‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 22 sur 114 · HENRI III · texte numérisé non relu

HENRI III

Blois en 1576, et au sein desquels Birague, chancelier de France, signala le malaise du pays dans le langage figuré d'alors, et demanda grâce pour « les pauvres laboureurs et habitants des champs, si maltraités, tant abattus et foulés qu'ils n'en peuvent plus. » La noblesse elle-même reconnut que leurs souffrances étaient intolérables et confessa les difficultés de la situation.

« Il faut, dit le maréchal de Cossé, empêcher les gens de pied et de cheval de rôder par le pays comme ils ont accoutumé de faire, et rassf^mbler des vivres pour l'entretien des troupes. Il est vrai qu'il y en a si peu maintenant, que le bonhomme, pour rien, ne voudra bailler ce qu'il en a pour sa nourriture. y> {Mémoires de Nevers, I.)

M. de Morvilliers veut qu'avant tout on ait de l'argent. Quant aux moyens de se le procurer, « je jure de bonne foi, dit-il, que je ne les sais pas. Je vois l'état de ce royaume si confus, le peuple et tous les sujets si appauvris, que je ne sais ce qu'on s'en peut promettre. y> (Nevers, I, 67.)

Il propose de bien défendre les châteaux et forteresses : « Car il est certain que la surprise d'un petit château ruine vingt lieues de pays à l'environ. Ceux qui s'en emparent lèvent vos deniers, pillent vos sujets, et tiennent la campagne... Mais il faut aussi regarder que les soldats que l'on emploiera pour leur conservation ne soient à la foule du pauvre peuple, sur lequel on jette toutes les charges. » (Nevers, I, 69.)

votre gendarmerie, mais aussi par aucuns de votre suite et gardes de votre corps, par lesquels les fermes de vos sujets et maisons de pauvres laboureurs sont ordinairement détruites et pillées... Et qui pis est, ne se contentent de loger et vivre à discrétion, ains abusent de votre autorité, logent sous faux titre leurs parents, voisins, amis et autres personnes, lesquelles semblablement vivent à discrétion, pillent et rançonnent les pauvres gens du plat pays, lequel demeure à présent inhabité et abandonné en plusieurs endroits, sans aucune culture ni labeur. » — Remontrances très-humbles de la ville de Paris et des bourgeois dHcelle au roy, leur souverain seigneur^ p. 6, 7, 8, 10.

M. de Lenoncourt veut qu'on punisse de mort ceux qui vont à la picorée et prennent les chevaux des paysans. (Nevers, I, 99.)

« Il y a, dit M. de Chiverny, encore un autre mal, procédant du grand nombre de gens de néant qui, ayant quitté leur travail durant les guerres, se sont tellement accoutumés au pillage et à la fainéantise, qu'ils ne peuvent plus retourner à leur première manière de gagner leur vie. » (Nevers, I, 104.)

Le tiers état implorait la paix : « Quand je me représente, dit un de ses orateurs, les calamités es quelles j'ai vu le pauvre peuple plongé, et sans espérance de jamais pouvoir s'en relever; les pilleries, oppressions, rançonnements, violemenis de femmes et filles, et autres innumérables indignités qui se commettent en leur endroit, qiie casi on ne leur donne aucune patience ou relâche...; toutes ces considérations et une infinité d'autres font que je suis contraint de donner avis à Leurs Majestés de se résoudre à la paix. y>

Que répond la cour à ce sage et pacifique langage ? La reine mère, les princes et les principaux du conseil donnent leur avis au roi, sur sa demande, et ils en sont encore aux théories sauvages du xiii'^ siècle : « Après, sire, que vous aurez assez bien accommodé vos affaires en Guyenne, comme aussi ledit sieur prince en Dauphiné, vous devez nécessairement au plus tard dans le mois d'avril faire marcher tos deux armées aux endroits du Languedoc qui le tiendront davantage en sujétion, pour le gâter et ruiner tellement que les villes fortes ne pouvant plus recouvrer aucuns grains, elles se rendent par la famine, comme sans doute elles feront dans un an. » (Etals généraux, XIII, 440.)

