CHARLES IX
convoqués sous ce règne d'un jour et assemblés sous celui de Charles IX, en 1560, firent connaître toute retendue du mal. Le clergé représenta que le peuple, épuisé par des contributions forcées, avait besoin de soulagement; il supplia le roi d'abolir les crues des tailles et de ramener les impôts au chiffre auquel ils étaient sous Louis XII, d'empêcher que les laboureurs continuassent d'être ruinés par le passage de gens de guerre, et d'établir des étapes si sévèrement réglées, que tout se payât de gré à gré.
Le cahier des doléances du tiers état fut plus explicite, et, après avoir dit que le peuple avait supporté plus de charges depuis quarante-six ans qu'il ne l'avait fait dans le cours de deux cents ans auparavant, développa la thèse que le clergé n'avait fait qu'indiquer. Il exposa au grand jour les vexations, injustices et rapines que les laboureurs essuyaient de la part des seigneurs. Non contents de les enlever à leurs travaux pour de prétendus droits de charriage, aides et journées, ils levaient sur eux des contributions arbitraires en pailles et grains, sous prétexte de les exempter du logement des gens de guerre. Ils apposaient des gens inconnus pour chercher querelle à ceux qui eussent prétendu résister à ces vexations, les piller, battre et outrager sans qu'ils pussent nourrir aucun espoir d'obtenir justice. Quelques seigneurs enlevaient à une commune les bois, usages et pâturages dont elle jouissait depuis un temps immémorial, ou par privilèges royaux; d'autres établissaient des fours et pressoirs banaux, et exigeaient des droits triples de ceux que portait la coutume. Ils percevaient des droits de péage arbitraires pour l'entretien des ponts et des routes, et ils n'entretenaient ni routes ni ponts. A l'aide de leur droit de chasse, ils ravageaient les champs et les vignes de ceux qui leur déplaisaient, tandis que leurs veneurs, fauconniers, valets de chiens, archers de toiles, muletiers et autres de leur maison, abusant du droit de gîte, délogeaient et pillaient les pauvres laboureurs.
S'ils tentent de résister aux extorsions des seigneurs, ceux-ci les trtaduisent « par-devant leurs juges, qui sont à leur dévotion et faveur. » (Etats gén. de France, XI, 53, 318...,XII, 210, 212...)
Puis, faisamt observer que la rusticité, la violence et la férocité des seigneurs tenaient à leur défaut d'insiruction et à leur oisiveté, le commun priait le roi d'ordonner qu'il n'y eût plus de pages chez les grands et qu'il fût défendu à la même personne de tenir deux offices, civils ou militaires, afin qu'il y eût ainsi un plus grand nombre de nobles occupés. (Id., XII, 220.)
Les doléances tracent ensuite un tableau effrayant de la désolation des campagnes. Les uns se voyant arracher par violence, pour payer l'impôt, le peu qu'ils avaient amassé pour l'hiver, expiraient de douleur, tandis que d'autres se suicidaient après avoir égorgé leurs femmes et leurs enfants. . Beaucoup, traînés en prison, y étaient morts de faim. D'autres avaient fui le royaume, oubliant derrière eux leurs enfants qui mendient et leurs filles qui se prostituent. Ceux qui restaient s'attelaient à la charrue pour remplacer leur bétail enlevé : partout les terres étaient incultes et en friche. On continuait de faire peser sur eux une odieuse solidarité, et il en était qui, après avoir acquitté leurs impôts, se voyaient conduire en prison pour acquitter encore les tailles d'un voisin enfui. Rejetant le fardeau sur les pauvres, les gens aisés se dispensaient de toutes les charges au moyen de sinécures, d'un titre sans fonction, dans lajmaison du roi, de la reine, des princes, dans l'université, les hôtels des monnaies, l'artîllerie, les compagnies d'ordonnances, ou les mortes payes.
Le tiers demandait, avec la suppression des annates, celle de tous les tributs payés à Rome, la réduction des fêtes chômables aux cinquante-deux dimanches, aux fêtes de la Vierge et à celle des apôtres.
