ÉTATS GÉNÉRAUX DE
Jamais le royaume, depuis que François P'' avait fait revivre l'ère des gentilshommes, n'eût dû compter des jours aussi heureux et aussi prospères que les deux règnes de Charles IX et de Henri III, car ce fut le temps des batailleurs, des héros illustres, des grands princes et des grands capitaines, et les Guise, les Condé, Coligny, Montmorency,' Henri de Navarre, et tant d'autres, sont certes de taille à satisfaire les plus difficiles. Un roi puissant et énergique qui eût su réunir dans sa main de fer les rênes auxquelles eussent obéi ces coursiers impétueux, eût utihsé leur fougue en les lançant contre l'Allemagne et contre l'Italie, et comme la gloire de ce côté des Alpes, du Rhin ou des Pyrénées, c'est la ruine, le pillage et la mort de l'autre côté, la France eût pu ajouter quelques pages brillantes à ses annales. Mais les minorités se succédèrent sur le trône, l'intrigue régna au lieu de la force, et le noble royaume fut, pour tout un long demi-siècle, rejeté de deux cents ans en arrière. La culture commençait à reparaître quand le fanatisme religieux déchaîna ses fureurs sur la France, et servit de prétexte aux luttes de ces esprits indomptables. Toujours peu novateur, le paysan eût laissé passer sans s'émouvoir Luther et la réforme, si l'excès de ses souffrances n'eût soufflé dans son âme une soif insatiable de changement que surent habilement exploiter ceux qui avaient besoin de lui pour grossir leurs rangs et soutenir leurs prétentions.
« Partout les ministres prêchaient aux villageois que s'ils se mettaient de leur religion, ils ne payeraient plus ni devoirs aux gentilshommes, ni tailles au roi, que suivant leur bon plaisir. Les uns leur disaient que les rois n'avaient de puissance que celle qui leur venait du peuple, et les autres que la noblesse n'avait nul droit au-dessus d'eux. Et de fait, quand les procureurs des gentilshommes demandaient les rentes à leurs tenanciers, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent dans la Bible où il était écrit qu'ils devaient payer tout cela, et qu'en attendant, si leurs prédécesseurs
avaient été sots et bêles, ils ne voulaient plus l'être comme eux. y>
Quand on les menaçait au nom du roi : « Quel roi ? répondaient-ils. Nous sommes les rois. Celui-là que vous dites est un petit reyot de m...; nous lui donnerons des verges, et lui donnerons un métier pour lui faire apprendre à gagner sa vie comme les autres.
^ Quelques-uns de la noblesse commençaient à se laisser aller, de telle sorte qu'ils entraient en composition avec eux, les priant de les laisser vivre en sûreté dans leurs maisons avec leurs labourages : et quant aux rentes et fiefs, ils n'en demandaient rien. D'aller à la chasse, il n'y avait homme si hardi qui s'y osât risquer, car ils venaient tuer les lévriers et les chiens au milieu de la campagne, et l'on n'osait s'y opposer, à peine de perdre la vie; et si l'on touchait un d'entre eux, toutes les églises incontinent étaient mandées, et dans quatre ou cinq heures vous étiez mort. y> (Montluc, 217-218.)
Le parlement, au lieu d'apaiser et de désarmer les paysans, arma le parti contraire, et, par un arrêt du dernier juin 1562, enjoignit à toutes personnes de courir sus aux huguenots et de les tuer partout où on les trouverait, comme gens enragés et ennemis de Dieu et des hommes.
