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CHAPITRE IV

Minorité de Louis XIV. — La France est au f illagc. — Les maltotiers, les gouverneurs, les intendants. — Ravages de l'armée^ — Les cani-^ pagnes sous la Fronde. — Les sabotiers (1).

« Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit. » BoDiN.

Jusqu'au xvii° siècle, chaque province, chaque ville a eu son histoire, chaque village sa chronique, ses révolutions, ses petites guerres et ses grands hommes. Mais Henri IV anéantit la puissance, alors sans contrôle, des gouverneurs de province; Richelieu abat à ses pieds la féodalité à coups de hache, et Louis XIV l'avilit et l'annihile en réduisant les plus grands seigneurs au rang de la domesticité. Louis, dans son enfance, a entendu le lion populaire rugir jusque dans les cours de son palais, il a vu les grands tenir la royauté en échec; aussi, dès qu'il le peut, poursuivant l'œuvre de centralisation commencée par son aïeul et continuée par Richelieu, il absorbe fout, enlève aux provinces leur initiative, confisque l'indépendance des communes, déserte Paris et ses foules immenses, qui saluent sans se courber, comme si elles traitaient de puissance à puissance, et c'est avec raison qu'il dit dans son orgueil : « L'État, c'est moi ! »

Eh bien donc! sire^ nous qui avons besoin de le voir de

(1) Je n'ai apporté presque aucune modification à ce chapitre, ainsi qu'aux huit qui le suivent. Depuis la publication de VHhtoire despaysanSy j'ai fait paraître la France sous Louis XIV (2 vol. in-8o) et l'Histoire des camisards (1 vol. in-18), de sorte que ce que je pourrais ajouter ici ferait double emploi avec ces deux ouvrages, auxquels je renvoie le lecteur.

prt'S, cet Klal que Ton a caché à nos yeux sous le velours elles (liamanls de votre costume de parade, nous porterons la main sur votre pourpre souveraine pour en écarter les plis, car notre regard indiscret veut s'assurer si celte France si vantée du xvjf siècle, ce n'est pas un supplicié dont vos historiens ont dissimulé les membres endoloris sous un manteau de fête, et dont vos poètes ont étouffé les cris d'agonie sous les chants harmonieux de leurs lyres complaisantes.

L'univers, sons ton règne, a-t-il des malheureux?

s'écriait Boileau dans son enthousiasme. Boileau était hisloriographe du roi : nous pourrons juger tout à l'heure si les grands poètes font les grands historiens.

Louis XIII légua à Louis XIV, ou plutôt Richelieu légua à Mazarin de grands embarras financiers. Les querelles des princes et des grands déchirèrent la France pendant la minorité du jeune roi, comme elles l'avaient fait sous celle du fils de Henri IV; seulement, comme la main du ministre était moins ferme, les excès furent plus grands et plus prolongés. Les campagnes protestèrent par d'impuissantes révoltes. Sept ou huit mille paysans se soulevèrent dans le Rouergue (1043), s'emparèrent de Villefranche, sous la conduite d'un chirurgien de cette ville, nommé Petit, l'abandonnèrent après l'avoir pillée, et lorsqu'ils y voulurent rentrer, ils furent défaits par les troupes royales et les gentilshommes de la province, revenus de leur première stupeur. On pendit les chefs, et, profitant de la terreur inspirée par cette répression sévère, on augmenta les tailles de cinq à six millions, sous la dénomination de subsistances des gens de guerre (IG44) : « Cet impôt, déjà si à charge aux campagnes par son inégalité, fut livré aux partisans, afin d'obtenir d'eux quelques avantages (l). » La fiscalité

(Ij Railly, Ilisl. financière de la Fiwwe, I, 381.

LA FRANCE AU PILLAGE. i7:{

s'épanouit à l'aise : le Languedoc fut conlraiat par les armes d'acquitter le don gratuit réclamé par la cour, et les seigneurs firent, de leur côté, une dernière tentative pour rentrer en possession de ceux de leurs droits qui étaient tombés en désuétude faute d'objet, tels que ceux de guet et garde, etc. (1).

Au milieu de la misère générale, on avait trouvé moyen de porter la taille à plus du triple de ce qu'elle était sous Henri IV, et en même temps que l'impôt croissait avec une rapidité jusqu'alors sans exemple, le nombre de ceux qui s'exemptaient de ce fardeau grandissait parallèlement ; au point que l'on vit, sous la Fronde, le parlement consentir à une nouvelle augmentation de cinq à six millions, à condition qu'elle ne porterait pas sur les officiers de justice, les magistrats, les notaires, procureurs, avocats ou membres des universités. Les bestiaux, les instruments du laboureur n'étaient plus protégés par les prohibitions portées dans les édits paternels de Henri IV : on compta à la fois 23 OOj) prisonniers pour les tailles, dont 5000 périrent de misère ; encore tant d'exactions ne profitaient- elles qu'aux gens de finance, car il fut prouvé « qu'un écu qui en venait au roi en coûtait plus de dix au peuple ». Voyant que leurs biens ne leur rapportaient pas de quoi acquitter l'impôt, les pauvres ahaniers au désespoir déshéritaient leurs enfants pour faire donation de ce qui leur restait à quelque couvent qui se chargeait de leur entretien jusqu'à leur mon. Souvent on continuait à exiger d'eux le payement de la taille, au lieu que le couvent restait exempt, « lui, ses gens, ses convers, oblats, donnés et leurs serviteurs (2). »

La France retomba plus que jamais au pillage pendant

(1) « Le sieur de Clievrières, baron de Scrne, a le droit de guet dans son château de Sernc, comme je l'ai vu par la reconnaissance qui lui fut faite par ses sujets, en novembre ItiiG. » — D'Espeisscs, Traité des droits seigneuriaux.

(:2» Forbonnais, I, 2i0. — Bailly, I, 365, 380, passiin, — Darfste

174 HISTOmE DES PAYSANS.

loal le cours de ce règne interminable. On sait quelles richesses scandaleuses Mazarin laissa après lui. Semblable à ces seigneurs du xir siècle qui détruisaient les villages pour les renoplacer par des forets peuplées de sangliers et de cerfs, le fastueux Fouquet en fit disparaître trois pour arrondir sa terre de Vaux et la rendre digne de cette royale denieure où six cents personnes étaient chaque jour défrayées de toute dépense (i). On avait entendu le surintendant Émery, Thomme le plus corrompu du siècle, au dire du célèbre coadjuteur, qui s*y connaissait, avancer en plein conseil que la bonne foi n'était que pour les bourgeois, et que les maîtres des requêtes qui l'alléguaient pour excuse dans les affaires publiques méritaient d'être punis (2). Aussi les provinces agonisaient-elles, livrées pieds et poings liés à la rapacité des intendants (3), et lorsqu'une voix s'élevait pour protester contre leur tyrannie intolérable, le chancelier lui-même insistait sur la nécessité de les conserver où ils étaient, et sur les inconvénients qu'il y aurait

de la Chavanne, Ilist. de l'administration^ I, 373; II, 84. — Lemaistre, Plaidoyers, XXXV.

(1) Pierre Clément, Vie et administration de Colhert, I. — Historiettes (le Tallemant des Réaux, III, 9. — « Fouquet, ses commis, ses maîtresses tiraient des fermiers des sommes que ceux-ci faisaient payer au peuple. Il touchait une pension de 120 000 livres sur la forme dos gabelles, une autre de 140 000 sur les aides, une troisième de 40000 sur les fermiers de Bordeaux, qui devaient en outre payer 125 000 livres de rente à madame du Plessis-Bellière, 10 000 livres de rente à M. Créquy, gendre de cette dame, 10000 livres de rente à madame Gharost, fille de Fouquet, etc.. » — Chéruel, Histoire de V administration monarchique en France^ II, "72.

(2) Mém. du cardinal de Retz, I, 134.

