TYRANNIE DES SEIGNEURS
les terres situées entre la maison de Cavoye et la rivière, donnant ainsi une leçon à ces manants qui prétendaient être les maîtres de ces héritages achetés au prix de tant de sueurs et de tant de misères, et dont Topiniâtreté se piquait de contre-barrer les désirs des nobles gentilshommes « à convenance et quelquefois à la nécessité desquels ils sont (4). :&
Chacun, au-dessous du roi et à son exemple, dépouillait les manants, employant la ruse ou la force, selon la mesure de sa puissance, ou selon Timportance de ceux auxquels il s'adressait. Le grand Condé lui-môme n'avait pas été exempt de tout reproche à cet égard; mais ses exactions passent inaperçues entre celles de son père et celles de son fils (2), si bien que ce superbe Chantilly,
Longtemps de race en race à grands frais embelli,
fut agrandi surtout par le vol et la spoliation.
Personne ne savait pressurer ses tenanciers comme le père du héros. On Tadmirait à la cour, on enviait son avarice impitoyable : « Voilà, disait-on lorsqu'il passait, un homme qui nous apprend à bien vivre! y> Telle était cependant la misère des campagnes, en butte aux pilleries de l'armée et des gentilshommes inférieurs, que Ton vit des paysans acheter à beaux deniers comptants Tiionneur de devenir ses tenanciers. Un jour, les habitants de je ne sais quel village vinrent le supplier de souffrir qu'ils s'avouassent de lui, afin d'être exemptés de loger les gens de guerre. « Mais, leur demanda-t-il, que me donnerez-vous pour cela? — Monseigneur, dirent-ils, nous vous ferons un pré-
(1) Saint-Simon, Mémoires^ III, ^35. — Le noble duc regrettait sans doute le temps où le seigneur pouvait échanger les terres qui lui étaient a aisées et nécessaires, pour étangs, moulins et autre hébergement. » — Pocquet de Livonière, sur Anjou ^ I, 67.
(3) Mort en 1709.
sont. » Il leur marchanda si bien sa protection, que l'offre de ce dmi gratuit, prix d'une injustice, dégénéra en une belle et bonne redevance annuelle et à échéances bien déterminées, et il les prévint au départ qu'il la leur demanderait plutôt la veille que le lendemain, (Tallemant, III, 179.)
Son petit-fils, le fils du héros, à force de s'arrondir en enfermant dans les murs de son parc les héritages de ses voisins, vint se heurter contre un secrétaire du roi, nommé Rose, qui, riche et fort de la protection de son maître, repoussait également les offres et les menaces du prince, lorsque après lui avoir fait essuyer mille taquineries, il fit ' jeter une nuit trois ou quatre cents renards dans son parc. Le parc était bien clos; les renards durent s'arranger pour y vivre de leur mieux, et, en quelques jours, faisans et lapins, perdrix et lièvres, tout eut disparu. Le tour, qui eût paru charmant si quelque croquant en eût été la victime, eut moins de succès auprès du favori du roi, et Condé fui contraint de faire détruire les renards à ses frais.
« L'étendue, ajoute Saint-Simon, qu'il sut donner à Chantilly et à ses autres terres par de semblables voies, est incroyable, aux dépens de gens qui n'avaient ni l'audace de Rose ni sa familiarité avec le roi; et la tyrannie qu'il y exerçait était affreuse. »
Un jour, en plaisantant, il vida le contenu de sa tabatière dans le verre du poète Santeul, qui en mourut le lendemain. .
Au commencement du siècle suivant, deux frères de Guiscard, homme très-bien en cour, Labourlie et son frère l'abbé, vivaient dans leurs terres en brigands. Labourlie ayant été volé, fit donner, de son autorité privée, une trèsrude question à un de ses valets qu'il soupçonnait. « Cette affaire éclata et en renouvela d'autres fort vilaines qui s'étaient assoupies. » (Saint-Simon, IV, 230; VII, 23G.)
Le maréchal de Joyeuse mourut en 1710, à plus de quatre-