Il est encore, dans la seconde moitié du xvi° siècle, des
ÉTATS (lÉNÉRAUX DE 15(K). 55
seigneurs « qui usent de grandes violences envers leurs sujets, jusqu'à les contraindre, spécialement ceux qui sont aisés et ont quelque bien, de ravir leurs enfants, fils et filles, à leur volonté et discrétion, contre la loi de nature, volonté des pères et mères, tuteurs, curateurs et parents, ayant les aucuns pris occasion de quelques lettres de cachet qu'ils ont obtenues par subreption des feus rois, desquelles lettres ils auraient tellement abusé qu'ils ont osé entreprendre de séquestrer les filles, pour les faire épouser après contre le gré de leurs parents. y> (XII, 217.)
« Et aussi on ne saurait réciter les extorsions, travaux et molestes que les compagnies de gens de guerre, tant de pied que de cheval, mandées pour le besoin du roi, et pour faire leurs montres, font aux pauvres laboureurs et habitants des lieux où ils passent, ne se contentant pas des vivres qu'ils trouvent es mains de leurs hôtes, mais les contraignent et mettent en peine et frais d'en aller chercher ailleurs, et puis se départent sans rien payer, emmenant bien souvent les chevaux et harnois desdits pauvres laboureurs jusqu'à leur prochain séjour, et plus outre, et quelquefois dérobent et emportent avec eux les meubles et bardes de leurs dits hôtes, et pour tout payement les battent et outragent. »
Notons, en passant, que sous le règne précédent les états avaient consenti une augmentation de taille afin de hausser la paye des troupes et de leur ôter ainsi toute excuse de voler Jacques Bonhomme. Mais il était écrit que tous les sacrifices qu'il s'imposait tourneraient contre lui : il payait plus, sans être moins pillé pour cela.
Le cri de la vérité forçait les états provinciaux à dévoiler les mêmes crimes et à jeter à la face de tous les bourreaux du paysan les mêmes accusations, et nous pouvons voir aux états d'Anjou, qui s'ouvrirent le 14 octobre 1560, l'avocat du roi, Grimaudet, flétrir avec une virulence passionnée le clergé, la noblesse, l'armée, la justice, les officiers des aides et gabelles, car tout y passe et nul n'est
oublié, et le paysan trouva cette fois un défenseur implacable et .généreux. La cour, pour toute satisfaction, fit censurer en Sorbonne la harangue de Grimaudet, et envoya de suite en Anjou le duc de Montpensier avec des troupes, pour châtier ceux du parti de la noblesse dont l'attitude aux états avait été sympathique aux doléances du populaire. « Ces régiments furent logés dans les maisons, terres et paroisses de ces gentilshommes, où ils commirent de grands désordres et violences. » (Bart. Roger, Histoire d'Anjou, 414, 422.)
Il y a toujours, à chaque nouveau règne, un moment d'espoir plus ou moins éphémère, pendant lequel chacun, prenant ses désirs pour des réalités, subit le charme d'une fiévreuse surexcitation qui communique pour un instant aux affaires un aspect de confiance et de prospérité. Le règne même de Charles IX connut cette période heureuse. On entoura les bourgs de fossés et de petites tours, « pour éviter les courses des aventuriers et gens de pied qui, n'a pas longtemps, soûlaient tenir les champs et vivre sur le pauvre laboureur à discrétion et plaisir. » On donnait des terres à cens seulement, franches de dîmes et autres redevances, et cependant peu de laboureurs se présentèrent de 1 562 à 1 565, et Ton voyait partout de vastes communaux déserts, autrefois cultivés, et depuis délaissés en friche par temps et hostilité de guerre. » (D. Carlier, II, 619. — j. Chaumeau, liv. vf, 250, 262.)
Dans le même temps, aux états de Pontoise, le tiers étal accorda un nouvel impôt de cinq sols par muid sur tous leii vins qui entreraient dans les villes closes. C'est là un de ces impôts qui, tout anodins et inoifensifs à l'origine^ ont fait leur chemin dans le monde, et, sacrifiant les intérêts des campagnes à ceux des cités, ont porté une grave atteinte A la prospérité du paysan, en ajoutant au vin, à son passage à l'octroi, un prix parfois triple et quadruple de sa valeur, cl en restreignant dans les grands centres la consommation de ce produit, que le vigneron ne peut plus vendre.