(3) Voici comment Boulainvilliers juge l'institution des intendants : « Le peuple imagina que l'intendant serait un protecteur pour lui contre l'autorité de la noblesse, qui ne laissait pas de l'incommoder encore... Il n'a appris que longtemps après, par une expérience bien douloureuse, que ces nouveaux magistrats devaient être les instruments immédiats de sa misère; que la vie, les biens, les familles, tout serait à leur dis-

LES MALTOTIERS. 175

à faire le procès à ceux qui malversaicnt ouvertement, « parcje qu'il serait impossible que les partisans ne se trouvassent pas engagés dans les procédures, ce qui serait ruiner les affaires du roi, en obligeant à des banqueroutes ceux qui les soutenaient par leurs avances et leur crédit. » (Retz, I, 134, 150.)

Les maltôtiers trouvaient donc aide et protection auprès des gouverneurs des provinces, dont la facile complicité tolérait tout, disposés qu'ils étaient à partager avec eux les deniers du peuple (1). L'un d'eux, le duc d'Epernon, gouverneur très-peu parlementaire, avait à gage une troupe de bravi qui imposaient silence aux mécontents en" les assommant surplace. (Tallemant, III, 101 ; VII, 181.) En vain les provinces s'agitaient et chargeaient des députés d'aller faire entendre à Paris leurs doléances; en vain le parlement de Paris s'émouvait et rendait des arrêts : l'anarchie était en tous lieux; impuissante ou complice, l'autorité royale ne voulait ou ne pouvait rien, et partout les mômes excès persistaient et suivaient leur cours (^).

position; maîtres des enfants jusqu'à les enrôler par force; maîtres des biens jusqu'à ôter la subsistance; maîtres de la vie jusqu'à la prison, le gibet et la roue. »

(1) En 1649,1e parlement de Paris arrête : Que de très-humbles remontrances seraient faites à Sa Majesté sur les troubles des provinces, et sur les actes tyranniques imputés aux gouverneurs de Provence et do Guyenne... Il était de notoriété publique, à Paris, que le comte d'Alais et le duc d'Epernon levaient arbitrairement, en Provence et en Guyenne, des hommes et de l'argent... Le président Novion dit à la reine : — « En Provence, plus de 500000 écus d'exactions et de levées ont été levés depuis la paix publiée. En Guyenne, on pille, on viole, on brûle ; les biens, même les plus sacrés, ne sont pas exempts de la main profane du soldat, dont l'insolence et la rage peuvent à peine satisfaire à la rage de celui qui les conduit. » — Saint- Aulairo, Ilist. de la Fronde, If, 66.

(2) En 1650, Bordeaux dépêche à Paris un député que le parlement (entend : « Le duc d'Epernon, dit-il, a recommencé des persécutions nouvelles sur de vieilles ruines. Les soldats démolissent et brûlent nos

I7«î HISTOIRE DES PAYSANS.

I*oiir la I»»vôe des laillos, on tennit des garnisaires à la disposilioii <!<vs tr<«itanls qui les lançaient sur les villages, les logeaient chez les plus riches habitants jnsqu'à ce que, les ayant fait contribuer pour les plus pauvres, ruinés, en fuite, on rnoris de misère, ils eussent fait peser sur tous le niveau terrible d'une détresse absolue. Tout en travaillant pour les partisans, ils faisaient leurs propres affaires, et s'ils persécutaient et violaient pour le compte des maltôtiers, ils volaient pour le leur propre (1). L'extorsion devint si déboutée, que l'on vit parfois des seigneurs, ruinés par contre-coup, se mettre à la tête de leurs paysans, et soulever des jacqueries partielles contre l'autorité légitime qui les réduis.iit à la besace. (Tallemant, YIII, 167, 168.)

Les parlements, les états provinciaux portaient en vain les doléances des pauvres villageois jusqu'aux pieds du trône. Ainsi, les étals de Normandie (nov. 1643) : « Vos prisons regorgent en tous lieux de gens que la seule misère, et non aucun défaut de bonne volonté, a empêchés de vous payer, non point leur taille, mais celles de leurs voisins insolvables, et il en est mort plus de cinquante dans la seule prison de Pont-Audemer... » (Floquet, V, 144-148.)

Ils représentent la taille levée « par des compagnies de soldats traînant après eux la désolation en tous lieux, faisant au peuple plus de. mal qu'il n'en eût reçu de troupes ennemies; ces soldats rançonnent à discrétion les habitants, contraints, la plupart, d'abandonner leurs demeures, rompant, brûlant les portes des maisons, démaçonnant les granges, ballant les blés, les vendant à vil prix, ainsi que les pailles à demi battues, chargées encore de partie de leur grain, brûlant les charrues et les charrettes, saisissant les

iiiiiiKoiis, (iKMit les femmes et les enfants, profanent et pillent les églises. » "■ SftlMl-Aulaire, II, 215.

(I) « Des Marais, dans le parti des tailles de Beauce, vulasi bien, en roinnmndant les fusiliers de Lannay, qu'il se mit bientôt à sou aise. > — TaihMimnt, X, \iil

LES MALTOTIEUS. 177

chevaux, enlevant tous les bestiaux d'un village, qui réunis eu un seul troupeau et parqués tous ensemble, étaient ensuite vendus en détail. »

Le 15 janvier 1648, le parlement de Paris, par la bouche de son procureur général. Orner Talon, adressait au jeune roi et à la régente ces généreuses mais inutiles paroles :

« Il y a, sire, dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le payement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire; et que, pour entretenir le luxe de Paris, des millions d'âmes innocentes sont obligées de vivre de pain de son et d'avoine, et de n'espérer d'autre protection que celle de leur impuissance. Ces malheureux ne possèdent aucun bien en propriété, que leurs âmes, parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan...

» Faites, madame, s'il vous plait, quelque sorte de réflexion sur cette misère publique dans la retraite de votre cœur ! Ce soir, dans la solitude de votre oratoire, considérez quelle peut être la douleur, l'amertume et la consternation de tous les officiers du royaume, qui peuvent voir aujourd'hui confisquer tout leur bien sans avoir commis aucun crime; ajoutez à cette pensée, madame, la calamité des. provinces, dans lesquelles l'espérance de la paix, l'honneur des batailles gagnées, la gloire des provinces conquises, ne peut nourrir ceux qui n'ont point de pain, lesquels ne peuvent compter les myrtes, les palmes et les lauriers entre les fruits ordinaires de la terre (1). »

Dans la même année, le premier président Mole disait à la régente : « Votre Majesté n'ignore pas les misères de la campagne; elle sait que les laboureurs seront bientôt contraints d'abandonner leur travail, de quitter leurs maisons et leurs familles, et d'être réduits à demander leur vie de porte en porte; qu'on exerce, à main armée, mille violences

Cl) Omer Talon, Mémoires, 210.

pour le payement des tailles; que, se rendant esclaves de la cupidité de ceux qui tirent seuls les avantages de nos malheurs publics, les mômes hommes qui ont mission de les protéger ne servent qu'à leur oppression. Elle sait enfin que, sans un secours très-pressant, la campagne ne sera bientôt plus qu'un désert...

» ... Le parlement ose supplier Votre Majesté... qaeles pauvres laboureurs puissent jouir de la diminution d'un quartier entier, au lieu d'un demi-quartier, pour les années 1647, 1048 et 1640. Le misérable état auquel ils sont réduits a obligé Votre Majesté de ne leur demander plus rien pour Tannée 1640 et l'année 1648, comment donc pourront-ils satisfaire pour Tannée entière 1647?...

