LES SABOTIERS
doute, ne se laisse pas voler assez vite, et un autre, suspendu par les pieds au milieu d'un nuage de fumée, complète cette scène d'horreur.
Quelque chose cependant manquait à la gloire du soldat, quelque chose surtout à la sécurité de sa conscience : c'était que l'on flt en sa faveur l'apologie du meurtre, et que Ton vantât les sentiments généreux qui le poussaient à commettre tant de crimes. Cette satisfaction ne lui fut pas refusée : il l'obtint des ministres de ce Dieu de paix qui disait à Pierre que celui qui frappait avec l'épée périrait par Fépée. Ouvrez la Somme des péchés, du père Bauny, et, au chapitre xiii, vous lirez ces lignes :
« Quelqu'un prie un soldat de battre son voisin, ou de brûler la grange d'un homme qui l'a offensé : on demande si, au défaut du soldat, l'autre qui l'a prié de faire tous ces outrages, doit réparer du sien le mal qui en sera issu. Mon sentiment est que non. Car à restitution nul n'est tenu, s'il n'a violé la justice. La viole-t-on quand on prie autrui d'une faveur?... Quelqu'un demande qu'on lui en fasse ; il demeure toujours libre de l'octroyer ou de la nier. De quelque côté qu'il incline, c'est sa volonté qui l'y porte ; rien ne l'y oblige, que la bonté, que la douceur, et la facilité de son esprit. Si donc ce soldat ne répare le mal qu'il aura fait, il n'y faudra astreindre celui à la prière duquel il aura offensé l'innocent. 3)
Donc, au milieu du xvii** siècle, comme au milieu du xiv% le campagnard voyait ligués contre lui les maltôtiers, les seigneurs, l'Église et l'armée. Le parlement l'appelait à la révolte, comme autrefois les états généraux, et le jeune roi, comme autrefois le dauphin régent qui fut Charles V. Que devait-il faire, sinon saisir, pour se défendre, l'arme que l'autorité royale lui mettait en main?
Pouvait-on exiger en effet que les pauvres ahaniers supportassent d'aussi effroyables traitements sans se défendre, et quand le mal venait de tout le monde, et même de ceux
'iiyi HISTOIRE DES PAYSANS.
qu'ils payaient pour ôlrc protégés par eux, n'étaient-ils pas bien en droit de se protéger eux-mêmes? Dans le Berry, un couvreur, nommé Cochet, entraîna à sa suite quelques bandes de paysans qui furent bien vite dispersées. L'année 1658 vit des émotions populaires plus considérables. cLa longueguerre et la disette où étaient les provinces, par la continuation des grandes charges et tailles (1) », entrete^ naient le mécontentement et mettaient des instruments de désordre aux mains de tous les nfécontents. « Il y avait eu des assemblées de noblesse en diverses provinces, avec quelques gentilshommes pour chefs, et surtout en Normandie, y) L'esprit de la duchesse de Longueville, malgré la haute dévotion dans laquelle elle s'était jetée, les animait de son souffle, ta La retraite aussi quelquefois, comme le grand monde, fait éclore les semences des plus grandes affaires ». (ïurcnne. M.)
On fit marcher contre la province des troupes commandées par Montpesat, qui n'eut pas de peine à dissiper une bande d'énervés qui n'avaient, pour tenir la campagne, ni pain, ni armes, ni vêtements. (Montglat, 333.)
Cette révolte, si facilement noyée dans le sang, eût pu devenir considérable par suite de la trahison du maréchal dllocquincourt. Le lieutenant du roi à Hesdin, profitant de la mort du gouverneur de cette ville, l'avait fait entrer en révolte et devait la livrer aux Espagnols. « Le maréchal d'IIocquincourt avait de longue main une correspondance secrète avec le lieutenant du roi, par rapport au dessein qu'il avait de se révolter et d'attirer dans son parti la plupart de la noblesse et du peuple du Vexin et de la basse Normandie. Mais ces menées furent découvertes avant qu'il pût en venir à exécution. Il se trouva forcé de chercher son salut dans la fuite, et il y trouva la mort. On a cru que si cette campagne n'avait pas été si désastreuse pour les Espa-
(1) Turenne, Mémoires, -48!).