Le roi ferma l'oreille aux doléances du peuple pour n'écouter que les conseils égoïstes et perfides de la cour; les guerres civiles et religieuses recommencèrent avec une fureur toute nouvelle, et la France sembla rétrograder aux plus mauvais jours de son histoire, sans que même, au milieu

de toutes ces luttes, une seule chance heureuse pût surgir pour le peuple des campagnes, sans que nul pensât à lui, qui recevait presque tous les coups que se portaient ces partis furieux. La bourgeoisie des Seize rêvait de donner aux grandes villes du royaume la liberté d'avoir leur gouvernement personnel et à peu près indépendant, elle eût organisé des espèces de républiques fédcratives obéissant à la direction supérieure de Paris, mais privées de l'impulsion d'un gouvernement un et vraiment national. Pour se concilier les sympathies du clergé, de la noblesse et de la haute bourgeoisie, il fallait ajouter encore aux privilèges des deux premiers ordres, aux immunités des villes, et de tout cela il devait résulter fatalement une oppression plus grande pour le plat pays.

Quoi qu'il en soit, la France eut à subir le fléau de cinquante années non interrompues de massacres, de pilleries et de carnage. Sept armées catholiques et sept armées protestantes, puis les ligueurs, mirent le pays à sac, et promenèrent alternativement ou ensemble tous les malheurs et tous les crimes par toute la France. Un contemporain nous a conservé le détail des villages brûlés, des maisons détruites et incendiées, des hommes égorgés, des femmes violées (1). Le malheureux paysan n'avait pas le temps de respirer, de se reconnaître, de savoir ce qu'il était et pour qui il était. Et d'ailleurs, à quoi bon? Quand ils avaient exploité un parti, les chefs se jetaient subitement dans les bras de celui qu'ils combattaient la veille, et recommençaient leurs excès sous prétexte de châtier des crimes auxquels ils avaient présidé eux-mêmes (2). Ainsi, pillé et torturé hier par les huguenots, Jacques Bonhomme l'était aujourd'hui

(1) Froumenteau, le Secret des finances, chap. Estât final. « Occis, 765 200; femmes et filles violées, 12 300; villes brusiées et rasées, 9; villages bruslez, 252 ; maisons brusiées, 4256 ; maisons détruites, 124 000. » — Publié en 1581.

(2) Moreau, Flist. des guerres de la Ligue en Bretagne, 162, 194.

TO mSTOIRE DES PAYSANS.

par les catholiques et par les troupes royales, non moins redoutées que celles de leurs adversaires, et qui, dès l'année 157G, sous le commandement de Mayenne, livrées à la plus complète anarchie et à la licence la plus effrénée, avaient pour toute solde le pays à ravager.

En avril 1570, nous trouvons les huguenots « banquestanl » le Nivernais, la Limagne, l'Auvergne, le Berrj\ tf D'autre part, les gens de pied et de cheval, partisans du roi, répandus par tous les endroits du royaume, vivants sans discipline, à discrétion, sous ombre qu ils n'étaient pas payés, pillaienl, brigandaient, ravageaient, saccageaient, tuaient, brillaient, violaient et rançonnaient les villages et les bourgs. Par ainsi le pauvre peuple était pillé, ruiné et mangé de tous les partis : car si en l'un il y avait bien des larrons, il n'y avait pas faute de brigands dans l'autre. » (L'Estoile, Journal y I, (38.)

La paix de Bergerac (1577) venait à peine de terminer la sixième guerre civile, que les jeunes seigneurs frivoles et débauchés qui entouraient le roi de Navarre recommencèrent les hostilités, ou plutôt, ne vivant que de pillage et ne pouvant supporter l'oisiveté,, entraînèrent Henri de Bourbon dans une horrible série de brigandages qui ne se termina qu'à la fin de 1580, par le traité de Fleix. Le xiv* siècle avait eu la guerre des Bâtards : celle-là fut la guerre des Amoureux.