» Enfin, madame, Votre Majesté me permettra de lui dire que le bruit qui s'excite dans les provinces ne vient pas du remède que Ton essaye d'y apporter, mais que c'est la grandeur du mal qui s'irrite et qui fait assez voir qu'il ne faut pas tant prendre du peuple, et lui laisser quelque chose pour soutenir sa vie. La seule espérance, quoique vaine, de recevoir quelque soulagement, les consolera et leur fera prendre la résolution de souffrir encore quelque temps, en attendant cet ordre de Votre Majesté, qui ne viendra jamais aussitôt qu'il est nécessaire, puisque les maux qu'on leur fait endurer sont à un tel degré qu'ils ne peuvent plus augmenter (1). »

Les édits bursaux se succédaient, et lorsque Ton était décidé à employer de pareils moyens pour Caire rentrer les impôts, on ne pouvait pas être bien sévère sur la légalité de leur assiette. La Bretagne apprit à ses dépens qu'il fallait faire la part du feu dans ce grand désastre, et sacrifier sa bourse pour sauver sa vie. Le parlement de Rennes prétendait maintenir le droit qu'il avait de vérifier ce que l'on voulait lever sur les fouages, en outre du don gratuit. Mais

(J) 3/ijtli. Mole, il/ém.,^^o>ir>l.

LES GOUVEUNEIIIIS. 179

cette vérification eùl mis trop triaiquilés en hmiiùre;on élait pressé d'argent, et les partisans ne voulaient point laisser descendre la question sur ce terrain glissant. Le maréchal de la Meilleraye commandait à Nantes, tl'ctait un diable d'homme, au dire de Tallemant des Réaux, pire encore, s'il est possible, que le duc d'Épernon, faisant, comme lui, assommer les récalcitrants; il en avai^ même fait jeter par la fenêtre. (III, 52.) Ce digne gouverneur prit sur lui de tourner la difficulté : il demanda à la cour de nouvelles troupes qu'on lui accorda avec empressement, sachant bien quel usage il en saurait faire. En effet, il fit rentrer l'argent, a et eut tous les rieurs de son côté » (V, 35.) Le parlement de Bretagne trouva la chose moins plaisante, et demanda à celui de Paris union contre les violences intolérables du gouverneur de la province. Le parlement de Paris tonna et rendit des arrêts, foudres impuissants, dont l'autorité militaire ne sentit jamais les coups (lletz, II, 05.) Il y avait bien l'autorité religieuse; mais presque partout l'Eglise était complice des bourreaux du peuple, et l'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, portait l'oubli de ses engagements jusqu'à rouer de coups ses créanciers lorsqu'ils lui demandaient de l'argent. Le terrible maréchal était la seule personne qu'il craignît. (Tallemant, II, 128.)

D*autres provinces nous présenteraient un spectacle semblable, car partout gouverneurs et intendants, tous grands voleurs j tyrannisaient et dépouillaient les pays livrés à leur avarice (1). Un détail assez précieux, c'est qu'en outre de ces «charges énormes, qui pesaient presque exclusivement sur le plat pays, les villes se retranchant derrière leurs privilèges pour payer séparément et à part (2), les provinces étaient tenues d'offrir à leurs nouveaux gouverneurs des dons gratuits d*un chiffre souvent fort élevé : la Bretagne,

(1) Tàilemanl, III, '237; IV, 53 ; IX, 04.

{Sj J/émo/res de Da/igeau, II, 1 17, IBi, \C>\, VÇv>, VU

en pareille circonstance, donnail cent mille francs. (Dangeau, III, 397.) Quant aux intendants, il s'en trouva un — celui du Languedoc — qui voulut mettre à la charge de la province jusqu'aux frais funéraires qu'il fit pour sa fçmme, qu'il venait de perdre. On députa vers lui un émissaire chargé de lui représenter que l'on ne manquerait pas de faire tirer cela à conséquence pour l'avenir : « Certes, ajouta-t-il, si c'était vous, monsieur l'intendant, la province le ferait avec bien du plaisir!... Mais pour madame!... »

Foucault, intendant de la Marche, arrondissait ses domaines aux dépens de ses voisins, ainsi que cela se faisait alors fort souvent, comme le duc de Chevreuse, qui, à l'instar du duc d'Angouleme et de tant d'autres, enfermait dans les murs de son magnifique parc de Dampierre les terres du tiers et du quart. Il est vrai que ce n'étaient pas de trop bonnes terres, assure Tallemant des Réaux, en manière de circonstance atténuante. Il est vrai encore qu'il promettait en dédommagement à ceux qu'il dépouillait, de leur donner une clef de son parc, ce qui leur ferait incontestablement une ravissante promenade. Seulement, il ne tenait jamais sa promesse. (Tallemant, 11,49.)

Ce Foucault avait adopté une façon tout économique de solder les gages de ses gens, et qui lui permettait d'avoir un riche et nombreux entourage. Il forçait, à l'ancienne mode, les cultivateurs aisés à donner en mariage leurs filles à ses serviteurs, qui n'en demandaient pas davantage. Du reste, « grand voleur, grand emprunteur à ne jamais rendre, et grand distributeur de coups de bâton ». (/d., VII, 155.) Les paysans, lorsque l'intensité de leur désespoir les poussait à se venger de leurs bourreaux, déployaient parfois des sentiments chevaleresques que l'on n'était point en droit d'attendre de cette race opprimée et maudite. Coustenau, gouverneur ou tyran de Mantes, après avoir violé la femme iVim croquant, l'avait fait fustiger par ses donneurs d'élrivJères iiabiluels, pour Vd chdVVvit vi'vxNViw t^A^^w^'ï^vi, «s^^-îi Vo,^.

mages. L'époux outragé jure de venger sa honte. Un soir, Coustenau jouait dans une chambre avec deux de ses amis. Le paysan approche une longue échelle, et, une arquebuse à la main, il monte jusqu'à la fenêtre d'un second étage, qui lui permet de voir à sa portée le misérable qu'il veut frapper. Mais ils sont trois assis autour d'une table étroite, et il pourrait blesser un des partners de Coustenau. Il attend : la situation était terrible, cependant, car l'échelle pouvait trahir sa présence; on pouvait venir, sans qu'il lui fût possible de songer même à se sauver. Il attend cependant, impassible et stoïque, lent et attendant son heure, comme la justice de Dieu. Enfin Coustenau se lève et va s'accouder à la cheminée, sur le foyer de laquelle se dessine sa silhouette. Il tire alors, et Coustenau tombe mortellement frappé (1).

Mais toutes ces scènes ne sont que verdm'es et pastorales, pour parler comme le cardinal de Retz, auprès de celles qui nous attendent, si des maltôliers, des gouverneurs et des intendants nous passons aux hauts faits des défenseurs de la patrie.

Chefs et soldats vivaient de la guerre, c'est-à-dire de pilleries et de brigandages, et tous labouraient et cultivaient les champs de bataille, comme le paysan fait un beau champ de blé, ainsi que l'enseignait le maréchal de Biron, qui disait à son fils, lorsque celui-ci lui proposait un moyen de détruire d'un seul coup l'armée ennemie : « A quoi seronsnous bons, quand il n'y aura plus de guerre? (2) »

Ce furent d'abord les dernières convulsions de la lutte prolongée contre l'Allemagne. L'archiduc Léopold-Guillaume, campé entre les villes de Braine et de Fismes, avait son quartier général à Bazoches (1G50), d'où il envoyait des

(1) Tallemant, VI, 17. Voyez encore, pouv mlctvvSkWCvV% qw ï»^Ç!W^<ix^^>»^ bandits, 1, 55; II, 250; ///, 41, etc. (ê) Brantôme, Discours sur le maréchal de Birou, \N , 'iV.

w, — VV

troupes ravager la Champagne et l'Ile -de-France : « Il n'y a point d'éloquence qui puisse exprimer le désordre de notre campagne, dit l'hislorien de Soissons, et la consternation des paysans, qui l'abandonnèrent et se retirèrent dans les villes. La perte d'une partie de la moisson, la mine des bourgs et des villages, la pauvreté du peuple, et les maladies dangereuses qui emportèrent plusieurs personnes, sont des misères qui, étant jointes ensemble, ne se peuvent comprendre que par ceux qui les ont vues, ou plutôt qui les ont souffertes. y> (Dormay, 560.)