Mis hors la loi et rejelcs ainsi en dehors de l'humanité, les protestants ouvrirent le royaume à leurs coreligionnaires d'outre-Manche, qui lancèrent des troupes dans la Normandie, devenue incapable de se défendre par suite de la désastreuse émigration de 1556. Les curés et les vicaires, privés des revenus de la dime et ne pouvant plus vivre, avaient imité leurs paroissiens et laissé la place libre aux missionnaires huguenots. (Floquet.) La cour envoya pour défendre la Normandie des bandes mercenaires do reîtres et de lansquenets qui consommèrent la ruine de la contrée et firent plus que jamais le désert autour d'eux en mettant en fuite ce qui restait, gentilshommes ou manants. « Les ca-
tholiques ne faisaient pas moins de mal que les Anglais et les huguenots, de sorte qu'il ne se trouvait rien par les villages ni par les maisons qui ne fût caché et retiré dans des carrières longues et profondes qu'ik ont en ce pays-là, où ils sauvaient tous leurs biens et bétail et eux-mêmes, comme gens sauvages désespérés : de façon que les reistres du rhingrave battaient ordinairement sept ou huit lieues de pays pour trouver des vivres et aller aux fourrages (1). »
Une anarchie étrange déchirait le royaume. Ainsi, tandis que les calvinistes poussaient les paysans au prêche à coups de bâton, dans d'autres contrées les campagnards se révoltaient contre les seigneurs qui les empêcbaient de piller les églises. (Monlluc.) Dans le midi, une soldatesque indisciplinée dévorait toute la région. Vers le pays de Foix, le Béarn, TAragon, c'était une multitude de bandouillers, « qui fleurdelisé, qui essorillé, qui fouetté et stigmatisé de tous côtés, plus naturels au maniement des armes qu'à prier Dieu pour le prochain (2). »
La paix de mars 1563 permit de compter les plaies saignantes de la France : « Villes et villages, en quantité inestimables, étant saccagés, pillés et brûlés, s'en allaient en déserts; et les pauvres laboureurs, chassés de leurs maisons, spoliés de leurs meubles et bétail, pris à rançon et volés, aujourd'hui des uns, demain des autres, de quelque religion ou faction qu'ils fussent, s'enfuyaient comme bêtes sauvages, abandonnant tout ce qu'ils avaient, pour ne demeurer à la miséricorde de ceux qui étaient sans merci... Enfin la guerre civile était une source inépuisable de toutes méchancetées, de larcins, voleries, meurtres, incestes, adultères, parricides et autres crimes énormes que l'on pût s'imaginer, auxquels n'y avait ni bride ni punition aucune. » (Castelnau.)
Ce ne fut qu'un instant de trêve, et rien de plus. Catho-
(1) Castelnau, Mémoires, 486.
(2) Le Frère, Hist. des troubles en France.
liques ou protestants, les châtelains levèrent des troupes qu'ils ne payèrent qu'en leur accordant de piller la contrée, ce qui n'empêcha pas que bientôt, gouverneurs de villes ou de provinces, chaque chef militaire n'exigeât arbitrairement des tailles et des contributions en argent, blés, vins, et toutes sortes de denrées (1). Tandis que ceux-ci volaient sur la campagne, la cour, elle, volait à pleines mains dans les trésors de l'Etat. On retint une fois — et Montluc n'ose pas jiommer l'auteur du crime — cent mille écus qu'attendait Lautrec pour solder ses troupes, et de pareils détournements étaient ordinaires. Quand les chefs se plaignaient, on leur répondait de « s'aider du pays. — Pay5 gasté n'est pas perdu », disaient-ils. Force leur était donc de fftrmer les yeux et de laisser le soldat manger le manant « jusqu'aux os, car il ne va pas volontiers où il n'y a à gagner que des coups ». Aussi leurs hommes se montraient-ils en tous lieux « grands voleurs, meurtriers, larrons, violeurs de filles et femmes, faisant dégâts aux maisons du plat pays qui ne leur voulaient fournir vins et argent à toutes leur mandées. » (Montluc, II, 234, 260,299; IV, 295. — Vieilleville,. chap. IX.)
C'était au nom delà Bible et de l'Évangile que se commettaient tant d'horreurs, dont chaque parti rejetait la responsabilité sur le parti opposé. Mais la religion n'était que le prétexte ; les troupes ne connaissaient ni amis ni ennemis, et les chefs même changeaient de camp suivant les nécessités de leurs vengeances. Il faut cependant rendre cette justice aux protestants, qu'ils se montraient peut-être moins farouches que leurs adversaires. On avait vu, en 1560, une chose touchante et bien faite pour désarmer le parti de Rome, si le fanatisme religieux pouvait être désarmé. Lorsque les troupes du duc de Savoie attaquèrent les vallées vaudoises, les paysans catholiques confièrent leurs filles aux
(I) De Thou, IV, 223. —ÈiaU généraux, XV, 389.
GUKRRES DE RELIGIOiN. 61
montagnards hérétiques pour les protéger contre les outrages des soudards orthodoxes. Ils vinrent les reprendre après la victoire (1). Dans la Provence, le comte de Tende, qui la gouvernait, était du parti des huguenots. Son fils lui fit la guerre, et, dans une seule année, fit périr dans les supplices treize cent dix protestants.
