‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 45 sur 114 · TYRANNIE DES SEIGNEURS · texte numérisé non relu

TYRANNIE DES SEIGNEURS

vingts ans : « C'était une manière de sacre et de brigand, qui pillait tant qu'il pouvait, pour le manger avec magnificence. » Telle est l'oraison funèbre que lui accorde Saint- Simon. (XVI, 6.)

e: Le marquis d'Ambre, dit-il ailleurs, mourut en même temps, à quatre-vingt-deux ans (en 1 721). Il avait de grandes terres où il fit le petit tyran, comme autrefois, s'y fit des affaires désagréables, et eut force dégoûts dans sa charge de lieutenant général de Guyenne. » (/d., XXXIV, 242.)

C'étaient tous, on le voit, des vieillards qui avaient conservé les habitudes du bon vieux temps, du temps de Louis XIV.

Gérard, baron de Charnacé, avait été l'un des plus habiles et des plus heureux diplomates mis en œuvre par Richelieu (1). Son fils, qui était un bandit, pensa que, son père ayant bien servi le roi, il pouvait, lui, se récompenser en se faisant marquis. Il fut donc marquis de Charnacé. Il vivait dans ses terres de Fresne, en Anjou, en véritable despote, et faisait tout trembler devant lui. « La tradition conserve encore le souvenir de quelques traits de la vie de ce petit tyran, dont plusieurs prouvent le peu de cas qu'il faisait de la vie de ceux qu'on appelait alors des vilains (2). » Entre autres travers, il avait celui de faire de la fausse monnaie, ce qui, du reste, mérite à peine d'être relevé, à force d'être commun parmi les gentilshommes (3). Il faut dire que le roi lui-même donnait un peu l'exemple. Gendre d'un faux-monnayeur par madame de Maintenon, née dans les prisons de Niort où son père était détenu pour un crime de cette na-

(1) « Cet homme est admirable, disait le roi Gustave-Adolphe; je le trouve toujours de même goût et de môme humeur que moi ; et jamais je ne le prends en défaut. » — Bayle, art. Charnacé. — Ménage, III,

(2) J.-F. Bodin, Recherches sur l'Anjou, II, 369.

(3) Tallemant, I, 220; VI, 150, 200; VIII, 38, 40; IX, 57, 61, 173... — Retz, I, 72, etc.

ture — et aussi pour avoir assassiné sa femme, — Louis le fut surtout par lui-même, usant et abusant de la banqueroute et du faux monnayage, et inventant chaque jour de nouveaux moyens pour ruiner ses sujets, déjà ruinés par l'impôt. (Dangeau, II passim. — Sévigné, VIII, 133.)

Donc Charnacé' avait épousé mademoiselle de Bouille, un peu trop tard, paraît-il, car ils avaient mis un enfant sous le poêle. Il y avait d'ailleurs plusieurs motifs pour que la fiancée ne prît pas l'appellation de demoiselle, car elle avait épousé antérieurement Pomenars, puis avait fait casser son mariage.

On connaît le charmant et spirituel Pomenars, l'un des hommes à la mode du xv!!"" siècle, l'ami de madame de Sévigné, le pauvre Pomenars , comme elle l'appelle (V, 175), absolument comme Froissart s'apitoyait jadis sur les povres brigands de son temps. Chacun en voulait à sa tête : le comte de Créance, à cause d'un enlèvement qui avait jeté la honte et le désespoir dans sa famille ; le roi, à cause de la fausse monnaie, si bien que Pomenars portait la barbe longue et refusait de prendre soin d'une tête qui, en dernière analyse, ne lui resterait peut-être pas. Mis hors de cause pour l'affaire de l'enlèvement, la spirituelle marquise lui conseilla de se raser au moins d'un côté, et, lorsqu'il eut été également acquitté pour la fausse monnaie, il paya les épices de son arrêt en fausses espèces. « Me voilà tranquille désormais, s'écria-t-il, je ne pourrai jamais être pendu, puisque je ne l'ai pas été de cette fois. y>

« C'est un plaisir, écrivait madame de Sévigné à sa fille, lors de l'affaire de la Voisin, d'entendre Pomenars parler sur tous ces poisons. On est tenté de lui dire : « Est-il pos- » siWe que ce seul crime vous soit inconnu? » Il vous fait dix mille compliments 3>, lui dit-elle une autrefois, en parlant de ce bandit de bonne compagnie.

La belle-mère de Charnacé et de Pomenars avait épousé le duc deLude, grand maître de l'artillerie. C'était une virago

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'qui faisait trembler la province, ne quittait point ses terres, ne se plaisait qu'à la chasse et avec ses chevaux. Ne pouvant les avoir auprès d'elle dans les salons de son château, elle avait fait son boudoir de leur écurie, qu'elle ne quittait pas, et dans laquelle elle faisait sa toilette. Sévère jusqu'à la férocité sur la moralité des autres, elle fit une fois mutiler en sa présence un ecclésiastique qui avait abusé d'une de ses suivantes, le fit guérir, et le renvoya après lui avoir remis, soigneusement renfermé dans une boîte, ce qu'elle lui avait fait enlever. (Dangeau, I, 471 ; II, 192; IV, 243.) Gomme Condé et les autres, son gendre, le marquis de Charnacé, ne se faisait pas faute d'enfermer dans son parc les terres de ses voisins, et parfois avec tant d'esprit, et en faisant à ceux-ci de si plaisants tours, que le roi lui-même en riait, et aussi la justice, qui se trouvait désarmée. (Saint- Simon, III, 235.) Au nombre de ses voisins se trouvait un homme nommé Pioger, moitié paysan, moitié propriétaire, grand chasseur, et dont la renommée pour dresser les chiens était parvenue jusqu'à Louis XIV. Chaque année il allait conduire un chien couchant à Versailles, et un jour que le roi, après avoir essayé le dernier avec lui, le comblait d'éloges et vantait son talent sans égal : ec Je suis aise, sire, dit Pioger, qu'il convienne à Votre Majesté, car c'est le dernier qu'elle recevra de moi. — Et pourquoi donc cela? demande le roi surpris. — J'en dresserai toujours, sire : seulement je ne pourrai pas longtemps les amener à Versailles. Monseigneur de Charnacé ne le trouve pas bon, et quoique je mette sur le collier de mes chiens : J'appartiens au roi^ monseigneur de Charnacé tire dessus. Je continuerai donc d'en dresser pour Votre Majesté, et alors, comme M. le marquis s'est déjà fait la main en s'exerçant au tir sur un couvreur qui réparait la toiture du château, un de ces matins, au lieu de threr sur vos chiens, il tirera sur moi. i>

Cela donna à réfléchir au roi, qui se décida enfin à faire arrêter le marquis.

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