Le Valois tout entier n'était pas moins maltraité par les troupes de l'archiduc : « Le soldat commit dans le canton tous les excès qu'on doit attendre d*un ennemi. La plupart des familles, dépouillées de leurs biens, pensèrent à mettre leurs vies en sûreté en prenant la fuite. Plusieurs se retirèrent dans les forêts voisines, et vécurent de racines en attendant que l'archiduc eût levé son camp. Le spectacle était touchant et tout à fait digne de pitié, de voir ces familles abandonner leurs demeures à la merci du soldat; des pères et des mères charges de leurs enfants, des vieillards décrépits porter dans des déserts un reste de vie qu'ils voulaient encore sauver. y> (D. Carlier, Valois, III, 77.)

Que faisaient pendant ce temps les troupes françaises chargées de défendre le sol sacré de la patrie et de punir l'invasion? S'il faut en croire un écrivain contemporain, ces troupes, commandées par le maréchal d'Hocquincourt, vieilles bandes recrutées pour la plupart en Allemagne, et toutes pleines encore des traditions de la guerre de Trente ans, commirent sur le plat pays plus d'excès que les ennemis eux-mêmes : « Or, durant ce temps que les ennemis pillaient et ravageaient le pays, les gens du roi de France ne furent pas plus pitoyables ni favorables aux pauvres gens que les ennemis : car après que, comme fuyards et couards, ils se furent mis à Vabn Aes mxxmW^^ et des fossés de Soissons, pour F assurance àe \«vvc% xvb^^^A'î» ^\\««\ \ss^^

Tôleries et pilleries, extorsions et ravagements, ne laissant, à trois ou quatre lieues, aucune grange qu'ils n'aient aucunement battue et .pillée, et ruinant et volant tout, tellement que je n'ai jamais vu de plus soigneux, diligents, valeureux, courageux et hardis voleurs que ceux-là, mais aussi de plus peureux et couards, poltrons et coyons qu'ils étaient à soutenir et revenger leur patrie, et s'opposer aux bravades des ennemis (1). »

Rien n'était épargné, pas même les biens de l'Église : une soldatesque en délire promenait le fer et la flamme jusque dans les possessions des moines, « tout joyeux, dit naïvement le moelleux Abelly, de voir le dégât et l'enlèvement (puisque Dieu le voulait ainsi) des biens et des provisions des pauvres (2). »

Tous cependant ne mettaient pas Dieu de complicité dans tant d'infamies, et les curés de Sceaux, Palaiseau, Fontenay-aux-Roses, Sèvres, Meudon, Clamart, carmes déchaussés de Charenton et autres des environs de Paris écrivaient

à la reine : « Voir dépouiller les prêtres à l'autel, rch-

verser les sacrés vaisseaux, emporter les ornements, les piller, n'est-ce pas encore une fois s'attaquer à Jésus au calvaire? Voir violer les fdles de dix ans avec leurs mères dans les lieux saints, cela n'est-il pas épouvantable?... Ils ont mis à feu et à sang, au pillage et brigandage dix lieues autour de Paris, réduit en cendres ce qui nous est donné par la providence divine pour les nécessités de la vie. (3)... »

Partout où il y avait des soldats il y avait des pillages, et, en janvier 1649, le parlement de Metz écrivait au chancelier, au sujet des excès des soudards : « Il nous reste le déplaisir que nous sommes dans une ville où nos biens et nos vies rie sont pas en sûreté. » Il manquait d'autorité pour

(1) Cité par dom Carlicr.

(2) AbeJJj, Vie de saint Vincmt de Paul, \, \C»t^.

(3) Harangue à la reine, Bibliot. nat., 1Ô49. Lb^"^ ^'^^-

réprimer leur audace, le lieutenant du roi leur assurant l'impunité (1). Dans le Dauphiné, « le parlement, sur la clameur des peuples, avait chassé les gens de guerre de la province ».(0. Talon, p. 361.) En Normandie, dans le gouvernement du duc de Longueville, beau-frère de Condé, un huissier, au siège de Tamirauté, eut à lui seul quatorze maisons brûlées par les hommes d'armes. Aux environs de Rouen, au pays d'Auge, dans le Lieuvin, au pays de Caux, en un mot dans toute la province, on ne voit que « pilleriBs, extorsions, violences... Tous les villages ne sont plus habitables, attaqués, insultés, rançonnés, pillés qu'ils sont par les soldats. y> Après le licenciement des troupes levées par Longueville, on vit « la Normandie tout entière infestée de soldats débandés et de voleurs de grands éhemins, pillant, volant, rançonnant, donnant la mort ; les terres, presque en tous lieux, demeurant incultes, désertes, désolées par l'abandonnement des laboureurs réduits au désespoir. > Le duc lui-même dit à la grande chambre « qu'il a vu, en Normandie, beaucoup de lieux où l'ennemi n'eût point fait plus de mal. » (Floquet, V, passim.)

Dans la Picardie, les armées ont tout détruit, toute culture a disparu; il est telle contrée où l'on récoltait d'habitude dix mille pièces de vin, « et où l'on n'en a pas récolté une seule, ce qui a réduit les pauvres vignerons à l'exlréme misère de maudire leur vie ». La Champagne n'est pas plus épargnée, il faut payer pour obtenir des soldats la permission de faire ses semences, de façonner ses vignes; et cependant, qui moissonnera et qui vendangera, vienne l'année 1651 ? Qui le sait?... Des détachements de quinze ou vingt hommes passent et repassent pour ôter aux pauvres cultivateurs jusqu'à l'espérance d'une récolte...

Malgré tous ces pillages, l'armée meurt de faim, comme les paysans qu'elle affame; Turenne vend son argenterie

(1) Emm, Michel, Hist. du parleiixenidc MeU, V^^A^^^

pour nourrir ses soldats, et le maréchal du Plessis écrit à Mazarin (12 décembre 1650) :

« Tous les capitaines ont vendu jusqu'à leurs habillements pour entretenir leurs soldats, et, de ma part, j'ai fait ce que j'ai pu ; mais comme je suis réduit à n'avoir pas de quoi entretenir ma famille, il est impossible que je nourrisse un régiment : le munitionnaire ne veut plus donner de pain. »

Dans le même moment (décembre 1650), Omer Talon sembla vouloir résumer les désastres de Tannée qui terminait son cours, et dit devant toutes les chambres du parlement réunies : « Faites, messieurs, s'il vous plaît, réflexion sur l'état de toutes les provinces ruinées par les armées des ennemis, par celles des partisans de M. le prince et même de celles du roi, et jugez s'il y a lieu de jeter de l'huile sur ce feu pour l'embraser encore davantage ! » (402.) ^ Tous ces princes qui entouraient le trône et lui donnaient son lustre, tous ces seigneurs ne connaissaient que la guerre, ils n'étaient quelque chose que par elle; c'était elle qui leur donnait gloire, honneur et profit; aussi leur fallait-il de toute nécessité guerroyer et batailler; et dès qu'ils ne pouvaient plus le faire contre l'étranger, ils le faisaient entre eux. Aussitôt donc la paix signée avec l'Autriche, ils se divisèrent pour ou contre Mazarin, pour ou contre la cour, et les querelles de la Fronde ramenèrent sur le pays les angoisses de la guerre civile : si bien que la paix elle-même avait pour résultat d'empirer la situation des campagnes. « Il n'est, disait de son temps Froissart, si felle guerre que de voisins et d'amis ». Une guerre d'invasion déroule ses péripéties sur quelques points donnés du territoire, et peut laisser les autres à peu près tranquilles. Une guerre civile, dont le foyer est dans l'âme de chaque ambitieux, n'a ni bornes ni limites, chacun prend fait et cause pour l'un d».^ partis hostiles, le secret de la quereWe çvV, \\\^^V^\\^\^Si^\s\fô^ caché au fond des conseils de quelques c\vefe, ^\.ç,o\xv\«v&^«s^

ne pourrait dire au juste pourquoi elle a commencé, il n'y a non plus aucune raison pour qu'elle se termine.