Comme la plupart des rois ses prédécesseurs, Henri HI se fit faux-monnayeur et changea le titre de l'argent, « ce qui apporta grande incommodité au pauvre peuple de France .» (Id., 87.) En même temps que l'on mettait en circulation des pièces de faux aloi, on augmentait le chiffre des impôts, et bientôt, ruinées du même coup, les communautés champêtres de la Bretagne, de la Normandie, de la Bourgogne, du Dauphiné, dirigées par quelques gentilshommes, organisèrent une ligue de l'Équité pour résister à ces levées incessantes de deniers, qui passaient « à sept ou huit mignons

frisés ». Cette vaste insurrection populaire n'était pas moin» dirigée contre la tyrannie féodale que contre les exi^^ences du fisc royal. (Id., 115.) Les huguenots voulaient joindre leur cause à celle du peuple; mais Lesdiguières, le chef des protestants du Dauphiné, n'ayant pu les secourir à temps, les paysans furent défaits par les troupes du roi. Désormais le peuple murmurera sans que l'on tienne compte de ses doléances, « car c'est une bête à qui on avait arraché les dents et les ongles. » (Id., 154.)

C'est en vain que les grands jours se succèdent à Poitiers, à Troyes, à Clermont (1), « pour réprimer les excès journaliers des gentilshommes et autres pour le pauvre peuple (2) ». Toujours bandits et assassins, la féroce imagination des genpillehommes, comme les appelle Rabelais, n'avait rien perdu de sa férocité depuis les jours de Jean II et de la jacquerie (3). Il est si vrai que la religion n'était que le prétexte et le brigandage le but véritable, que l'on vit une fois, par exception, quelques nobles du Poitou occuper Montaigu et s'y comporter en ennemis loyaux et non en pillards. Il ne vint pas trente volontaires se joindre à eux. Ils changent de système, pillent, brûlent, dépouillent le bonhomme, et en quelques jours ils ont à leurs ordres un corps d'armée de quatorze cents braves (4).

Au printemps de 1581 , le duc d'Anjou, frère du roi, lève des troupes pour les diriger vers la Flandre. Elles saccagent la Picardie et la Champagne, « et font tous les maux du monde partout où elles passent » (l'Estoile), tandis qu'un

(1) Voir dans Preuves des Hherlés gallicanes, II, 1328, les motifs de l'arrêt du parlement qui ordonna la tenue des grands jours de Clermont, en 1582. — Voir également dans Legrand d'Aussy, Voyage en Auvergne, I, passim, des détails sur les crimes des nobles et des hommes d'armes pendant la Ligue.

(2) Isambert, Ane. lois françaises, XIV, 486.

(3) V. l'Estoile, I, 13i.

(4) D*Aubigné, Hist. universelle^ coi. 991.

autre corps porte la ruine dans le Blésois. Le roi envoie contre eux un capitaine de ses gardes, qui en arrête un grand nombre, mais qui les renvoie à la prière de quelquesuns des favoris du roi. (Id., 133.) C'étaient, aux mains des nobles, de trop précieux instruments de brigandage pour souffrir que la corde en fit justice.

Auprès de Sézanne, dans la Brie, ces mêmes bandes de Monsieur, irritées de la résistance qu'elles rencontrent dans un village, massacrent tout, jusqu'aux femmes et aux petits enfants, mettent le feu aux quatre coins du bourg, et font tout périr dans les flammes après s'être livrées à leurs excès habituels.

En 4582, le mal prend de telles proportions que la cour se décide à envoyer encore une fois dans les provinces des commissaires pour tenter de remédier aux malversations et désordres sous la fréquence desquels succombent les campagnards. « Vous vous enquerrez particulièrement, leur est-il dit, des déportements d'un chacun, et de ce qu'ils exigent sur notre peuple, tant par impositions de deniers, corvées indues qu'autrement, et de tous autres excès et violences dont Von a accoutumé user à l'endroit du dit peuple... ; particulièrement des déportements de la noblesse, et s'il y en a aucuns qui exigent sur le peuple, tant par impositions de deniers qu'autrement ; si le peuple reçoit aucuns mauvais traitements d'eux, et tous autres excès et violences dont les gentilshommes ou autres peuvent user à l'endroit du dit peuple (1). y>

« Mais au bout de tout cela on exigea quinze cent mille écus pour l'année 1583, sur les villes closes du royaume, et l'on doubla les tailles de moitié pour six ans. Dont y eut grant cri et murmure, jusques à souhaiter l'armée de Monsieuren France tournée contre le roi son frère pour remettre sus la querelle du Bien public. » (L'Estoile, 151.)

