INUTILES EFFORTS DE RICHELIEU
étrangères. Elles s'y firent craindre et haïr par leurs concussions, beaucoup plus que leurs ennemis... La peste, qui commença en 1G30 à Dole, s'étendit sur tout le pays, et se fit sentir, du moins en quelques endroits , pendant plus de dix ans. La famine suivit l'abandon des terres, et ces deux fléaux enlevèrent à la province la plus grande partie de ses habitants. A peine s'est-elle remise depuis un siècle, et l'on trouve encore partout, dans les villes et dans les villages, moins de maisons et d'habitants qu'il y en avait avant 1636, quoique beaucoup d'étrangers s'y soient venus établir. y> (Dunod, Bourgogne, 573.)
De 1636 à 1642, les armées réunies de Lorraine, du comté de Bourgogne et* de l'Empire ne firent guère moins de mal dans la Champagne. « Cette guerre a laissé des souvenirs ineffaçables dans l'esprit delà population. Chaque village détruit ou brûlé a transmis l'histoire de son malheur aux générations actuelles; et des personnes dignes de foi nous ont assuré avoir entendu dans leur jeunesse ajouter aux litanies des saints cette expression naïve de la terreur que les généraux ennemis inspiraient : A ForkatSy Gains et Piccolominij libéra nos Domine (1) ! »
Cependant, comprenant que le cultivateur, c'est la vie du royaume, Richelieu faisait des eff'orts persévérants pour secourir et protéger les campagnes. Une ordonnance de 1633 prescrit qu'à l'avenir les gens de guerre en marche logeront dans les villes, faubourgs et gros bourgs, et non dans les campagnes, et qu'ils ne prendront plus rien sans le payer au prix du dernier marché.
Il n'épargna pas les exemples rigoureux, car la tête d'un seigneur pesait peu dans sa balance implacable, et les détails du procès du maréchal de Marillac donnent la mesure du mépris de la noblesse et des gens de guerre pour les villageois. Il avait rançonné sans pitié les campagnes, et ses
(1) Mi^eret, Hist. de Langres,
odieuses concussions avaient ruiné la Champagne el le pays des Trois-Evêchrs. Condamné à morl pour crime depéculaf, il s'écria avec indignation : « Péculat! Un homme de qualité comme moi condamné pour péculat î II ne s'agit dans mon procès que de foin et de paille ! Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais ! ^
Ces nobles seigneurs ne daignaient pas comprendre que ces misérables questions de foin et de paille sont des questions de vie ou de mort pour l'agriculture. Ils craignaient le châtiment, sans conscience du crime, prêts à recommencer partout où ils espéraient le faire impunément. (D. Carlier, Valois, IG38.) Aussi, trois années plus tard, la môrac peine frappait-elle Saint-Preuil, gouverneur d'Arras. Il pillait, battait le pays, rançonnait les campagnes de l'Artois : il avait été jusqu'à bâtonner l'intendant, qui voulait s'opposer à ses exactions (1).
Tandis que la noblesse s'avilissait ainsi par ses crimes, qui n'avaient même plus l'espèce de grandeur sauvage que Ton pouvait relever dans ceux que commettaient les gentilshommes du XIII'' siècle, la royauté achevait de lui enlever son dernier prestige en en faisant métier et marchandise, en introduisant dans ses rangs tout ce qui s'était enrichi dans les grivèleries de commerce ou de la maltôte. Le roi, du reste, n'y mettait pas plus de délicatesse que Ton n'en montrait avec lui. En 1G38, pour célébrer la naissance de son fils, Louis XIII mit en vente un certain nombre de titres de noblesse dans chaque généralité ; puis, en novembre 1640, un édit révoqua tous les anoblissements faits depuis trente ans.
Dans tout le royaume, les abus les plus criants avaient lieu dans la perception des finances. Pour tenter de préserver les campagnes des pilleries des soldats, on avait invité
(1) Greffet, Hist, de Louis Xîlî, 333-342. — Levassor, HisU de louis XJIl, 347-352. *
INUTILES KFFOllTS DE UlCHELIEr. 101
les provinces à payer la nourriture des troupes cantonnées sur leurs territoires. Elles payèrent, mais Targent fut gaspillé, et les troupes continuèrent à désoler le plat pays. Le paysan paya donc deux fois. Richelieu, furieux, ne put que tenter de remédier, pour Tavenir, à de pareils désordres.
