LES GRANDS JOURS D'AUVERGNE
les matériaux à fortifier une de ses maisons. Il avait rançonné ses sujets, en avait assassiné plusieurs; il avait enfermé un de ses justiciables dans une sorte d'armoire humide, où il ne pouvait se tenir ni assis ni debout. Lorsqu'on le retira de cet abîme de souffrance, au bout de plusieurs mois, il était demi-mort; son visage n'avait plus rien d'humain; ses vêtements en lambeaux étaient couverts d'une mousse qu'avaient engendrée l'humidité et la corniption. (Fléchier, 233.)
Puis vinrent les hauts faits de la Motte-Tingry : « Le titre de noble, qui a été depuis longtemps un titre d'impunité pour les criminels, sembla lui donner le droit de faire quelques violences, comme les autres )).(/^/., 235.) Un paysan, de qui il prétendait exiger des corvées indues, eut l'audace de vouloir lui résister. L'ayant trouvé endormi sous un arbre, il lui tira un coup de pistolet qui ne fit que le blesser, et acheva de le tuer à coups d'épée.
Un notaire ayant eu l'outrecuidance de résister à M. de Veyrac et de verbaliser contre lui, ce hobereau indigné rassemble quelques traineurs d'épée des villages voisinsy et vient lui faire subir un véritable siège. Mais le notaire est homme de cœur, il résiste avec courage, se barricade, et jure qu'il jettera mort sur la place le premier qui violera son domicile. On parlemente alors, on entre en pourparlers, le notaire se rend à condition qu'il aura la vie sauve, se fiant à cette parole de gentilhomme si vantée, et qui valait mieux que tous les écrits passés entre vilains. Mais à peine Veyrac le tient-il en sa puissance, qu'il le tue d'un coup de pistolet et met sa maison au pillage. (Id, 221.)
En dépit des dénégations intéressées des admirateurs du bon vieux temps, l'infâme droit de markette était encore, au dire de Fléchier, assez commun en Auvergne^ il y a deux cents ans à peine. Lorsque la mariée était jeune et belle, le seigneur ne renonçait à l'exercice de son droit en nature que moyennant une redevance plus forte que celle doxxVW
se contentait d'habitude, « et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée )>. {Id. 173.)
La même coutume existait dans le Béarn (1). Un époux ne pouvait connaître sa femme avant de l'avoir offerte pour la première nuit au châtelain, qui en usait avec elle à sa discrétion. Le premier enfant né du mariage était libre de droit, parce qu'il pouvait arriver qu'il fût le résultat des plaisirs du seigneur (2).
Le clergé eut sa part dans ces condamnations, mais peutêtre, bien que les plus fortes peines ne tombèrent pas toujours sur les plus coupables. Les curés assistaient, comme aux plus beaux jours de la féodalité, à tous les repas de noces et de funérailles, et il en était qui ne rougissaient pas de refaire de la maison de Dieu une caverne et d'y établir des boutiques pour vendre et trafiquer. (Fléchier, 109, 225.)
On jugea aussi « un bon curé de village qui avait dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal gouvernée ; que c'était un royaume tyrannique \ qu'il avait lu de si belles choses dans un vieux livre qui parlait de la repu-
(1) Dans un dénombrement du seigneur de Lobier (Béarn), on lit : « Quant auguns de tais maisons se mariden, dabant (avant) que conexer lors molhers, sont tengutz de las presentar per la prumere noyet audit scnhor de Lobier per en far à son pleaser, o autrement Ion valhar cert tribut. »
(2) .... Per so qui poeyre star engendrât de las obres deudit senhor et de sons pleasers. » — Fors de BéarUy publiés par MM. Mazure et Hatoulet. Pau, 1842, p. 172.
Au xviiie siècle, ce droit odieux servit de sujet à trois pièces de théâtre : le Droit du seigneur, en cinq actes et en vers, par Voltaire (1762) ; le Droit du seigneur, opéra-comique en trois actes, par Desfontaines (178-1) ; et enfin le Mariage de Figaro, de Beaumarchais.
« C'est, dit la Correspondance de Grimm et de Diderot, ce droit atroce et ridicule, connu encore sous le nom de cuissage, monument honteux de nos lois féodales, que Ton a réduit, dans les provinces où il s'est encore conservé, à un usage de forme qui n'a lieu qu'en présence de deux magistrats, et qui devient par lu même, comme tant d'autres également absurdes, un simple signe de vassalité. »