passage, des chefs s'imposent, se font accepter, envoient dans tous les bourgs et les villages l'ordre aux curés, qui s'y soumettent sans apparence d'opposition, de faire sonner le tocsin et d'armer partout et embastonner leurs paroissiens. Bientôt ils ne sont pas moins de cent vingt mille , faisant retentir le cri vengeur aux oreilles de tout ce qui est accusé
(1) « Une nouvelle émeute fut excitée à l'occasion de la gabelle, par les extorsions des commis préposés pour en percevoir les droits. » — Arcère, la Rochelle, I, 323.
(2) Voyez, pour la révolte des piteaux : Bouchet, Ann. d'Aquitaine. — Paradin, Hist. de notre temps. — Arcère, Ilist. de la Rochelle. — Mém. du maréchal de Vieilleville. — Dom Deviennes, Hist. de Bordeaux. — Massion, Hist. de Saintonge..,
de sympathie pour l'odieuse gabelle, et pour ceux des gentilshommes dont la tyrannie a été trop implacable. Plusieurs bandes se forment, Tune marche sur Poitiers, une autre sur Périgueux, une troisième pénètre dans le pays « d'entre deux mers 5>, c'est-à-dire dans la contrée située entre la Garonne et la Dordogne, et s'avance vers la capitale de la Guyenne.
A l'approche des piteaux, dont la foule grossit sans cesse, Bordeaux s'insurge et fait cause commune avec eux. La ville se trouvait alors privée de ses autorités militaires. Le roi de Navarre Henri d'Albret, gouverneur de la province, était absent, et le seigneur de Monneins, lieutenant général du roi, se rendait à Bayonne où l'appelaient quelques afTaires. Le parlement, les jurats ou officiers municipaux, font courir après lui, le suppliant de venir faire tête à l'orage. Monneins rebrousse chemin, craignant surtout que l'émeute ne donnât la main aux insurgés de Saintonge. A peine rentré dans la ville, il veut faire charger de poudres, de munitions, de vivres, deux charrettes qu'il dirige vers le château Trompette et le fort duHas, qui commandaient la ville. Le peuple les arrête et s'empare des armes que l'on préparait contre lui. Des cris de mort sont proférés contre Monneins, qui se retire au château Trompette, espérant le mettre en état de résister aux révjjltés.
Les « chevaliers chevaucheurs du sel d s'étaient retirés en foule à Bordeaux, où ils espéraient s'abriter contre les fureurs du peuple derrière l'autorité royale. Le samedi 18, les menaces deviennent plus pressantes, l'émeute connaît leur retraite, exige qu'on les leur livre. C'est en vain que le lendemain on double le guet qui veille à la tranquillité de la ville. Les insurgés forcent le domicile d'un secrétaire du roi ; le guet accourt, le secrétaire s'évade par une porte de derrière et parvient à gagner le château Trompette. Monneins lui accorde l'asile qu'il réclame, et l'irritation populaire grandit encore contre lui. La cour et les jurats veulent for-
mer une sorte de garde nationale composée des plus notables habitants, mais la populace envahit la salle des délibérations, les disperse, désarme ceux qui prétendaient les défendre.
La nuit avait amené un instant de trêve, mais rien de plus. Le mardi, le seigneur de Seignon, redouté dans le pays, traverse la ville à la tête de douze ou quinze hommes à cheval, et va s'enfermer au château Trompette, bien décidé à défendre Monneins. Furieux, les insurgés se ruent sur la .maison de ville, saisissent les armes, les canons, les munitions, les archives, et à grand'peine les jurats détournent le danger qui menace leurs têtes. Les rebelles braquent une partie des canons à l'entrée des rues par lesquelles on peut arriver à eux, font sonnerie tocsin, et délibèrent d'aller massacrer le parlement en pleine séance.
Par toutes les portes de la ville les piteaux accourent aux appels du tocsin. Le plus grand nombre se dirige vers le château Trompette, tandis que la cour, avec les principaux bourgeois, délibère sur les mesures à prendre pour résister au déchaînement de la commune, qui, de son côté, met en question le massacre de l'aristocratie de la malheureuse cité.