(( L'armée huguenote, dit Castelnau, s'achemina en Bourgogne pour y vivre plus commodément que par la Champagne, que nous avions mangée, et prit, força et saccagea Mussy, Crevant et autres villes, desquelles les pauvres habitants furent entièrement ruinés. Cependant les autres provinces du royaume n'étaient pas exemptes des maux et calanûlés de cette guerre civile... Si les huguenots avaient l'avantage en un lieu, les catholiques l'emportaient dans un autre, et la plupart des villes prises par les uns étaient reprises par les autres. Et ce qui restait du pillage des huguenots était repillé par les catholiques. »
Les rivalités politiques s'ajoutèrent aux difficultés religieuses, et l'infortuné villageois n'échappait aux mains des soldats du duc de Guise que pour tomber dans celles des partisans du prince de Condé. Des Adrets, Montpensier, Tavannes, Montgomery, Montmorency, Montluc, rivaUsent de férocité. Ce dernier avait fait ses premières armes sous le duc Antoine et sous les princes de Lorraine : il avait profité à leur école et mérité le nom de Boucher royaliste. Marchant escorté de deux bourreaux qui ne le quittaient pas et que l'on appelait ses laquais, sa maxime était qu'il faut toujours commencer par l'exécution : aussi faisait-il pendre ses victimes a sans languir, sans dépenser papier ni encre, et sans les vouloir écouter ; car ces gens-là parlent d'or », et se vantait-il de laisser derrière lui les pendus comme les bornes niilliaires qui jalonnaient sa route. Si les patients étaient en trop grand nombre, on les jetait, hommes et femmes, dans
(!) A. Muston, Hist. des vaudoiSj II, c. i, ii
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les puits jusqu'à ce qu'ils fussent comblés. (Montluc, II, 20, 31, 123, 141, 169...)
On connaît le baron des Adrets, ce démon de la vengeance et du crime, tour à tour catholique ou protestant, suivant l'intérêt de ses haines, mais toujours assassin, et dont aujourd'hui encore les paysans du Dauphiné ne prononcent le nom qu'en frémissant d'une terreur superstitieuse. Il prenait plaisir à voir ses victimes s'élancer elles-mêmes du haut de la tour élevée de son donjon. Un jour un pauvre diable hésite et recule à plusieurs reprises : ce Tu t'y prends à trois fois pour sauter cela? Allons, saute, manant, et dépêchons ! — Monseigneur, répond l'autre, je vous le donne en six! y> Celui-là s'échappa vivant des griffes du tigre.
Combien de seigneurs mériteraient encore d'être cités, même à côté de ces maîtres en férocité ! Bornons-nous à une seule province, l'une des moins maltraitées, l'Anjou.
Hercule de Saint-Aignant, seigneur des Marais, occupait le château de Rochefort, non loin d* Angers, d'où il commettait sur le pays des crimes si énormes que la justice s'en émut ; il fut assiégé, pris, et, tout noble qu'il était, roué et rompu vif. (D. Roger, 426.) BressauU, seigneur de la Rou* vraie, appelé le diable de BressauU, saccageait les campapagnes qu'il parcourait avec un baudrier d'oreilles de prêtres. Le seigneur de Pescheseul, sur la frontière de l'Anjou et du Maine, faisait boire toutes sortes de gens à son grand godet — c'est ainsi qu'il appelait la Sarthe, — et disait à un avocat que ce qui le retenait de l'y jeter, c*est qu'il était trop maigre pour paître ses brochets. A Boère, près Sablé, Boisjourdan, bon homme de guerre, au dire de Brantôme, lieutenant de Pescheseul, et depuis mestre de camp d'infanterie, avait enfoui dans les fossés de son manoir plus de cinq cents calvinistes. Dans tous ces crimes, le nombre n'est rien encore, ce sont les détails qu'il faudrait connaître. Une fois, il avait fait pendre une pauvre femme dont il confisqua tout le^ bien, réduisant ainsi à la misère la plus complète
GUERRES DE RELlftlON. ()3