(i) Métnoire de Nevers, I, 605, 6U.

GUEHUES DE UEUGION. 73

C'était au profit des mallôliers que le roi doublait le chiiïre des tailles, car la meilleure part en demeurait entre leurs mains, et le reste s'arrêtait entre celles d3s gouverneurs de provinces. Henri signale ces abus dans sa déclaration da22 novembre 1589, mais sans pouvoir y porter remède. La France était la proie des publicains : on savait qu'ils volaient, qu'ils exploitaient indignement la détresse publique, qu'ils tenaient Jacques Bonhomme agonisant sous leur genou, et l'on ne faisait rien, et Ton ne pouvait rien faire, et Ton avait vu, en mai 1585, Henri composer avec cette race maudite, « leur baillant abolition de tous les larcins qu'ils avaient faits, moyennant la somme de deux cent mille écus pour les frais de justice, à la charge de le mieux dérober qu'auparavant, et pour donner courage à ceux qui lui avaient été fidèles — qui étaient bien peu, — de faire comme les autres, et de se renbourser au double de l'argent qu'ils bailleraient, puisqu'il y avait plus de profit à être larrons qu'hommes de bien. »(Id., 185.)

Comment d'ailleurs réduire à l'impuissance de mal faire, soudards, maltôtiers et gentilshommes, quand les agents de répression eux-mêmes étaient des bandits comme tout le reste? N'avait-on pas vu pendre le prévôt des maréchaux d'Angers, condamné par arrêt du grand conseil comme coupable de plusieurs voleries, concussions et assassinats? (Id.,1^23.)

Le duc d'Aumale, l'un des chefs de la Ligue, lève une armée (1585), « disant qu'il cherchait les huguenots pour les massacrer et dévaliser, court une grande partie du pays de Picardie, vole, tue, pille, et saccage gentilshommes et roturiers, prêtres, moines, laboureurs et marchands, tant catholiques qu'autres, et ne trouvant rien de trop chaud ni de trop pesant. y> (Id., 185.)

c( Ces courses, ces sièges, ces incendies, ces meurtres et ces pillages remplissent toute Thistoire provinciale pendant une partie du xvi*' siècle, dit avec raison l'historien de Provins^

7i HISTOIRE DES PAYSANS.

En 1586, les terres n'ayant pas pu être ensemencées pendant plusieurs années, la famine se fit sentir, et la peste revint après elle ; elle régnait encore à Provins à la tin du xvi° siècle. » (Bourquelot, II, 160, 166.)

Cependant, lorsqu'ils en rencontraient l'occasion, les campagnards se vengeaient avec l'énergie sauvage du désespoir. En 1587, les royaux ayant défait les ligueurs aux environs de Briare, les paysans se jetèrent sur les traînards de l'armée vaincue et les massacrèrent sans pitié. On vit une femme, armée d'un couteau, tuer de sa main dix-huit soldats qui s'étaient réfugiés dans une grange, épuisés par la dyssenterie.

L'imagination la plus infernale ne saurait rien enfanter qui n'ait été commis contre le paysan de France, contre sa femme, contre sa fille et contre ses enfants pendant les guerres de religion (1), et les ingénieux auteurs de la satyre Ménippée n'inventaient rien lorsqu'ils mettaient dans la bouche de Rieux, orateur de la noblesse, un résumé succinct de ses façons d'agir avec le paysan : ce que faisait Rieux, tous, à peu près, le faisaient (2) :

c( ie cours la vache et le manant tant que je puis, et n'y a paysan, laboureur ny marchand autour de moi, à dix lieues à la ronde, qui ne passe par nies mains, et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de cordes liées eu cordelières : je les pends par les aisselles : je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge : je les mets aux fers, et aux ceps : je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau : je les ponds on chapon rôti : je les fouette d'étrivières : je les sale : je les fais jeûner : je les attache élen-

(i) « Aux environs de Niort, des soldais emplirent ù une femme le ventre de poudre par la nature, et la liront éclater comme une mine. » — Chateaubriaut, Analyse raisonnéede Vhist. de France, 363.