Il renouvela ses tentatives pour rendre partout la taille réelle et égale, mais les clameurs des privilégiés le forcèrent de reculer. Ici c'étaient les nobles et le clergé, là les bourgeois des villes franches. Il fit défendre aux sergents chargés du recouvrement de l'impôt de faire leurs exécutions sur le pain, le lit, les betes et ustensiles de labour, et d'enlever les portes et fenêtres de ces misérables, dont le seul crime était leur pauvreté, et que l'on condamnait, par ce pillage de leur pauvre logis, à souffrir, souvent jusqu'à la mort, le froid, la faim et les maladies qu'ils engendrent.
Mais nous savons trop ce que valaient ces ordonnances. La justice, l'armée,* les fermiers et les commis des finances avaient trop d'intérêt à la persistance des abus pour prêter la main à l'exécution de ces édits, qui les eussent ruinés. EC puis; la guerre civile et la guerre contre l'Espagne épuisaient l'État, il fallait de l'argent, et ce n'était jamais que dans la poche dçs paysans qu'on le cherchait. Les édits bursaux se succédaient, les mesures fiscales écrasaient le peuple, dont les plaintes se changèrent bientôt en cris de colère et de désespoir. De violentes émeutes éclatèrent à l'occasion de l'impôt sur les boissons, et se propagèrent rapidement dans le Périgord et dans tout le pays entre la Garonne et la Charente. Les vignerons de la haute Saintonge, de la Guyenne, de l'Angoumois et du Poitou s'armèrent de toutes parts, excités par les Espagnols, qui rassemblèrent des forces dans la Biscaye et la Navarre pour franchir les Pyrénées à la faveur de ce mouvement populaire. L'insurrection, passant des campagnes dans les villes, avait déjà pris un grand développement, lorsc\\\e Rvv:\\çX\^\3i \^w^:^
162 HISTOIRE DES PAYSAKS.
contre ces nouveaux croquants des troupes commandées par le duc de Lavalelte. Cette armée, réunie à la noble;^se du pays, attaqua les insurgés sur tous les points, et ces malheureux, abandonnés par les Espagnols, qui ne tentèrent point de les soutenir, furent massacrés et dispersés après une résistance désespérée (1G30, 1G37). (Massiou, Saintonge,) « Les chefs furent pendus, et cette engeance tout à fait exterminée ». (Monglat, 170.)
L'année suivante (1638), les états de Normandie présentèrent au roi le tableau non moins sombre de leur pays ; ils dépeignirent les campagnes désolées par les soldats et les agents du fisc, les prisons regorgeant des victimes.de rimpitoyable gabelle, les villages déserts, les paysans fuyant dans les forêts, se faisant brigands, et aggravant la situation de ceux qui luttaient encore. En vain Tun d'eux s'acquittait et espérait de vivre à l'abri de toute inquiétude, il fallait qu'il payât encore pour son voisin ruiné ou en fuite. Le pays menaçait d'être converti en désert, et la cour des aides de Rouen se vit forcée de rendre un arrêt (4 juin 1639) par lequel elle défendit d'exercer des poursuites à raison de cette solidarité ; mais un arrêt du conseil le cassa à son tour. Écoutons un moment les doléances du tiers état. Nous apprécierons mieux les causes de la terrible jacquerie qui va éclater tout à l'heure, et nous comprendrons ce mot navrant d'un vieux médecin qui a laissé des Lettres trop peu connues — Guy Patin, — qui, voyant les archers de la gabelle briser sur la tête et sur les épaules des paysans les cruches dans lesquelles ils allaient puiser de Feau dans l'Océan, exprimait la crainte que l'on ne mît un impôt sur le soleil, aux rayons duquel les gueux venaient réchauffer leurs membres.
« La famine, peu s'en fallait, avait exterminé le peuple et l'avait réduit à néant... Il pousse et roule incessamment sa ferre, sans avoir jamais une minute de repos ; les maux lui èdent comme les ondes, les unes sur les autres...
