‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 36 sur 114 · LES NUS-PIEDS · texte numérisé non relu

LES NUS-PIEDS

avoir un duc comme autrefois. (Tallemaiit, HistorielteSy II, 242.)

La haute Normandie soumise, la basse redescendit dans l'arène, et Rouen était à peine calmé que l'orage éclatait à Caen. Dans TAvranchin, dans le Cotentin, le désordre était au comble ; « l'armée de soufifrance » couvrait le pays ; les villages, soutenus par quelques cavaliers qui couraient d'un lieu à un autre, refusaient le payement des droits du prince, recherchant les partisans, tuant sans pitié ceux dont ils parvenaient à s'emparer. Ils étaient, disait-on, 20 000. Le quartier général des va-nu-pieds se tenait à A\Tanches, et partout, à Pontorson, à Vessey, au Pontaubant, à Mortain.. , ils étaient les maîtres. L'Angleterre correspondait avec eux, les soutenait.

La cour résolut de châtier sévèrement la Normandie, « qui le portail plus haut qu'une autre province j>. (Tallemant.) Il fallait humilier du môme coup les états, le parlement, la bourgeoisie et le populaire, et faire un exemple dont l'effet moral frappât de terreur la France tout entière. On dépêche sur les lieux, muni de pleins pouvoirs, le chancelier Séguier, des conseillers d'État et des maîtres des requêtes, appuyés par des troupes nombreuses de soldats étrangers, afin qu'ils fussent moins accessibles à la compassion. On hésitait, pour les commander, entre Rantzau et le colonel Gassion. Le roi, qui pourtant ne faisait pas souvent acte d'autorité, tranche la question en disant que « la Normandie, où il ne croissait point de vin, n'était pas le fait de Rantzau ]).

Gassion arrive donc à la tête de 4000 mercenaires et d'un grand nombre de gentilshommes, « la Heur de la noblesse 5), pour châtier les insurgés.

Ce fut alors une autre espèce de terreur non moins redoutable que la première. Ce qui échappait à la potence ou à la roue retombait aux mains des soldats, hideuse variété de tourmenleurs et de bourreaux. Longtemps on n'y devait

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parler qu'avec terreur de Gassion et de ses soldais, qui, à si bon droit, « se faisaient appeler les fléaux et répouvante » des peuples ». (Floquet.) Les choses allèrent si loin que rimplacable Séguicr lui-même fut tenté de crier grâce. « En vérité, écrivait-il à Richelieu, quelque règle qu'on y puisse apporter, le désordre est si grand parmi les soldats qu'ils ruinent tout où ils passent... Ce sont des voleurs, et non pas des soldats. »

Après être entré sans résistance à Caen, dont il désarma les habitants, Gassion marcha sur Avranches, où les paysans s'étiiient relires, bien décidés à lui opposer une résistance désespérée.

Ils s'étaient retranchés à l'entrée d'un faubourg, où, quoiqu'ils n'eussent pour toute défense qu'une faible barricade, et qu'ils fussent battus de la ville, ils arrêtèrent pendant près de cinq heures les troupes aguerries envoyées pour les réduire. Il y eut parmi eux un homme qui renouvela les exploits du grand Ferré. C'était un paysan du Yal Saint-Père, nommé Le Plé. De temps en temps, lorsque les assaillants les serraient de trop près, s'élançant comme un lion de sa tanière, il franchissait d'un bond la barricade, tombait comme la foudre sur les premiers rangs des soldats, frappés de stupeur, et, après les avoir fait reculer, il sautait de nouveau par-dessus la barricade, et se perdait au milieu des siens, dont les cris d'enthousiasme applaudissaient à son triomphe. Une fois il aperçut à la tête de l'ennemi un chef qu'à son brillant costume il jugea devoir être Gassion ; il se précipite pour la quatrième fois, tombe sur lui, le tue, et disparaît. C'était le marquis de Courtaumer qu'il avait frappé.

Enfin, après cinq heures d'une lutte de géants, tous étaient morts, tous étaient tombés à leur poste, sans avoir recule d'une semelle, tués, mais non pas vaincus. Quand ils ne furent plus que dix de vivants, on put les entourer, les accabler sous le nombre, et les prendre. On ne voulait pas les

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fusiller, c'est la mort du brave; il fallait les pendre comme des manants qu'ils étaient. Mais pour une telle besogne, il ne se trouva pas de bourreau. On avait hâte d'en finir, cependant, et, puisqu'il ne restait que cela, de punir cette armée d'insurgés dans la personne des dix survivants; de plus, il était urgent de ne pas laisser aux soldats, encore ivres de la lutte, le temps de voir ce qu'il y avait de sublime dans le courage de ces hommes, et ce qu'il y avait de hideux dans cette lâche vengeance. On transigea, et l'on offrit sa grâce à celui des dix qui pendrait les neuf autres. L'un d'eux céda, après de longues hésitations. Il était cousin germain de l'une des victimes •: « Hé ! cousin ! ne me pends pas ! (1) » dit celui-ci quand ce fut son tour. Il le brancha cependant comme les autres.

Le malheureux apprit bientôt qu'il avait racheté sa vie à un trop haut prix. Poursuivi par les malédictions de tous, il quitta le pays, mais s'il échappa aux anathèmes des hommes, il ne put se soustraire aux reproches de sa conscience. Il cacha sa tête maudite sous le capuchon d'un moine, et mourut ermite.

On ramassa trois cents cadavres derrière la barricade du faubourg d'Avranches. Après ce grand désastre, il n'y eut plus qu'à massacrer en détail les bandes démoralisées des insurgés. Beaucoup, pressés de trop près, se noyèrent dans une rivière qu'ils voulaient traverser; d'autres furent massacrés par de Tourville, de Touraille, et quelques gentilshommes du pays, restés fidèles au parti de la cour. La contrée fut abandonnée à la fureur d'une soldatesque en délire, qui la mit à sac et en fit un désert.

Pendant ce temps, le chancelier Séguier, à Rouen, épouvantait la province et répandait au loin la terreur. Le 2 janvier 1640, il fit son entrée dans la ville, et déclara qu'il supprimait le parlement de Normandie, la cour des aides,

(i) Ce mot resta en proverbe dans le pavs.

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