(2) Il fut assiégé dans son cliàteau de Pierrefonds, pris et pendu en 15i)3.

dus dedans un van : bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leurs bourses, et avoir leur substance pour les rendre belistres à jamais, eux et toute leur race... J'ai bonne épée et bon pistolet : et n'y a sergent ni prévost des maréchaux qui m'osât ajourner : la justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi. Je prendrai les poules et les vaches de mon voisin quand il me plaira : je lèverai ses terres, je les enfermerai avec les miennes dedans mon clos, et ils n'en oseront grommeler... »

« Je scay, dit Montaigne, qu'il s'est trouvé de simples paysans s'être laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts avec le chien d'un pistolet, pousser les yeux sanglants hors de la tète à force d'avoir le front serré avec une corde, avant que de s'être seulement voulu mettre à rançon. J'en ai vu un laissé pour mort tout nud dans un fos^é, ayant le col tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore, duquel on l'avait tirasse toute la nuit, à la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dagues qu'on lui avait donnés, non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la douleur et de la crainte : qui avait souffert tout cela et jusques à y avoir perdu parole et sentiment, résolu, à ce qu'il me dit, de mourir plutôt de mille morts (comme de vrai, quant à sa souffrance, il en avait passé une tout entière), avant que rien promettre : et si était un des plus riches laboureurs de toute la contrée. » {Essais, liv. XI, ch. xxxii.)

« Nous avons, dit-il ailleurs, non lu, mais vu de fraische mémoire, des hommes déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux... non entre ennemis, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion. y> (Id., liv. I, ch. xxx.) ^

La paix, on le sait, ne délivrait pas les campagnes des excès des soudards. « Au nord, au midi, au centre, partout

les populations se plaignaient à juste titre. La Champagne et la Brie étaient remplies de voleurs qui, se disant gens de guerre, allaient par troupes au son du lambour de village en village, rançonnaient les habitants, dévalisaient les passants sur les chemins (h. >

En i58G, dans les campagnes du Yivarais, c on vendait jusqu'à vingt et vingt-cinq livres le septier de froment, treize ou quatorze livres celui de Forge, et six ou sept livres Tavoine; le blé étant enfin devenu sans prix, les gens de la campagne furent obligés de se nourrir de glands de chêne, de racines sauvages, de fougères, du marc et des pépins des raisins séchés au four, qu'ils faisaient moudre pour en faire du pain, aussi bien que de Técorce des pins et des autres arbres, de coquilles de noix et des amandes, de vieux tuiles et briques, mêlés avec quelques poignées de farine d'orge, d'avoine et du son... Les villes devinrent désertes et sans commerce... Les fruits ne furent pas recueillis, le bétail fut abandonné (2). >

C'est que les corbeaux des airs et les loups des forêts ne pouvant plus suffire à la mission qu'ils ont reçue de la nature de faire disparaître les immondices qui souillent le domaine de l'homme, l'atmosphère viciée par tant d'émanations cadavériques déchaîna la peste, qui vint augmenter encore la famine elle-même. Tant d'hommes avaient péri sur les champs, qu'il ne restait plus de bras pour ramasser les récoltes (3).

Le martyr était à bout de force et de patience : la lutte, quelle qu'en dût être l'issue, ne pouvait lui offrir de chances pires que ce qu'il éprouvait, et c'est quelque chose encore de mourir une arme à la main, sans tortures, en se défendant, et, faut-il le dire? en se vengeant.

(1) Augustin Ghallaniel, Mémoires du peuple françaisy V,. 407. ("i) 1(1., 417. — Mém. de CL Ilalon. — Mém, de Gamon, (ÎJ) Mnssion, lUsl. de Saintonge et d'Aunis (1585).