LES NUS-PtEDS. i6:>
» Le pauvre paysan est en analhème et exécration, aban- )js X donné de tous, opprimé par tous ; l'Église prend sur lui, chacun sait comment il est indignement traité par aucuns de la noblesse ; le soldat impieux le bat, le vole, le viole, ne lui laisse que ce qu'il ne peut emporter; des gens de justice, il ne s'en oserait plaindre; les maUôtiers le chargent de fardeaux insupportables; la peste Ta persécuté; il ne lui reste que le souvenir d'avoir eu , et la voix pour se ^ plaindre...
» Nous frémissons d'horreur à l'aspect des misères du pauvre paysan. Nous en avons vu quelques-uns, l'année précédente, se précipiter à la mort, par désespoir des chaînes qu'ils ne pouvaient porter; les autres, que la patience retenait plutôt en la vie que le plaisir ou les moyens de la conserver, couplés au joug de la charrue comme des bêtes de harnois, labourer la terre, paître l'herbe et vivre de racines...; plusieurs réfugiés en pays étrangers ou provinces voisines, pour se soustraire à leurs impots ; des paroisses abandonnées. Pour cela néanmoins nos tailles n'ont point diminué, mais accru jusqu'au point d'avoir tiré la chemise qui restait à couvrir la nudité du corps, et empêché les femmes, en plusieurs lieux, par la confusion de leur propre vergogne, de se trouver aux églises et parmi les chrétiens... »
Ailleurs, ils montrent les collecteurs des tailles « pre-lJ^ nant les lits, draps et couvertures du pauvre peuple, par ce moyen leur ôtant le dormir, cette trêve contre les douleurs, ce doux charme contre tant de maux dont il est accablé (1). »
N'espérant plus que dans leur désespoir, et se sentant appuyés par la bourgeoisie des villes ainsi que par les cours souveraines, les ahaniers se soulèvent en masse, et un placard affiché en tous lieux appelle le peuple aux armes, ^
(1) Floqnet, IV, pamm.
IGi HISTOIRE DES PAYSANS.
(( pour la défense et la franchise de la pairie oppressée par les partisans ». Le baron de Penthebert animait sous main les mécontents. La cour recula, on révoqua les nouveaux édils, mais pas assez franchement, ni assez rapidement, et Avranchcs donna le signal de la révolte. Il y eut quelques victimes, parmi lesquelles le lieutenant particulier du roi, qui fut assassiné le 16 juillet 1639.
L'incendie s'étend, gagne du terrain, et bientôt toute la basse Normandie est en feu. Les villes, les villages s'arment d'un commun acord. Le 12 août, à Vire, les insurgés défoncent les portes du lieu où siègent les officiers de l'élection, dispersent les juges qui s'élancent par les fenêtres, tuent le premier président, trop lent à fuir, brûlent sa maison ainsi que celles de quelques autres que l'on accusait d'être du parti de la cour, lacèrent les registres, les brûlent aux cris des A bas les monopoliers!.. à bas lesgabelous!..
Le lendemain, ces scènes regrettables se reproduisirent à Caen, à Bayeux, à Mortain. On vit, dans le Contentin, quatre cavaliers bien montés, parcourir les campagnes, semer de l'argent, conseiller de cesser de payer les impôts. Le 7 septembre, ce fut au tour de Coutances. Le receveur des tailles parvint à se soustraire à la fureur des insurgés, L*eur rage se tourna contre son beau-frère, qui fut attaché à la queue d'un cheval, et, pendant deux ou trois heures, traîné par la campagne pour assister à l'incendie de ses maisons. Enfin on le lie, demi-mort, au tronc d'un pommier; deux coups de pistolet l'atteignirent; il parvint cependant à s'échapper, mais pour n'expirer qu'après vingt-quatre heures de tortures.