Résister, tous le voudraient, mais la chose devient de moment en moment plus difficile. La colère des révoltés grandit avec leur nombre, les motions les plus terribles sont les mieux accueillies. On presse le premier président du parlement, de la Chassagne, vieillard qu'entoure la considération générale, de céder aux volontés du peuple, qui exige que l'on aille sommer Monneins de venir à l'hôtel de ville, véritable demeure d'un gouverneur de province, pour être toujours prêt à écouter les doléances du peuple, et pour y faire droit lorsqu'elles sont légitimes. En outre, une soixantaine de délégués du peuple entreront dans le château Trompette, à la garde duquel ils concourront conjointement avec la garnison. De la Chassagne se dirige vers la forteresse,
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au milieu des vociférations du peuple à l'adresse de la gabelle et des gabeleurs.
Monneins comprend le péril qui plane sur sa tête, mais résister absolument ne présente pas des dangers moindres. Il consent à se rendre aux vœux du peuple, tout en ayant l'air de rester maître de la situation. Le lendemain, il ira prendre possession de la mairie, mais il exige qu'on l'assure que sa personne sera respectée, que sur son passage les principaux de la commune révoltée se précipiteront à genoux, comme devant le représentant de l'autorité royale, et demanderont grâce pour leur révolte; quinze bourgeois seront admis pour faire le service dans la citadelle.
De la Chassagne revient auprès de ses étranges commettants, parlemente, passe sous silence les prétentions insolentes du lieutenant général du roi. Mais il est déjà trop tard pour poser des conditions, il faut les subir. Le président retourne vers Monneins qui veut qu'au moins on lui signe la garantie qu'il aura la vie sauve. L'acte était difficile à dresser, difficile à faire signer par de sérieux garants, et surtout il eût été difficile à ceux-ci de faire respecter leurs signatures. De la Chassagne demande à haute voix que les insurgés promettent de respecter les jours de Monneins, que l'on lève la main en signe d'engagement devant Dieu. Les plus rapprochés s'empressent de le satisfaire, on se contente de cette faible garantie, et Monneins, ayant à sa droite et à sa gauche le premier président et son fils, conseiller au parlement, arrive jusqu'à la mairie, poursuivi sur sa route par les imprécations de la populace en furie.
La foule hurlante entourait l'hôtel, exigeant qu'on livrât sans conditions le château, et que toute la garnison s'éloignât de la ville. On introduit quelques-uns des principaux meneurs, et en même temps arrivent deux conseillers, le capitaine de la ville, deSaulx, et quelques jurats. Le danger augmentait d'heure en heure ; Monneins prie le premier président d'aller chercher main-forte. Le conseil est sum^
et bientôt de la Chassagne revient, mais sans avoir pu réunir plus de quinze ou vingt hommes pour protéger le lieutenant du roi. On Tavait respecté lorsqu'il s'avançait seul au-devant des groupes furieux; on Toutrage lorsqu'il reparaît à la tète de sa faible troupe. Pressé, bousculé, alors qu'il ne songe qu'à proléger Monneins , il est renversé à terre par un coup de hallebarde, foulé aux pieds, et il allait périr quand un prêtre le relève et l'entraîne à demi mort.
Au sortir du château Trompette l'insurrection criait : France ! France ! et maintenant le cri était : Guyenne ! Guyenne! C'est-à-dire que l'on ne reconnaissait plus l'autorité royale.
De la Chassagne éloigné, c'était le rempart de Monneins qui s'écroulait devant lui. Quelques furieux se précipitent, il tombe, mais lui c'est pour ne plus se relever. On entraîne son cadavre dans la rue, où il reste deux jours exposé aux outrages, avec défense de lui accorder les honneurs de la sépulture.
Le peuple, que ses tyrans disent ingouvernable, sent instinctivement, au contraire, qu'il a besoin de chefs. Nesachant à qui se donner, il court vers de la Chassagne, que le prêtre avait transporté dans le couvent des auguslins.