Je ne raconterai point les luttes du parlement, la souplesse et rintrigue de Mazarin, les adroites menées du coadjuteur, les incertitudes des princes de Condé, de Conli et de Longueville, les fluctuations du duc d'Orléans, les brigues des ducs de Beaufort et de Bouillon. Mais si rien de tout cela n'a été oublié par les historiens généraux, il reste à glaner après eux ces petits faits qu'ils dédaignent, bien que cependant ils donnent aux événements toute leur portée et qu'ils montrent de la France autre chose que ce que l'on peut en apercevoir des fenêtres de Versailles, de Saint-Germain ou de Rambouillet.

Les édits bursaux se succédaient lorsque le parlement rendit ses fameux arrêts d'union pour résister aux volontés spoliatrices du ministre favori, et bientôt, donnant le signal de la lutte, Condé opposa l'écharpe Isabelle à l'écharpe blan* che des partisans de la reine et de Mazarin. Toujours sous le joug de la féodalité, anéantie seulement vis-à-vis de la royauté, les campagnes obéissaient encore sans hésitation aux ordres absolus de leurs seigneurs, qui, désireux de couvrir leurs brigandages du prétexte de la guerre civile, sans argent, parce que le platpays était ruiné dès longtemps, sans crédit, parce qu'ils payaient leurs créanciers à coups d'étrivières, soulevaient leurs paysans au son du tocsin, et les laissaient vivre de pillage. Dès que la fortune se déclarait contre eux, ce ramassis de pillards se débandait, les chefs se renfermaient dans leurs donjons ou fuyaient en Espagne, et l'expédition s'évanouissait, n'ayant laissé derrière elle que des ruines (1). Ils avaient pour lieutenants quelques-uns de ces gentilshommes bandits si communs alors, « de ces filous de qualité auxquels le vol et Tassassinat étaient aussi familiers que le boire et le manger (2) ». Ils pillaient de

(l) Sa/nf-Aulairc, II, 101, 10^,11^, \^Q. f2) Bussy-Rabutin,!, 36, 4i-, U, 4T.

compte à demi les caisses publiques que Jacques Bonhomme remplissait à nouveau, picoraient par les campagnes, faisaient dévorer les blés sur pied parleurs chevaux, sauf à répondre, comme Tavannes à Condé, « que la cavalerie ne pouvait pas vivre sans fourrages, et que, pour avoir dos fourrages, le plus court était de couper des blés (1) »; ou bien à s'en consoler philosophiquement comme Bussy- Babutin, qui, pour toute excuse, écrivait au secrétaire d'État le Tellier, lorsque celui-ci lui rapportait les plaintes furieuses du peuple contre lui : ^ Je ne m'en étonne pas, et je sais qu'il n'est pas possible d'avoir leur argent et leur amitié tout ensemble, n (II, 42.)

La cour, du reste, se montrait peu sévère, et « consentait qu'en la servant chacun ût ses affaires ». (II, 132.) Chefs et soldats entendaient à demi-mot, et laissaient partout derrière eux, comme au temps de Froissart, le plat pays tout rifflé (2). Si l'on demandait quelques renforts de troupes, on avait bien soin de dire qu'on les diviserait en plusieurs corps afin qu'ils pussent vivre plus commodément, et qu'on leur ménageait un quartier « qui ne s'était point encore senti de la guerre et qui avait conservé toute la graisse du pays ». (I, 412.)

Bussy-Rabutin avait une maîtresse dans les environs : « Je lui rendais, dit-il, des services qui valaient bien les soins ordinaires des amants : car dans la ruine générale des peuples^ ou par les troupes, ou par les subsistances, je conservai ses terres comme les miennes propres ». (Il, 10.)

Durant la captivité de son époux, la princesse de Condé suivait l'armée au milieu de la foule dorée des courtisans qui s'étaient attachés à sa cause, et il fallait que les paysans des environs vinssent danser chaque soir devant elle pour distraire ses ennuis, tandis qu'ils songeaient, la mort dans

fl) SaiDt'Aulaire, II, 226.

(^J Bussy, /, 82, i6(i, Sr,l, 358, 35'.^ 395-,U,4e>,\;ft,^l A*^^, V5ft.,^VR..

Tàme, à leurs femmes et à leurs filles que l'on outrageait, à leurs chevaux que l'on enlevait, à leurs chaumières que Ton dépouillait pour satisfaire aux besoins de cette cour improvisée (1).

A la suite d'un succès des troupes royalistes qui s'avancent en vue du château de Turenne après avoir occupé Brivesla-Gaillarde, le tocsin bondit dans les quatre cents villages de la vicomte, et en moins de quatre heures de temps, quinze mille paysans sont rassemblés sous les murs de la petite ville. Le duc de Bouillon fait jeter des masses de fascines devant les portes, menace d'y faire mettre le feu, et jure de livrer la ville incendiée au pillage, si elle ne se rend sur l'heure.- On avait vu si souvent dans cette guerre impie, Condé lui-môme, comme du reste les chefs royalistes, livrer à ses soldats les villes ou les bourgs pris d'assaut et faire pendre par centaines les malheureux coupables seulement d'avoir obéi aux ordres de leurs maîtres (2), que les bourgeois effrayés capitulèrent, après que les officiers royalistes eurent obtenu de sortir librement avec leurs armes et leurs chevaux. Quant aux soldats, véritables condottieri indifférents à toutes les causes et n'ayant qu'un but, le pillage, ils prirent parti pour la plupart dans l'armée des ducs, (Saint-Aulaire, II, 181.)

Le parlement ajoutait encore au désordre, commandant aujourd'hui aux troupes de marcher, et demain défendant de pourvoir à leur subsistance ; tantôt éclatant contre ceux qui proposaient de licencier les gens de guerre, et tantôt, soulevant de nouvelles jacqueries, ordonnant aux communautés de sonner le tocsin et de courir sus soit à ceux qui faisaient des assemblées sans ordres de lui, soit même aux généraux du roi (3). On le vit aussi, par un arrêt du

(1) Saint-Aulaire, II, 183; — Bussy, I, 395. — La Thaumassière, Ilist, du Berry, 237.

f2) Bussy, I, 279, 412; TaUemaul,U, \^V. r3) Retz, I, 420; II, 2r>0; Ul, 50, ^V J^^, T>1, IVi,

2 janvier 1652, désigner deux conseillers pour aller armer les campagnes. Mais Jacques Bonhomme, le pauvre calomnié, qui ne fit jamais, en se défendant, que céder à des ordres légaux de révolte, et qui ne répondit pas toujours à ces appels, Jacques Bonhomme, qui ne voyait que des adversaires dans les deux camps et des protecteurs nulle part, massacra l'un des émissaires et laissa l'autre tomber entre les mains de l'ennemi.

Et cependant le roi lui-même tentait de soulever le peuple, et, par ses édils du 17 octobre 1G51 et du 12 janvier 1652, lançait la noblesse et les communautés, le ban et l'arrière-ban, à la poursuite de ces pillards éternels qui ramenaient les campagnes de France aux jours maudits des grandes compagnies. (Bussy, I, 332, 350.)

Après que Condé fut sorti de prison, il se jeta dans le parti de la guerre civile, la tête pleine des projets les plus criminels, enivré des espérances les plus coupables. Il parcourut les provinces, répandant la terreur sur son passage, levant hommes , tailles et gabelles , faisant des armements de terre et de mer, moissonnant ses lauriers à la lueur des villages français incendiés, tandis que Gourville, le poignard à la main, volait pour lui les percepteurs des deniers royaux (1).