deux enfants qu'elle laissait, un garçon de quatorze à quinze ans, une fille de quinze à seize. On leur conseilla de s'abandonner à la merci du seigneur de Boisjourdan, et de le supplier de leur accorder, sur leur bien, une pension alimentaire. Le monstre les accueille, leur fait servir à souper et les conduit dans une maison prochaine où il leur dit de l'attendre. Bientôt un homme, envoyé par lui, vient prendre le jeune garçon, le mène auprès d'un étang, l'égorgé et y jette son cadavre. Il revient chercher la jeune fille qu'il viole, assassine ensuite, et jette également à l'eau. Il demande à la dame de Boisjourdan de lui abandonner, pour son salaire, la dépouille de cette infortunée, et la noble dame lui refuse cette faveur. Pour se venger, il dénonce le crime ; l'affaire est portée au parlement de Paris, « où ces actes furent suffisamment vérifiés, mais aucune punition ne s'en est suivie, tellement que l'injustice n'a pas été moins étrange que la cruauté (1). »
Dans l'abbaye de Saint-Florent, près Saumur, et à Bourgueil, quelques moines, fatigués de concubinage et voulant régulariser leur position par le mariage, préférant, comme dit dom Roger, « une chétive pièce de chair » aux douceurs de la vie cloîtrée, appelèrent les protestants, afin que, leurs couvents étant détruits, ils rentrassent dans le monde par force majeure et sans péché. Les huguenots accoururent, pillèrent les couvents, et de plus saccagèrent le pays.
Il y avait autant de foyers de guerre civile que de provinces, que de villes, que de bourgs. Les cités, prenant parti pour ou contre les réformés, guerroyaient entre elles, et, pour s'affamer réciproquement, brûlaientles hameaux, arrachaient les vignes, pelaient les arbres, fauchaient les moissons avant leur maturité (2). Le prince de Gondé avait rappelé d'Alle-
(i) Bèze, Ilist. ecclés.,\[v. vu, ann. 1563. — Ménage, H ist. de Sablé, 53, 54. — Bodin, Hist. d*Anjou.
(2) Dom Calmet, Hist. de Lorraine, 839. — Chron. de MeU, par le doyen de Saint-Thiébault, 14.
magne, au secours de son parti, ces lansquenets que la France avait déjà renvoyés une fois, et qui semblèrent prendre à tâche de réparer le temps perdu. Partout où ils passaient, ils laissaient derrière eux les villages détruits, dépeuplés, incendiés. (D. Plancher, IV, 574.)
Les princes, après avoir soutenu leurs troupes, au dire de Mézeray, « par le moyen de plus de cinquante petites villes qu'ils avaient prises et pillées, et deux fois autant qu'ils avaient rançonnées », réunissent leurs armées, à Tissue de la bataille de Montcontour, et, sous la conduite de Coligny, les dirigent sur le midi. « Nous allons plumer les oies du Forez », disaient les soldats (1). Rejoints bientôt par Montgomery, riche du butin de la Gascogne et du Béarn, les bandits se cantonnent aux environs de Toulouse, et y promènent le fer et la flamme. Alors, poussé à bout, comme en 1358, Jacques Bonhomme se réveille un moment et veut faire tète à l'ennemi, puisant dans son désespoir la force do protester contre d'intolérables persécutions dont il semMe que le tableau doive se dérouler sans fin dans l'histoire. D'abord les paysans se livrèrent à une guerre de partisans; le fanatisme et la vengeance firent d'eux des soldats, et ils répondirent au pillage et à la violence par la violence et par le pillage. Mais c'était la destinée inévitable de toutes ces luttes partielles et inégales d'être étouff'ées dans leur sang. A Yrancy, en Bourgogne, après s'être battus comme des lions contre les reîtres du prince de Condé, ceux-ci eurent le dessus et comblèrent les puits du village avec les corps des habitants qu'ils exterminèrent jusqu'au
(1) « Par le moyen dessus dit, rapporte un chroniqueur de Saint- Étienne, le roi de Navarre, le prince de Condé et le sieur de Montgomery entrèrent dans la ville de Saint-Étienne, avec plus de neuf à dix mille reistres, sans les compagnies françaises. Toute cette armée demeura en la ville et es environs dix-sept jours, et firent faire dégâts à leurs chevaux, non-seulement aux prairies, mais encore aux blés, qui étaient en herbe, ils tuèrent beaucoup de personnes... »