MISÈRE PARTOUT
se soulèvent, désertent le village, se retirent dans des montagnes inaccessibles ou chez leurs voisins (novembre -décembre 1663). Des forces considérables répriment la révolte, dont l'intendant annonce la fin au grand ministre : « On en a pris quelques-uns que Ton joindra à ceux de la Gapelle- Mainval pour en faire une chaîne pour les galères. L'on y laissera les troupes jusqu'à ce qu'ils se portent à quelque accommodement pour leur taille. » (Depping, t. III, p. 4-6.) La misère ne diminuait pas, entretenue par ces abus sans nombre. Loudun et le pays du Loudunais, les habitants de Loches, se plaignent d'être réduits à la dernière extrémité par les tailles et les gabelles. {Id. ., 50.) « La disette a été très-grande en la province de Normandie et presque par tout le royaume, écrit un bourgeois dcCaen en 1663. y> (29.) — « On voit par toute la France une pauvreté publique et générale, dit Guy Patin en décembre de cette mémo année. Vœ victis /... Malheur à ce royaume de France qui s'est laissé gouverner, depuis peu, par des animaux rouges, par des cardinaux enragés d'avoir le bien d'autrui, et de laisser beaucoup de biens à leurs neveux et nièces. )>(T. II, p. 385.) Le mal prit de telles proportions que la peste se déclara en plusieurs localités, el que les religieuses de Loches désertèrent la ville pour aller s'établir dans le Berry, dans le courant de l'année suivante (1).
A cette époque de notre histoire où la royauté, était si /; ^ y. puissante, la plupart des vieux abus de la féodalité pesaient *' encore sur les campagnes, et il n'était si chétif hobereau qui, sur ses terres, ne réclamât de vive force ses droits seigneuriaux. C'était le temps où un prélat, du haut de la chaire évangélique, apostrophait ainsi son auditoire populaire, refusant d'v trouver des frères : « Canaille chrétienne!... » (Sévigné, VII, 436); le temps où la maréchale de la Meilleraye disait qu'avec les gens de qualité Dieu y
(1) PaUet, Nouvelle hift. du Berry, V, 57.
regardait bien à deux fois avant de' les damner. C'étaient toujours les genpilhommes de Rabelais, qui, n'étant retenus par aucune considération divine ni humaine, s'en donnaient à cœur joie, et dévoraient le vilain jusqu'à la moelle. Les plus hauts dignitaires de l'Eglise donnaient au besoin l'exemple, témoin les archevêques de Reims et de Lyon, qui faisaient tout trembler sous eux, sans en excepter les intendants et l'autorité militaire. (Tallemant, III, 183, 194.
— Dangeau, III, 178.) Qu'est-ce que les manants pouvaient attendre de ces nobles gentilshommes, lorsqu'on voit Bassompierre tenir le poignard sur la gorge d'un père, tandis que sous les yeux de cet infortuné, un de ses amis viole sa fille? Hocquincourt offrir d'assassiner Condé dans les rues de Paris, et la Rochefoucauld, le moraliste, tenter d'étouffer le coadjuteur entre deux portes!
Il y en eut un qui fut roué vif en Grève ; le curé, le recommandant au prône, dit aux paysans de prier Dieu pour l'àme de leur seigneur mort des suites de ses blessures. (Tallemant, IV, 101.) Un autre, M. de Vaubecourt, quand il tenait entre ses mains des prisonniers, les faisait égoi^er par son fils, enfant de dix ans, pour l'accoutumer de bonne heure au sang et au carnage. Un autre encore, des environs de Saumur, lorsqu'il était en grande colère contre un paysan, lui disait : « Je ne veux pas te battre, je ne te battrais pas assez; mais je te veux faire battre par mon fils! » (Jd., II, 33.)
Aussi, quels hommes devenaient ces enfants (1)! L'un d'eux, à trente ans, avait tué soixante-douze individus en duel. Un jour, dans son château, il poursuivait, pour la
(1) « Des bandits, qne nous ferions chasser de nos antichambres, jouissaient d'honorables familiarités. Les Pomenars, les Gharnacé, les Falari, poursuivis pour des crimes ig^nominieux, tels que le vol et la fausse monnaie, étaient, à la faveur d'un nom connu et d'un cynisme amusant, admis et fêtés dans les compagnies les plus hautes et les plus précieuses. >
— Lemontey, sur VÉtahli»%ement monarchique de Louis A7F, 438.