« Sois notre capitaine! lui crie t-on de toutes parts. Metstoi à notre tête, ou tu es mort ! » De la Chassagne avait soixante ans. Il était six heures du soir, et depuis le matin l'héroïque vieillard, qui n'avait pas cessé de risquer ses jours pour sauver ceux de Monneins, n'avait pas pris le temps de manger, il était à jeun. Affaibli, éperdu, il cède. On arme l'un de ses bras d'une épée, on charge l'autre d'un bouclier, et ainsi affublé, le premier président du parlemeht est reconduit en triomphe jusqu'à son logijs, où on lui accorde de se reposer pendant la nuit. •
Puis ils se retirent, et vont saccager dans la soirée quelques maisons des hommes désignés à leur /vengeance, ils
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jettent quelques cadavres par les fenêtres, et, comme pour Monneins, défendent qu'on les ensevelisse.
Le lendemain mercredi 22, la commune appelle dans son sein le capitaine de la ville, le premier président, quelques jurais, quelques riches bourgeois, quelques membres du clergé qui n'avaient pas perdu sa confiance. Le château Trompette était au pouvoir du peuple, la garnison s'était éloignée, les insurgés avaient assouvi leurs colères, et ils se regardaient, effrayés, ne sachant plus que faire de leur victoire. Alors ils ferment les portes de la ville, pour que les piteaux, que le tocsin sonnant par toute la campagne avait mis sur pied, ne puissent pas pénétrer dans leurs murs, et les ravageurs des jours précédents font des patrouilles et montent la garde pour empêcher le pillage que des band\ts pourraient être tentés de faire dans les édifices publics. Ce bizarre état de choses dura trois jours, et le samedi, la commune, dans une nombreuse réunion aux Grands Cordeliers, arrête que « la cour et tous autres procéderaient à l'expédition de la justice, comme elles avaient accoutumé. y>
Tandis que cette terrible échauifourée s'éteignait ainsi d'elle-même aussitôt qu'elle ne trouvait plus devant elle de résistance pour entretenir sa colère, des événements analogues, plus terribles et surtout plus persistants, s'accomplissaient dans la Saintonge, non loin de TAngoumois, d'où nous avons dit qu'étaient parti le signal de la révolte.
La gabelle, victorieuse en 1441, redoublait d'insolence. On allait jusqu'à mêler du sable à ce sel dont la consommalion était obligatoire, les gabeleurs volaient sans pitié ni vergogne, et comme dans toutes les contestations les juges étaient leurs complices et les chefs mêmes de la corporation du saunalge, toute impunité leur était assurée par avance.
Les habitants de Blanzac, Barbezieux et autres lieux encore, cessent de se rendre aux greniers à sel. Les ^îsii^-
leurs se montrent alors dans les cantons rebelles : l'irritation générale les tient en respect, ils n'osent pénétrer dans les gros bourgs, et se contentent d'arrêter, dans les alentours, quelques pauvres diables qu'ils jettent dans les prisons de Châteauneuf. Les communes s'émeuvent, et trois ou quatre mille « des bonnes gens des champs » s'y rendent en armes, demandant qu'on élargisse les prisonsiers et qu'on mette à leur place le receveur de la gabelle. Celui-ci parvient à se soustraire à la fureur populaire, il se sauve auprès du roi de Navarre, qui fait marcher sur Barbezieux cent hommes d'armes de sa compagnie ; mais ils n'arrivent pas jusqu'à leur destination, les insurgés les ayant battus sur la route.
A Malatrait, non loin de Blanzac, une pauvre femrçe, coupable de n'avoir pas été prendre aux greniers la part de sel et de sable qu'elle n'avait plus' les moyens de payer, fut condamnée à une amende telle qu'il lui eût été impossible de la payer de tout son modeste avoir. « Patience vaincue se tourna en fureur »,dit Paradin. Indigné, un capitaine nommé Bois-Mesnil, mais qui déguisa son identité derrière le pseudonyme de Bouillon, soulève les communes et arme tous les bras pour défendre la victime d'une aussi cruelle iniquité. La révolte gagne du terrain dans ces contrées depuis si longtemps exaspérées. Toutes les communes se réunissent, ayant chacune à leur tête un chef ou coronal. A Barbezieux, un gentilhomme, Puimoreau, prend le commandement sous le nom de grand coronal de Saintonge.