LES GAITHIEUS. 77

Après un premier soulèvement en Limousin, promplement étouffé dans le sang des campagnards, Fintérêt de la défense commune amena entre les catholiques et les protestants du Vivarais une entente et une harmonie que n'eût pu obtenir l'éloquence des prédicateurs les plus entraînants. Ils oublièrent pour un moment ces querelles religieuses qui les divisaient, et se promirent aide et assistance mutuelles pour courir sus aux pillards, et démolir les forts qui leur servaient de repaires.

Dans l'Auvergne et le Dauphiné, l'excès de la misère dirigea les efforts des paysans contre la tyrannie des genlilshommes bien plus que contre l'autorité royale. Pour résister plus efficacement aux efforts rétrogrades d'une noblesse qui faisait revivre, à la faveur du désordre, les vieilles habitudes et toutes les vexations du régime féodal, les montag:nard8 de ces contrées voulurent organiser tout un système de défense qui portait le nom de ligue de l'équité. Mais l'année suivante, le duc de Mayenne rompit, en les massacrant, le faisceau encore peu solide de cette ligue défensive, et ils reprirent leur joug, courbés et brisés vers la terre, l'arrosant de leur sang après l'avoir baignée de leurs sueurs.

Comprimée sur un point, la révolle, dont la cause était partout, éclatait partout. Dans le Maine, le Perche, la Normandie, il n'était depuis longtemps et en tous lieux question que « d'assemblées, d'associations d'aucuns bourgs et paroisses, de ligues, esmotions, monstres ea armes découvertes, sans l'autorité et permission du roi, de refus d'imposts parmi ces communes révoltées (1). » — « Heureux, s'écrie Mézeray, s'ils n'avaient point admis parmi eux des gentilshommes qui les engageaient dans la querelle des grands, dont ils n'avaient que faire! 3)

Ils s'insurgeaient en effet contre les gens de guerre qui promenaient par les bourgs le viol et le pillage, contre les

(1) Reg. Rap. civils, 15 nov., 13 déc. 1566.

droits féodaux et contre les voleries des sergents des tailles et des gabelles, pires encore que celles de l'armée. Le premier président du parlement de Normandie en donnait avis au roi : « Les gens de guerre continuent de pis en pis à ravager ce qui reste encore pour payer les charges de Votre Majesté. Ils contraignent la plupart des pliis humbles à devenir forcenés, à essayer par des moyens illicites, et auxquels, à trait de temps, il serait impossible de s'opposer, à se parer d'une si grande violence. » (Floquet, III, 239.)

Réunis d'abord à la Chapelle-Gauthier, village du Perche, on donna le nom de gauthiers à ces nouveaux Jacques. « Ils avaient commencé, dit de Thou dans son Histoire universelle (liv. XCV), à prendre les armes pour se défendre contre les entreprises des troupes qui couvraient la province. D'abord ils n'avaient fait aucune violence; ensuite, leur nombre s'étant accru, ils en vinrent aux voies de fait,^ chargèrent quelques partis qui allaient au pillage, et firent une cruelle boucherie de ces coureurs chaque fois qu'ils pouvaient les saisir. L'exemple devint bientôt contagieux, et l'insurrection se répandit dans une grande partie de la province. Au son du tocsin, on voyait tous les gens de la campagne abandonner leur travail, courir aux armes, et se rendre au lieu qui leur était marqué par les capitaines établis dans chaque village. Quelquefois ils se trouvaient au nombre de plus de seize mille. A leur tête était tout ce qu'il y avait en Normandie d'esprits brouillons : le comte de Brissac, récemment chassé d'Angers, de Mouy, de Pierrecourt, de Longchamp, le baron d'Echaffou, le baron de Tubœuf, de Roquenval, de Beaulieu, et plusieurs autres gentilshommes partisans de la Ligue, et qui assemblaient des troupes pour le parti, autour de l'Aigle et d'Argentan. :o

S'il faut en croire de Thou, la rage des paysans exaspérés alla jusqu'à rappeler celle des cannibales, et il ne resta un jour aucun vestige d'un soldat qu'ils avaient pris.