LES GRANDS JOURS D*AUVERriNK. -20U
violer, la fille d'un de ses tenanciers : elle se précipite par la fenêtre et se tue. Mais trouvant le cadavre chaud encore, il consomme sur elle son crime opouvanlable. (ïd., X, 13.)
En vain les étals généraux de IGli avaient demandé à plusieurs reprises que, de trois ans en trois ans, des grands jours fussent tenus dans les différentes provinces du royaume, par les juges des divers parlements, « pour réprimer un monde de forfaits exécrables qui s'y font et commettent sans aucune punition ni vengeance, à cause de la grandeur et qualité des coupables, qui, avec toute impunité, vexent, battent, outragent, tuent et font mille extorsions au peuple (1). » Ce ne fut qu'en 1634 que la cour consentit à faire tenir à Poitiers des grands jours qui eurent à punir les crimes de la noblesse dans le Poitou, la Touraine, l'Anjou, le Maine, l'Angoumois et l'Aunis; ce qui fournit à l'avocat général Talon l'occasion de reprendre, mais sur des proportions plus modestes, la proposition des états généraux, et de réclamer la tenue des grands jours tous les huit ou dix ans, « parce que cette appréhension est capable de retenir la noblesse et les officiers en leur devoir (2). » Il ne fut pas déféré davantage au vœu de Talon, et ce ne fut que plus de trente années plus tard que cette juridiction exceptionnelle se rouvrit en Auvergne, dont les grands jours furent les derniers qui furent tenus (1665).
Ce tribunal redouté avait sous sa juridiction la haute et la basse Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, le Forez, le Beaujolais, le Lyonnais, le pays de Combrailles, la haute et la basse Marche, et le Berry. A la seule aimonce de l'ouverture des grands jours, la noblesse, se rendant justice par avance, gagna prudemment le large et déserta ces provinces. Ce fut comme une effarouchée de pies-grièches, lorsque s'abat, au milieu de ces petits tyrans des buissons, un fau-
(1) Etats généraux, XVII, 307; XVIII, 41. (i) Hesnàult, Abrégé chronologique, U, 626.
con au vol puissant et à la serre redoutable. Plus de quatre mois suffirent à peine à expédier près de treize mille affaires qui furent soumises aux jugés; et, dans une seule audience, celle du 30 janvier, il fut prononcé cinquante-trois condamnations à mort par contumace (1).
On est effrayé du nombre prodigieux et de la gravité des violences et des crimes qui furent dévoilés par l'instruction. « Les assassinats, les meurtres, les enlèvements et les oppressions étaient les matières communes des jugements, et il y avait un si grand nombre de criminels, qu'on en fit un jour effigier près de trente à la fois. » (Fléchier, 285.)
Ici c'était le noble marquis de Canillac, de l'illustre famille des Montboissier, qui, à elle seule, fournit cinq accusés, tous coupables et tous condamnés. Ce seigneur, outre la taille du roi, levait sur ses terres celle de Monsieur, celle de Madame, celle de tous les enfants de la maison, et faisait tous les ans ce que les autres ne faisaient qu'une fois en leur vie. Comme jadis le célèbre comte de Foix, Gaston Phœbus, le héros de la place du marché de Meaux, qui appelait indifféremment tous ses serviteurs du sobriquet de Mau-me-sert (2), Canillac avait douze affidés, ses douze apôtres, comme il les appelait, douze bandits dont il était le chef, et qu'il avait baptisés Sans -Fiance, Brise-Tout, etc., toujours prêts à exécuter tout ce qu'enfantait sa criminelle imagination. Beaucoup de seigneurs avaient ainsi leurs pillards et leurs assassins à gages (3). Comme celui-là était parent de M. de Novion, qui présidait les grands jours, il en fut quitte pour une légère amende.
Là c'était le baron de Sénégas, qui levait ses tailles à main armée, les exigeait à discrétion, usurpait les dîmes, et avait été jusqu'à démolir une chapelle pour en employer
(i) Fléchier, Mémoires sur les grands jours d'Auvergne^ 294.
(2) Voyez l'admirable description que fait Froissart de la cour du comte de Foix.
(3) Tallemant, III, 41; IX, 61.