Mécontent de l'appui de l'Espagne, le héros appela à son aide Charles IV de Lorraine, prince bizarre, qui semble un bandit du xiv® siècle attardé au xvii®, au milieu duquel, du reste, il ne se trouve pas trop dépaysé. Toujours disposé à guerroyer, il se faisait chèrement payer à chaque entrée en campagne, tant pour lui que pour ses troupes. C'était lui, bien entendu, qui touchait pour celles-ci, et comme il gardait le tout religieusement, elles n'avaient pour subsister qne ce qu'elles pillaient sur le bonhomme. Un jour qu'il avait un évêque pour adversaire, il prend pour casque une

(I) Saint'Aulairc, lU, i4, 35, 74, 75, iOV*, — \iw?>9.>j,\,'^*i'^^'^''^^-

marmite, arme sa main d'une broche, et s'avance ainsi sur la campagne, prétendant que ce sont les armés qu'il faut pour combattre les troupes de l'Église. Une autre fois il exige, avant de consentir à marcher, que la fille d'un bourgmestre, qu'il aimait et qui lui résistait, vînt l'en prier. Il fallut céder, et la jeune fdle fut sacrifiée au salut commun. Souvent encore il disait aux envoyés qu'il ne pouvait rien décider avant d'avoir rassemblé son conseil. Il faisait monter son cuisinier, lui exposait l'affaire et lui demandait son avis.

a Monseigneur, disait le drôle, il faut de l'argent! >

Charles accourut donc pour une somme d'argent que lui payaCondé, et repartit pour une plus forte que lui donna le cardinal. Ainsi l'argent sortait de France par toutes les portes et pour des causes indignes. Toutefois ce prince habile ne s'éloignait un instant que pour pouvoir se vendre de nouveau, et nous le retrouvons bientôt traversant la Champagne à petites journées, enrichissant son armée de pillages, et se joignant enfin aux princes, dont les troupes, privées de solde, vivaient à discrétion sur le plat pays. (Retz, III, 200, 283.)

Chose étrange! les trois armées qui alors dévoraient la France avaient à leur tête trois chefs renommés et puissants, Condé, Turenne et Charles IV; et de ces trois guerriers, le moins illustre était le seul qui pût établir parmi ses bandes quelque discipline, ou plutôt le seul qui fût obéi. Il achetait cette obéissance en les laissant voler à discrétion, et en ne leur demandant que du courage. Tandis que Turenne et Condé, commandant des troupes françaises contre la France, ne pouvaient rien exiger, rien obtenir de soldats qui à la plus légère punition répondaient aux exigences de leurs chefs en allant sur l'heure offrir leur bras au parti opposé; plus heureux, Charles IV pouvait compter sur ses Iwmmes; seulement persouue we pouvait \amais compter

Charles IV.

Le mariage du prince de Condé lui avait donné un beaupère digne de lui : c'était le maréchal de Brézé , grand tyran, d'après Tallcmant des Réaux, « qui avait cent gardes montés comme des Saint-Georges et qui rançonnaient îer^ miers et marchands ». Il était surtout impitoyable pour les braconniers, et eût laissé dévorer tous les champs de la province plutôt que de souffrir que l'on tuât un lièvre sur ses 'terres. Ce glorieux maréchal avait un maître cependant, car il faut toujours que l'on en ait un. Le maître du maréchal de Brézé, c'était sa servante, la Dervois, dont il avait fait assassiner le mari, las de partager avec lui les faveurs de la dame. Forte de l'autorité du maréchal, gouverneur de l'Anjou, elle répandait la terreur dans le pays, pressurait la contrée, et, de son cljjiteau de Milly, non loin de Saumur, elle envoyait des garnisaires chez tous ceux qu'elle voulait amener à composition, et jusque dans la ville d'Angers même, lorsque quelqu'un s'y permettait d'opposer quelque résistance à ses volontés. Gardienne fidèle des plaisirs cynégétiques du maréchal, elle fit une fois lier au pied d'un chêne un prêtre, pendant toufe une journée, après lui avoir fait attacher au cou le lièvre qu'il avait tué.

On vit souvent, en effet, dans ce glorieux mais terrible xvii° siècle, les femmes mêmes la terreur de la contrée (Tallemant, V, 230; VI, 21, etc.), et la Calprenède prétendait que la sienne avait fait sur ses terres plus de ravages que n'en eût su faire un régiment de Croates. (VIII, 206.) Il est vrai que la Calprenède était Gascon.

On en vit d'autres, par contre, rappeler par leur héroïsme les plus beaux jours de la chevalerie errante ; témoin cette dame de Saint-Balmont, reflet poétique des Clorinde et des Bradamante, qui, se jetant bravement au milieu de cette mêlée générale, sut faire respecter ses terres et protéger les paysans de ses domaines. Toujours l'épée au côté et le pistolet à l'arçon de sa selle, elle coura\l \e ç^^^,\ssîcS\^^'^\tiw guerrière^ les cheveux taillés comme \m \vowvccv^, Owàs^'^^»^

avec des plumes bleues, justaucorps, cravate, manchettes, souliers, haut-de-chausses d'hommes, et, par-dessus ce haut-de-chausses, une jupe, qu'elle quittait pour mettre des hottes lorsqu'elle montait à cheval. On compte qu'elle avait tué ou pris de sa main plus de quatre cents bandits. Une fois, voyant trois cavaliers qui dételaient les chevaux d'une de ses charrues, elle se précipita sur eux Tépée à la main, et les arrêta jusqu'à ce que ses gens fussent arrivés. Dans une autre circonstance, à l'assaut d'un château, dangereux repaire, elle montait à l'escalade sans s'apercevoir que les siens ne la suivaient pas. Elle s'élance, le pistolet au poing, pénètre avec furie dans une chambre où se trouvaient dix-sept hommes, qui, frappés de terreur et la croyant sans doute suivie^ se laissèrent désarmer par elle (1).

Mais, à côté de cet héroïsme exceptionnel, combien ne vit-on pas de seigneurs préférer, dans cette grande curée de Jacques Bonhomme aux abois, mordre leur coup de dent pour emporter quelque morceau à dévorer dans leur bauge! Lorsque les chevaux des hommes d'armes étaient seulement blessés ou incapables de servir, ceux-ci se contentaient de faire un libre échange en troquant leurs bêtes fourbues contre les robustes animaux qu'ils arrachaient à la charrue, ou qu'ils entraînaient loin de l'écurie de la ferme. Les seigneurs revendiquèrent ces bêtes fourbues comme épaves, et s'en emparèrent. Ici cependant la prétention était tellement exorbitante et le vol si débouté, que, par exception, la justice fut pour les plus faibles, et maintint les laboureurs dans la possession des chevaux ainsi échangés.

Mais retournons auprès du maréchal de Brézé et de Gondé, et par les plus grands jugeons les moindres (2).

(1) Tallemant, VIII, 218. Cette femme extraordinaire, belle, pieuse et honnôtc, faisait facilement des vers f»\ibles, et a laissé deux tragédies. (2) De la Lande, commcnlaleut àe\3i Coutume A'OtUcwv,^^ ^\\& ^x^:-

Le terrible gouverneur de TAnjou marche sur Angers, et, pour punir cette ville de la part qu'elle avait prise dans les troubles de la Fronde, lève sur le pays des contributions exorbitantes, et fait séjourner pendant six semaines lés soldats dans les campagnes voisines, où ils démolissent les maisons pour se chauffer avec les poutres et les solives (i). Pillée ainsi en 1649 par son gouverneur, cette malheureuse province le fut encore en 1052, mais cette fois à cause de son successeur, de M. de Rohan, qui s'était tourné du parti du prince de Condé. Après s'être réuni au maréchal de la Meilleraye, dont nous connaissons les façons d'agir, le maréchal d'Hocquincourt s'étant transporté en Anjou, en assiège la capitale à la tête de ces mêmes troupes que nous avons vues à l'œuvre derrière les murailles de Soissons, et qui, toujours dignes de leur réputation de bandits et de pillards, ruinent les campagnes dans un rayon de cinq à six lieues autour de la ville (2).