LES GAUTHIERS. 9

Poussés par la fureur et la faim à la fois, les enfants et les femmes avaient bu jusqu'à son sang.

Le parlement effrayé lance contre eux les gouverneurs» officiers et chefs militaires, qui parcourent la contrée à la tête de forces imposantes. Ils passent, tout est calme; mais le pays qu'ils viennent de traverser est en armes le lendemain. Tout châtelain qui paraît faire cause commune avec leurs oppresseurs, ou qui hésite seulement à marcher avec eux, est un ennemi qui se signale lui-même à leur vengeance.

Toutefois les chefs de cette milice rustique n'appartenaient pas tous à la noblesse. A la tête de quelques-unes des bandes on citait un ancien soldat, la Planche, un maréchal ferrant, Nicolas Eulde, deux curés, et quelques autres qui étaient du peuple.

Le cours de la justice fut suspendu, car nul n'osait plus s'aventurer dans le pays, que l'on ne pouvait parcourir qu'en nombreuses caravanes. Le parlement dépêcha quelques-uns de ses membres sur les lieux les plus menacés, afin de tenter de faire renaître l'ordre. Ils furent insultés, et l'un d'eux, Guillaume de Pinchemont, tomba mort de frayeur en présence de Témeute hurlant à ses côtés.

Au milieu de cette anarchie universelle, chacun prétendait entraîner à sa suite et armer contre le parti rival cette force aveugle, facile à tromper sur ses intérêts véritables. Les huguenots essayèrent d'exploiter cette diversion contre la Ligue. Mais Brissac, alors à la tête des ligueurs, leur persuada de se déclarer pour son parti, le seul qui pût, leur disait-il, les affranchir du fardeau des taxes publiques, et les protéger contre les exactions du fisc et les pilleries des gens de guerre.

Toujours crédules, les villageois accourent au nombre de douze mille. C'était vers le milieu d'avril 1589. Le duc de Montpensier assiégeait Falaise, que défendait Brissac. Les

80 IIISTÔinE Dtb PAYSANS.

^âuthiers s'élaient forlifiés dans les villages de Picrrefitle-en- Cinglais, de Villers cl de Commeaux, aux environs d'Argenlan. Brissac, qui les avait allirés dans celle passe dangereuse, ne fit rien pour les secourir. Monlpensier, après avoir rallié autour de lui la noblesse de ces cantons, les attaqua successivement dans ces trois positions mal fortifiées, mal défendues par des bandes sans discipline, sans artillerie. Le canon de l'armée royale jela le désordre dans leurs rangs confus, ils voulurent fuir, mais les gentilshommes s'acharnent à leur poursuite, les arrêtent gnice à la rapidité de leurs chevaux, et massacrent près de quatre mille d'entre eux. Jamais, depuis Teffroyable boucherie de Meaux, une aussi faible troupe n'avait fait un aussi terrible carnage.

Douze cents se rendirent à discrétion. Montpensîer organisa contre eux des pendaisons en masse. Cette sanglante défaite, arrivée le 22 avril, porta le coup suprême à Tinsurrection des gaulhiers, qui avait fait trembler les nobles, et même la haute bourgeoisie de deux ou trois provinces. Traqués en tous lieux, ils cessèrent bientôt de se réunir, et ceux qui parvinrent à se faire oublier retournèrent à la charrue et à la corvée.

Que Ton veuille bien rapprocher les deux pièces qui suivent, et Ton sera contraint de reconnaître que Jacques Bonhomme a presque toujours attendu, pour se soulever, qu'on l'ait appelé aux armes, et que l'on ait légalisé sa révolte, si légitime d'ailleurs.

« La cour, pour obvier, empescher et éviter aux oppressions, incursions, assemblées et conventicules qui se font journellement tant en cette ville que autres villes, villages, bourgs et bourgades du ressort d'icelle, dont il peut advenir tel dommage et inconvénient qu'il est advenu en plusieurs villes et bourgs du royaume, a permis et permet à tous manans et habitans, tant des dites villes, villages, bourgs et bourgades que du plat pays, s'assembler et s'équiper en armes pour résister et se défendre contre tous ceux qui

LES GAUTHIEUS. 81

s'assembleront pour saccager les dites villes, villages et églises, ou autrement, pour y faire conventicules et assemblées illicites, sans que pour cela les dits manans et liabitans puissent être déférés, poursuivis et inquiétés en justice, en quelque sorte que ce soit...