Pas un seul village de cette province et de l'Angoumois ne reste indifférent à la lutte qui se prépare. Tous les gabeleurs, tous ceux qui sont accusés de les favoriser, sont visités, pillés, mis à mort. La révolte est générale, les vengeances particulières se confondent avec la justice populaire; la noblesse se croit revenue aux jours néfastes de 1358, elle pâlit et tremble derrière les murailles de ses donjons, tandis que Puimoreau, auquel rien ne résiste, pé-
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nètre à Saillies, le dimanche 1:2 août, à la lèle de a seize mille hommes de cette canaille de commune, emhastonnés de harquebuses, arbalètes, fourches de fer, piques et faulx emmanchées à Tenvers. » (Paradin.)
De là ils marchent sur Cognac où ils entrent de vive force, et la tourbe victorieuse se livre à des excès trop bien justifiés par les extorsions intolérables des gabeleurs et de leurs commis.
Le 17, une autre bande, sous la conduite de Bouillon et de trois autres chefs, Galafre, Cramaillon et Chastelleraud, vient piller la ville de Ruffec. A quelques jours de là, ces trois capitaines, suivis de douze ou quinze hommes seulement, poussent une reconnaissance et traversent le bourg de Saint-Amand. Six ou huit gentilshommes du voisinage en sont instruits, ils se font suivre de quelques-uns de leurs gens armés à la hâte, s'annoncent comme Tavant-garde d'une troupe de trois cents hommes dépêchés pour les saisir, et se mettent à leur poursuite. Serrés de près, Bouillon et les siens se réfugient dans un clocher, parlementent, capitulent, se rendent, et sont conduits à Angoulème. Mais bientôt vingt ou vingt-cinq mille révoltés arrivent aux portes de la capitale de l'Angoumois, et toute la portion riche de la ville, redoutant le pillage dont la populace les menace hautement, force le gouverneur à rendre aux communes les chefs qu'elles réclament.
Pendant ce temps, le roi Henri II guerroyait en Italie. Victorieux, il rentrait dans son royaume et se trouvait à Lyon lorsqu'il apprit ce sinistre événement. Il dépêche alors en Guyenne le sieur de Sainte-Foy, avec des lettres qui enjoignent aux révoltés de rentrer dans le devoir, de retourner dans leurs villages, et qui leur promettent de faire droit à leurs demandes. Ces lettres, publiées à Bordeaux, à Saintes, à Angoulème, et par toute la Guyenne, calment tout comme par enchantement. Ces terribles révoltés, qui faisaient
trembler plusieurs provinces, confiants dans la parole
royale, déposent les armes, rentrent chez eux, sans tenter même, depuis cet instant, aucun attroupement.
L'époux de Catherine de Médicis ne professait pas, sur la fidélité que les souverains doivent à leur parole, lés mêmes principes que Jean H, le vaincu de Poitiers : il fallait faire de la force et punir la révolte, bien qu'apaisée, et, comme en 1358, les excès des paysans s'amoindrirent et disparurent presque à côté des sauvages exécutions d'une réaction implacable. Le connétable Anne de Montmorency, l'homme aux successions usurpées, conseilla au roi « de tout exterminer, et d'y planter une nouvelle peuplade pour n'y plus revenir, s'offrant d'en prendre la charge et d'en satisfaire Sa Majesté. y>
Les insurgés allaient trouver un terrible adversaire dans la personne de ce connétable, l'un des plus grands capitaines de son siècle, mais d'ailleurs grossier, bandit et sacripant comme un héros du moyen ûge. 11 ne savait pas môme signer son nom, et lorsqu'il avait à le faire, il exécutait, avec la plume que lui présentait son secrétaire, une suite de lignes verticales, jusqu'au moment où celui-ci lui disait : « Monseigneur, c'est assez ! j> Du reste, si élémentaire que cela semble tout d'abord, ce n'était cependant pas l'enfance de l'art, c'en était l'adolescence ; l'enfance de l'art la voici : le noble sire plongeait dans l'encre ses cinq gros doigts habitués à manier la lance, il les appliquait au bas de l'acte qu'il s'agissait de certifier, et, à côté, le naïf tabellion écrivait ses mots : « Ce est la griffe de monseigneur (1). »
Bien loin d'accepter cet excès de zèle de Montmorency, qui s'offrait pour aller faire un désert des plus riches provinces du royaume, Henri II défendit aux troupes qu'il lui conlia de violer, piller ni tuer, sous peine de la vie. Mais les braves qu'il commandait connaissaient trop bien leur
(1) Lebrun des Charmettes, Hist, de Jeanne d'Arc, I, :286.