Tout cela se passait presque sous les yeux de la cour, qui résidait alors à Saumur, d'où Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné, écrivait à Bussy-Rabutin : « On meurt de faim ici; on n'a pas un sou; et depuis la reine jusqu'aux moindres gens, on ne fait qu'emprunter; voyez par là si vos appointements sont prêts (10 février 1052). » Corbinelli appelait cela emprunter!

Notons encore que quelques jours auparavant (24 janvier), le parlement de Paris avait ordonné des informations contre

sieurs sentences de cette nature, entre autres une du 27 juin 1651 contre l'abbé de Saint-Benoist.

(1) Ménage, dans la Vie de son i)ère.

(2) « L'issue du siège fut que la campagne, à cinq ou six lieues à la ronde, étant ruinée, toutes sortes de cruautés et saletés furent exercées par les soldats, dont beaucoup étaient hérétiques, Polonais et Allemands, les églises et monastères qui étaient hors de la ville pillés; euCwv Va. ville fut rendue au maréchal d'Hocquincowrl \e "iV^ ^viNvc^. . ^ — "NW^^V, du prieuré de VEvière, en Anjou,

lOi HISTOÏKE DES PAYSANS.

le désordre des troupes du maréchal d'Hocquîncourt. Le jeune roi quille Saumur et se rend à Blois; le maréchal Ty accompagne avec son armée, « qui faisait des désordre$ incroyables faute de payement ». (Retz, II, 69.)

Les troupes du prince de Condé lui-même se livraient sous ses yeux aux mêmes excès, portant le pillage, la ruine, la honte et la mort partout où elles passaient. L'histoire nous les montre d'abord dans le diocèse de Meaux, « où elles firent des ravages que la guerre même n'a jamais autorisés ». (Duplcssis, 457.) On suit le héros à la trace sanglante qu'il laisse derrière lui sur la terre de France, et nous le retrouvons bientôt campé près de Béthisy, dans le Valois.

« On voit encore sur les lieux les traces de son camp, dit dom Carlier. Les registres des églises et communautés sont semés de traits de barbarie qui font horreur. Les soldats ne s'en tenaient pas au pillage : ils exerçaient, avec une sorte de raffinement, des cruautés qu'on se permet rarement dans les expéditions militaires, où l'animosité et la fureur portent aux plus grands excès. Après le passage de ces troupes, le pays était rempli d'objets plus hideux les uns que les autres. A peine parcourait-on quelque partie du chemin sans ren* contrer des gens mutilés, des membres épars, des femmes coupées par quartiers après avoir été violées; des hommes expirant sous des ruines, d'autres qui conservaient encore un reste de vie dans un corps déchiré ou ensanglanté, d'autres enfin percés de broches et de pieux aiguisés. J'ai vu, dans un écrit du temps, le trait d'un laboureur qui, ayant refusé à des soldats une somme d'argent qu'il n'avait pas, fut attaché par les pieds au plus fougueux de ses chevaux, qu'ils mirent en plaine en le chargeant de coups. Les membres du laboureur furent disloqués et mis en pièces : on les retrouva épars, et les pieds encore attachés à la queue du cheval, à l'endroit où cet animal s'arrêta ». (III, 85.) Mais Condé, après loul, cVîvàX wwt^ïn^W^ fe\.\ywW>x^>« \t^

guerre civile, et sans doute Turennc, qui marche contre lui, Turenne, ce héros si pur et si poétique, va nous montrer la contre-partie de ces scènes effroyables.

« Cette armée, dit D. Carlier, de laquelle le pays attendait sa délivrance, commit de grands ravages dans le canton. »

Et maintenant, pieux prélats, derniers héritiers des Pères d'une religion d'amour et de paix, Bossuct, Fléchier, Mascaron, Bourdaloue, arrondissez vos périodes sonores et préparez vos magnifiques oraisons funèbres ! Créez et rassemblez aux côtés de Dieu des légions de fulminants (1), pour savoir où placer dans le ciel ces terribles batailleurs ! La voilà, cette gloire militaire dont les hommes sont si fiers et dont l'humanité rougit; les voilà, ces héros des batailles, les seuls, ô honte et ingratitude! dont le peuple sache les noms et conserve. la mémoire! Pour nous, historien des victimes des conquérants et de ceux que l'on appelle les défenseurs de la patrie, si grand que soit Condé, nous dirons de lui, avec Dulaure : a Ne déguisons rien, jugeons les hommes par leurs actions, et ne voyons dans un tel capitaine qu un brigand de plus (2)! y>

Un jour, à Senef, le lendemain d'une de ses plus sanglantes victoires, Condé parcourait le champ de bataille, escorté de la foule dorée de ses Heutenants. C'était une belle et glorieuse journée, un noble et enivrant spectacle : vingtcinq mille créatures humaines jonchaient la plaine, aussi vit-on les deux partis faire chanter à l'envi des Te Deum d'actions de grâces, comme si les hommes espéraient entraîner Dieu de complicité dans toutes leurs sanglantes folies :

« Bast! s'écria le héros, une nuit de Paris réparera tout cela! ^

fi) Mascaron, Oraison funèbre de Turenne, (2) Environs de Paris, 218.

C*estque Condé n'était pas seulement un grand capitaine, mais un homme de beaucoup d'esprit.

Et cependant, non, monseigneur, une nuit de Paris ne réparait pas cela, car chacun de ces hommes de vingt-cinq ans que vous aviez fait tuer était un capital lentement et péniblement accumulé, et qu'un poupon vagissant dans son berceau ne remplacerait pas ; car des champs ravagés, des habitations pillées, des établissements industriels détruits, des capitaux consommés, en ravissant les moyens de subsistances, font mourir encore bien du monde en dehors des champs de bataille, victimes indirectes de ces jeux sauvages et sanglants.

Et puis, en dehors de ces considérations dignes de frapper riiomme politique, il y en avait d'autres qui eussent pu loucher le simple mortel et lui arrêter sur les lèvres cette parole cynique. C'est que ces flots de sang répandus, c'est que tant de familles frappées au cœur, tant de larmes et tant de cris de désespoir sont des choses qu'une nuit de Paris ne répare pas, et qu'il n'y a pas dans tout cela le plus petit mot pour rire.

« Cependant l'armée du prince de Condé occupait les environs de Paris, et l'armée royale, commandée par le vicomte de Turenne, la harcelait de son mieux. Les sièges, les combats, les retraites répandaient la désolation dans les campagnes : tout était ravagé par des guerriers qui ne songeaient qu'au succès du parti qu'ils avaient embrassé, et ne voyaient qu'avec dédain les malheurs affreux qu'ils causaient. Le. pillage, les meurtres, les incendies, sur un rayon de trente lieues au midi de Paris, de quinze à vingt sur les autres aspects de cette ville, avaient fait déserter toutes les habitations champêtres. On voyait une infinité de malheureuses familles abandonner leurs foyers, et venir avec leurs bestiaux, leurs vivres échappés à la voracité des soldats, chercher un asile à Paris. Arrivées aux portes de cette yille, elles y trouvaient un obslaLAe.\àÇi^ç.^wvsvvs» ^^Xvîcmfei^

exigeaient un droit d'entrée ; il y eut à ce sujet des émeutes aux portes Saint-Honoré et Saint-Antoine; et, le 26 avril 4652, le parlement ordonna que les commis ne percevraient aucun droit sur les bestiaux et denrées amenés dans Paris pour la consommation de ceux qui s'y réfugiaient. Que de maux pour des motifs méprisables (1) ! »