^ Chaque village marchait sous jul chef qui prétendait recevoir les ordres d'un chef suprême, personnage mystérieux que personne ne vit jamais, et que l'on appelait le général Jean Va-nu-pieds. A la fin, tous prirent ce nom de va-nu-pieds, « pour signifier, dit Montglal (Méin, , 87), que les subsides les avaient mis en état de ne se pouvoir chausser », et « pour mon-
LES NllS-PIEDS. IGo
Irer leur geuserie par leur nom (1) ». A leur lele marchaient quelques gentilshommes, des prêtres, des bourgeois, parmi lesquels la Basilière, lieutenant-colonel, et Morel, vicaire de Saint-Saturnin, à Avranches. En sa qualité de secrétaire des commandements de Jean Va-nu-pieds, ce dernier adressait ses mandements à tous les curés afin qu'ils les lussent au prônes, et il en était bien peu qui fussent assez hardis pour refuser de se conformer à ses ordres. Pour dérouter les recherches des agents royaux, il dissimulait son identité derrière le pseudonyme de Les Mondrins, nom que Ton donne dans le pays à ces petites élévations de sable que l'on observe sur le rivage après que le reflux s'est retiré.
Les placards les plus audacieux pleuvaient du ciel, et trouvaient mille mains malintentionnées pour les ramasser et les lancer dans le monde. Un d'eux, qui fut présenté au parlement, était conçu en ces termes : « De par le général Jean Va-nu-pieds, il est commandé aux habitants de celte paroisse, de quelques qualité et condition qu'ils soient, de se fournir d'armes et munitions de guerre, pour le service du roi et maintien de son Etat, dans quinzaine; au premier commandement du dit seigneur, se rendre en bon ordre et équipage au lieu qui leur sera ordonné, pour la défense et franchise de la patrie oppressée des partisans et gabeleurs. Enjoint aussi de ne souff'rir traîtres dans leur paroisse, ni personnes inconnues passer, sans en avertir le dit seigneur ou quelques-uns de ses officiers, en prompte diligence ; et faute de ce, les délinquants seront pris et punis comme complices et adhérents des monopoliers, et est enjoint aux curés et vicaires de faire lecture des présentes.
» Donné en notre camp, les calendes du mois d'août, et scellé du sceau de nos armes.
» Pour mon dit seigneur,
» Signé : Les Mondrins. y>
(l) Bernard, Uist. de Louis A7//, 437.
16G HISTOIRE DtS PAYSANS.
Le parlement s'émeut, donne des ordres pour comprimer la sédition. Mais la cour semblait avoir pris à tâche de lasser la patience populaire. On exigeait désormais une obéissance muette et absolue.
On frappa Rouen d'un impôt de 400000 livres. Le parlement voulut délibérer, protester. Le roi se mit en route, et, de Gisors, envoya Tordre d'enregistrer purement et simplement ses édits sous trois jours; ce qu'il fit, après avoir exprimé que c'était « du • très-exprès commandement du roi 3).
La haute Normandie fermentait alors comme le reste de la province. Du ^0 au ^3 août, les paysans des alentours, d'accord avec la bourgeoisie, sont maîtres de Rouen. On saccage, on détruit, on briilc, mais sans piller, sans rien détourner. Un contrôleur est mis à mort; l'auteur du meurtre est comiu, mais nul ne veut le dénoncer. Les maltôtiers, tremblants et furieux à la fois, signalent à la cour la faiblesse du parlement, que l'on accuse de complicité secrète avec les révoltés. De Darnelal, les campagnes envoient des renforts qui pénètrent à Rouen au cri de Rou!... Rou!... et prétendent obéir à l'impulsion du mystérieux Jean Vanu-pieds.
Le parlement décide enfin la bourgeoisie à s'opposer aux fureurs des rebelles. Le chancelier Séguier envoie Tordre de châtier les coupables, de rétablir en tous lieux les édits du roi, de ne fléchir sur aucun point. Mais cela n'était pas toujours facile. Lorsque le parlement faisait dresser la potence, le populaire se ruait sur l'instrument du supplice, le renversait, et arrachait le condamné des mains de la justice.
Le péril croissait de jour en jour. On disait que le spectacle de ses souffrances faisait ressouvenir la Normandie qu'elle avait eu jadis ses princes indépendants, qu'elle était voisine de l'Angleterre, dont le joug lui eut été moins pe- |uit, et qu'enfin elle avait peut-être quelque inclination â