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chef pour s'inquiéter beaucoup de pareilles prohibitions. « On disait, rapporte Brantôme, qu'il fallait se garder des patenostres de M. le connétable ; car en les disant en marmottant, lorsque les occasions se présentaient, il disait : « Allez-moi pendre un tel... Attachez celui-là à un arbre... y> Faites-moi passer celui-là par les piques... ou arquebusez* y> les tous devant moi... Taillez-moi en pièces tous ces y> marauds, qui ont voulu tenir ce clocher contre le roi... 3> Brûlez-moi ce village... Boutez-moi le feu partout à un » quart de lieue à la ronde!... t>
Après avoir promené l'incendie autour de lui, après avoir pendu en masse et sommairement sur le plat pays tout ce qui s'offrait à sa colère, Montmorency marcha sur Bordeaux, qui lui dépêcha une députation de ses principaux habitants sur un navire richement décoré et pavoisé, qui devait l'amener en triomphe jusqu'au milieu de son enceinte. Mais il les renvoya brutalement, et leur montra vingt pièces d'artillerie qui sauraient bien le faire pénétrer chez eux comme il convenait, autrement que par porte ni bateau, leur promettant de tout livrer à la force et au pillage.
Pendant tout un long mois, une terreur inouïe pesa sur cette malheureuse cité, qui, sans compter les morts civiles, les confiscations, le fouet, les amendes honorables, les exils, la prison et les autres menues peines, vit dans son sein plus de cent cinquante exécutions capitales, assaisonnées de tous les raffinements de cruauté qu'inspire une réaction sauvage, les uns décapités, les autres pendus, empalés, tirés à quatre chevaux ou brûlés. Le grand coronal fut décapité, attendu sa qualité de gentilhomme. Quant à Bouillon, Boismenin, Gramaillon et Châteauroux, ils eurent l'étrenne d'un supplice tout nouveau, et qui, sauf un détail, était appelé à un grand succès t ils furent rompus vifs sur la roue^ ayant au front une couronne de fer rougie au feu. Il n'y eut pas jusqu'aux cloches et aux horloges des
-i'.) HISTOIRE DES PAYSANS. -
églises qui ne se sentissent de la fureur du terrible connétable ; ii n'en resta pas une seule dans la ville ni dans les villages, il fit tout briser pour Tartillerie du roi.
Parmi ceux que Montmorency avait fait condamner à mort se trouvait un magistrat nommé Lestonal, dont la femme, jeune et belle, et ne connaissant pas le tigre dans l'antre duquel elle allait égarer ses pas, court se jeter à ses pieds pour lui arracher, par ses larmes, la grâce de son époux. Travestissant sa luxure en clémence, le connétable la promet, à une condition honteuse, à laquelle l'infortunée, folle de douleur, accède au milieu de ses cris de désespoir. Lorsqu'au matin, ayant tenu parole, et, sublime prostituée, croyant avoir payé de son honneur la tête de son époux, elle s'arrachait des bras du monstre, elle aperçut son cadavre pendu à une potence que le connétable avait fait dresser devant ses fenêtres.
0 chaste muse de l'histoire! vingt traits de ce ^enrc n'empêchent point ce misérable de briller au premier rang parmi les héros dont tu transmets, comme un legs pieux, les noms à la postérité!
Je ne parle que pour mémoire des gens emprisonnés, fouettés, « et de merveilleuses amendes et interdictions, tant sur le corps de la cour du parlement que sur un grand nombre de particuliers ». On ordonna que le corps de Monneins fut exhumé en présence des jurats et de cent vingt élus par le conseil de la ville, déterré avec leurs ongles, disent les chroniqueurs du temps, porté solennellement par eux tous, en habits de deuil, tète nue, tenant à la main des torches auxquelles étaient fixées les- armoiries du défunt. En passant devant le logis du farouche connétable, tous se précipitèreiit à genoux, criant miséricorde, demandant pardon à Dieu, au roi et à la justice. Le corps fut transféi'c à la cathédrale et inhumé dans le chœur. Devant la chapelle, une colonne commémorative rappelait le crime des révoltés et la sanglante vengeance que Henri II en avait tirée.