Le parlement s'émut de nouveau, et dépêcha. à la cour des députés pour faire des remontrances sur les désordres des gens de guerre et obtenir leur éloignement à dix lieues de Paris. Sans doute cela n'était qu'écarter le mal loin des regards de ceux qui pouvaient y apporter quelque remède, en le répandant dans un rayon plus étendu. Mais comme le roi répondait invariablement qu'il ferait retirer ses troupes dès que Gondé aurait emmené les siennes, et que Condé faisait exactement la môme réponse, la situation restait la même, et on laissait le procureur du roi s'évertuer à dépeindre <( les campagnes ruinées pour plusieurs années, les gens de guerre, tant Français qu'étrangers, ne se contentant pas des vivres, mais encore pillant les meubles et ustensiles, prenant les bestiaux, dégradant et démolissant les maisons pour en avoir les matériaux, dans la facilité qu'ils rencontraient du débit de tous leurs pillages (2). y>

« La misère du peuple était épouvantable, dit Laporte, et dans tous les lieux où la cour passait, les pauvres paysans s'y jetaient, pensant y être en sûreté, parce que Tarmée désolait la campagne : ils y amenaient leurs bestiaux, qui mouraient de faim aussitôt, n'osant sortir pour les mener paître; quand les bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mêmes incontinent après, car ils n'avaient plus rien que les charités de la cour, qui étaient fort médiocres, cha-

(1) Dulaure, Ilist. de Paris, 382.

(2) Registres du parlement, 30 avril, 7 mal,! \wycv,VV Qi^\.<^\ç> \.^v§^. — Mémoires de Ret%, //, 130, 164, 18i, \%\ A^l, V^'^^^v^^,^^^^'^^^^^^^

cun se considérant le premier. Ils n'avaient do couvert contre les grandes clialeurs du jour et les fraîcheurs de la nuit, que le dessous des auvents, des charrettes et des chariots qui étaient dans les rues. Quand les mères étaient mortes, les enfants mouraient bientôt après, et j'ai vu sur un pont do Melun, où nous vînmes quelques temps après, trois enfants sur leur mère morte, Tun desquels la tétait encore... »

« Les soldats, les officiers, les colonels des régiments, les généraux s'adonnaient sans frein et sans honte au vol et au brigandage. Pendant que le prince de Condé était à Paris et son armée dans les environs de cette ville, six cavaliers du régiment de son nom volèrent pour cent mille écus de marchandises, que des bourgeois de Paris avaient fait venir à grands frais. Ces bourgeois étant parvenus à se saisir de quatre de ces voleurs, les remirent entre les mains du comte de Tavancs, qui commandait Tannée de Condé; ce comte, à la prière d'un mestre de camp, fit sauver les voleurs. On peut conjecturer que le mestre de camp et ce comte avaient eu part au vol...

» Veut-on un exemple du pillage des chefs militaires, lorsqu'ils passaient avec de la troupe d'un pays à l'autre? Le comte de Ciiavagnac va nous l'offrir. Ce comte, persuadé que les bassesses, les vols et les brigandages ne pouvaient ternir l'honneur des gentilshommes, se vante de très-bonne foi, dans ses mémoires, do ses vices, de ses bassesses et de sa conduite criminelle. Il apprend au public qu'il a fait le rôle d'espion à Paris, qu'il quitta et reprit tour à tour le parti de Mazarin, celui de la Fronde et celui du prince de Condé ; puis il raconte qu'étant en Auvergne, le duc de Caudaule, gouverneur de ce pays, lui fit obtenir de la cour un brevet de maréchal de camp, avec charge de ramener la cavalerie do Catalogne, qui, ayant abandonné cette province espagnole contre les ordres du. roi, s'4taÂt cantonnée dans Je pays de Foix. Chavaguîxc tcvîlwcvxx^vV vXî^t^^wV. ^w« Vnx^

son équipage; le duc, afin de lui faciliter le moyen de s'en procurer, lui donna une compagnie de ses gens d'armes. II voyagea avec elle jusqu'à Moissac. Pendant ce trajet d'environ cinquante lieues, il commit tant de violences sur les chemins, qu'il y gagna environ 34000 livres. La roule, ditil, me valut mille louis d'or,

> Le même, ayant rempli sa mission dans le pays de Foix, se rendit avec sa cavalerie dans TAgcnois. Il dit : Teus de ma route douze cents pistoles, sans compter six beaux chevaux que f achetai.

> C'est-à-dire qu'à force d'extorsions, Chavagnac et sa troupe vécurent le long de la route aux dépens des habitants des campagnes, et qu'ils leur enlevèrent une fois mille louis d'or, une autre fois douze cents pistoles. Un chef de voleurs ferait-il mieux? (4) d

Dieu suscita du milieu de cet océan de misères un grand homme de bien, un de ces véritables héros dont le nom grandira dans la mémoire de l'humanité mieux inspirée, à mesure que les noms de ces héros massacreurs et batailleurs qui ont ramassé leur gloire dans le sang des honimes, tomberont dans l'exécration et l'oubli qu'ils méritent. Nous voulons parler de Vincent de Paul, qui fit des prodiges de dévouement et de charité pour remédier en partie aux maux dont les grands inondaient le royaume. Grâce aux maisons religieuses avec lesquelles il correspondait, à toutes celles qu'il fondait en tous lieux, il organisa une immense association de missionnaires qui couvrirent la France d'un réseau pieux, apportant un secours partout où se trouvait une douleur; pauvres de biens, mais riches de charité, qui mendiaient d'une main pour aumôner de l'autre. Vincent sut trouver de l'argent au milieu de la détresse générale, alors que les plus favorisés de la fortune, que les seigneurs

fl) DuJaure, Hist. de Paris^ 413. — C\\î^\açw;ve, ^lêmo\Te^^\^ N^'^^^

eux-mêmes étaient ruinés par le contre-coup de la ruine de leurs tenanciers.

Les missionnaires de Vincent étaient en correspondaDce avec leur fondateur ; ils lui adressaient leurs rapports, et c'est par eux que ces lugubres détails sont arrivés jusqu'à nous (1).

Jetons les yeux, dans l'œuvre de Callot, sur la série de dessins qui porte ce titre : Les misères et malheurs de la guerre. L'album se compose de dix-huit feuilles, qui, les deux premières et la dernière exceptées, constituent une macédoine de brigandages, de meurtres et de crimes de toutes sortes. Callot a voulu faire des soldats; son burin, malgré lui, a dessiné des bandits. Arrêtons nos regards sur une de ces feuilles, sur la cinquième. Le merveilleux artiste a rassemblé dans quelques centimètres carrés toute la verve, toute la fougue d'inspiration qui eût suffi à remplie une toile historique.

Tandis que gît çà et là le tribut de la basse-cour et de l'écurie, que quelques-uns brisent et vident prestement armoires et buffets, un soldat égorge un homme renversé, pendant qu'un autre va frapper une femme qu'il retient par les cheveux, et qui fuit, entraînant un enfant par la main. Trois autres lèvent le fer sur un homme agenouillé, lorsqu'une femme âgée, sa mère, sans doute, se précipite, une bourse à la main. Au fond, d'autres boivent à l'entour de tonneaux effondrés, et d'où le vin coule à flots. Deux autres braves luttent sur un lit contre une femme en désordre, et une porte ouverte à droite nous laisse deviner encore une profanation semblable. Cinq autres soldats ont allumé un brasier dans la vaste cheminée; ils maintiennent sur les charbons ardents les pieds d'un malheureux paysan qui, sans

(I) Voir dans notre 'France sous Louis XIV, I, 147-166, les emprunts que nous avons faits à la Vie de saint Vincent de Paul, par Abelly, et ut aux Relations générales de ses missionnaires.

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