« Fait en parlement, le 13 juillet 1562. »

« Les excès des gens d'armes, disent les états généraux de 1589, ne se peuvent rapporter que les larmes à l'œil, le soupir à la bouche, les plaintes et clameurs jusqu'au ciel. » Aussi, pour prévenir l'instant inévitable « où la nécessité portera le bonhomme au désespoir, et tournera sa crainte et simplicité en audace et vengeance », demandent-ils que, remettant en vigueur les ordonnances de Charles V et de Charles VI, a il soit permis aux officiers du roi d'assembler les communautés des villes et du plat pays pour leur courir sus. » {Étals généraux, XIV, 502; XV, 183.)

C'est le lendemain de l'insurrection desgauthiers, la veille de l'insurreclion des croquants, que les états généraux tiennent ce langage.

Rétablir l'ordre en massacrant les Jacques était chose facile, mais ce qui l'était moins, c'était de porter remède à la misère et de trouver de l'argent, qui ne rentrait plus ni dans les coffres de l'État, ni dans la bourse des particuliers (1). Ce n'était point, toutefois, par la faute des hommes de finance, qui jetaient par milliers les pauvres contribuables en prison, où ils les laissaient périr de faim, faisaient (c prendre et déprendre les huis et fenêtres » de leurs maisons après avoir fait le vide dans leur intérieur, et semblaient avoir pris à tâche de faire du royaume un désert. {Etats généraux, XIV, 55.) La royauté avait cependant réalisé quelque chose pour le peuple, et dans ^ une chère année » on rendit un édit ^ de fort belle apparence )^,

(1) « Le rentier ne recevait plus ses renies, et le trafic avait cessé chez les marchands. » — De Vcrilc, Hiat. du Ponthieu, H, Si.

qui exempta les laboureurs de payer leurs dettes, afin qu'ils pussent ncquilt(M' les tailles devenues « étrangement excessives ». Mais le but fut manqué, les marchands cessèrent leur commerce, les prêteurs refusèrent de prêter, la misère augmenta et l'impôt ne rentra pas davantage. (Guy Coquille, I, 219, col. 1.)

Il faut dire aussi qu'entre les poches des sujets et les coffres du roi il y avait les poches et les coffres des mallôtiers, dont un orateur des états généraux de 1589 Qétrissail en termes énergiques les voleries déhonlées :

«Ils ont épuisé vos finances et nous ont mis à la besace, dit-il; ce sont les inventeurs des subsides et édits nouveaux, les exécuteurs des commissions extraordinaires, courtiers et maquignons d'office, vermine d'hommes et couvées d'aspics écloses en une nuit, lesquels ont fureté votre royaume jusqu'aux cendres des maisons.

» Ils marchaient orgueilleux et en crédit, le sergent en croupe pour exécuter à leur mot vos sujets, les évocations en main pour nous distraire et faire venir plaider à un conseil des parties, car quelques-uns de nos juges étaient nos parties mêmes; ils avaient les jussions à leur commandement pour forcer la conscience des bons, violenter l'autorité et religion des cours souveraines par barremens des g^c;cs, interdictions d'entrées et séances.

» Votre pauvre peuple a été si affligé, leurs biens si souvent diminués, le sang tout sué par ces voies extraordinaires, que la plupart de vos sujets croyaient toutes choses à l'abandon, en confusion, et réduites au désordre d'un premier chaos.

» Ils ont inventé toutes sortes d'impositions nouvelles sur votre pauvre peuple, ne lui laissant que la langue toute sèche pour crier à Dieu, et les yeux pitoyables pour pleurer... Que si les Turcs, Mores ou barbares fussent entrés en France par force, et l'eussent tenue et possédée deux ans, n'eussent pu faire pis, ni apporté plus grande destruction, fors le feu

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