LES PITEAUX. il
On disait qu'à Angoulême les piteaux, après s'être saisis de quelques employés de la gabelle, les avaient impitoyablement torturés, s'étaient plu à leur ouvrir les flancs qu'ils avaient remplis de sel, et que les lançant ensuite dans la rivière ils s'écriaient! « Allez, méchants gabeleurs, saler les poissons de la Charente ! ^ Le bourreau rompit sur la roue les plus coupables et ensuite les jeta vifs sur un bûcher, en prononçant ces paroles : « Allez, canaille enragée, rôtir les poissons de la Charente que vous avez salés des corps des officiers de noire roi et souverain seigneur ! »
Après que cette terreur implacable eut ramené sur la contrée le silence et la solitude des tombeaux, les soudards s'éloignèrent, pillant les pauvres gens des villages, « leur faisant accroire qu'ils avaient sonné le tocsin, et exerçant d'autres forces et villainies envers les femmes. »
La cour eût cru faiblir en accordant quelques concessions au peuple désarmé, tandis que c'était faire preuve de force, au contraire, que d'ajouter encore à tous les abus qui lui avaient mis les armes à la main. On vendit le plus cher que l'on put l'exemption des droits les plus vexatoires, on ajouta môme partout où l'on trouva moyen de le faire, et l'arbitraire eut plus que jamais ses coudées franches. Chacun pouvait apporter le sel au grenier royal, nul n'en pouvait prendre que là; aussi, grâce à la concurrence des producteurs, ceux-ci n'en retiraient rien, lorsque le monopole du vendeur forçait le consommateur à subir la taxe qu'il plaisait aux « grenetiers et contre-roleurs de la gabelle » de lui imposer. Ces officiers faisaient de fréquentes descentes dans les villages, appelaient les habitants, et s'ils estimaient qu'ils avaient dû consommer plus qu'ils n'avaient pris au grenier, ils considéraient cette économie, souvent forcée par l'impuissance de faire autrement, comme une contrebande, et ils les condamnaient à une amende arbitraire, moitié au profit du prince, moitié au leur, « de telle sorle qu'en deux ou trois ans les dits officiers et leurs commis
devenaient riches de trois ou quatre mille livres des biens du pauvre peuple. j> Bientôt, décidant des besoins de chacun, ils trouvèrent plus simple et plus facile de contraindre les familles à prendre une certaine quantité de sel par tète d'individu de tout âge et de toute sexe, quantité fixée à neuf livres pesant par an. C'était un impôt mis sur les nombreuses familles, c'est-à-dire sur la misère.
Cela s'appelait bailler le sel par impôt. « Chose pitoyable, de faire acheter au peuple ce dont il n'avait besoin, et qui lui était du tout inutile! » disent les états de Normandie de 1508. I) y avait bien les parlements, pour faire dr^itaux doléances du commun , mais la plupart de leurs membres étaient aux gages des partisans (1). Parfois, cependant, par exception et pour paraître prendre quelque intérêt aux souffrances d'une contrée, ils constataient que cette charge « était insupportable au peuple. Le payement des tailles en était diminué, et les prisons remplies de personnes, tellement qu'en Normandie il en avait été tiré jusques à cent vingt corps morts pour une seule fois. 3> (Id., 188.)
Grâce à ces iniquités, la gabelle devint surtout odieuse comme source et prétexte de vexations et de mauvais traitements de la part des officiers qu'elle faisait vivre. « Les marchands, fermiers, grenetiers, contrôleurs, greffiers et archers de la gabelle, dit le tiers aux états provinciaux d'Anjou, en 1560, vont dans les maisons des pauvres gens, remuent leurs lards et tout ce peu de meubles que Dieu leur a donnés, et le plus souvent s'en emparent; font ajourner les pauvres à comparoir par-devant eux au village où il n'y a aucun conseil, se montrent au peuple en grande furie et crainte, armés de pistoles, pistolets et longs bois; font aux rustiques procès extraordinaires, les arrêtent prisonniers,
(1) Floquet, Hist. du parlement de Normandiey IV, 178.