CHAPITRE VI
Colbert. — Détresse des campagnes. — Famine. — Misère effroyable. Extorsions fiscales. — La comédie des états.
« Jamais, il est triste do le dire, la condition des habitants des campagnes n*a été aussi misérable que suus lu règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert, c*est-k-dirc dans la plus belle période de ce règne et au commencement de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la meillcui'e partie. »
Pierre Clément, Vie de Colbertt 278.
Les troubles de la Fronde avaient porté un coup fatal aux réformes agricoles, de Sully. L'administration des finances était redevenué plus que jamais la proie de l'ignorance et de la cupidité, et Colbert trouva le trésor vide, deux années de revenus consommées d'avance, le peuple accablé d'impôts, les domaines aliénés, les exemptions, les charges, les privilèges multipliés sans mesure, les recettes sans règle, les dépenses sans frein, partout la fraude, la malversation, le désordre.
Depuis que les seigneurs et l'armée pillaient peut-être un peu moins, les agents du fisc semblaient avoir pris à ti\che de les remplacer, la main royale couvrait tout, mais on ne la sentait guère que par la griffe du fisc. La royauté tenait Jacques Bonhomme cloué sur un rocher de douleur, livrant ses entrailles au fisc, vautour implacable qui seulement se multipliait et pullulait comme la vermine autour du corps affaibli par la misère et la maladie. Il était à la fois dévoré par les loups et rongé par les poux ! On avait poussé si loin l'abus de la vente et de la ferme des offices finan-
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ciers, qu'un seul titulaire ne suffît bientôt plus, il y eut pour chaque place jusqu'à quatre agents, inutiles et supernuméraires (1), désignés ainsi : l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal.
A peine arrivé au pouvoir, Colbert commença par instituer une chambre de justice (1661) pour poursuivre les gens de finance. Mais comment faire pénétrer la lumière dans les profondeurs de ce chaos? comment se diriger dans les ténèbres des souterrains creusés par ces maltôtiers que le surintendant d'Effiat comparait à la seiche, qui sait l'art de troubler l'eau pour tromper les yeux du pêcheur qui l'épie? L'argent du prince est sujet à la pince, disaient-ils, et à l'abri derrière cet aphorisme, pour verser trente-cinq millions dans les caisses de l'État, ils levaient quatre-vingtdix millions de tailles sur le peuple (2).
En 1664, il fit annuler les lettres de noblesse accordées depuis vingt ans, en énonçant que ces privilèges étaient accordés <i au préjudice de plusieurs paroisses, incapables depuis lors de payer leur taille, à cause du grand nom- . bre d'exempts qui recueillaient les principaux fruits de la terre, sans contribuer aux impositions dont ils durent porter la meilleure partie au soulagement des pauvres. » Les usurpateurs de titres nobiliaires furent poursuivis, et en Provence seulement, douze cent cinquante-sept bourgeois perdirent ainsi leurs privilèges de noblesse usurpée.
La royauté eût pu porter à l'actif de ses revenus le trafic des anoblissements, auquel il n'y aurait rien à reprendre si elle l'eût exercé avec probité, et si, en vendant un titre, impôt volontaire assis sur l'orgueil et la folie des parvenus, elle n'eût vendu en même temps des privilèges dont le contre-coup accablait le peuple. Mais il arrivait qu'après
(1) Déclaration du 30 mai 1664.
(2) P. Clément, Vie et adminisiration de Colbert, 97.
avoir vendu ranoblisscment, elle annulait par un édit postérieur tous ceux qu'elle avait accordés depuis un certain temps, fixé d'ordinaire à trente années, ce qui n'avait d'autre, but que de forcer ces bourgeois-gentilshommes à payer une seconde et une troisième fois, pour ne pas perdre l'argent du premier achat. L'improbité de Louis XIV, qui ouvrit souvent devant elle des horizons nouveaux, n'avait ici rien d'original, et il ne faisait que suivre les errements de ses prédécesseurs, de Louis XIII, et de Henri IV lui-même. (P. Clément, 15.8.)
Ce premier pas fait, Colbert voulut frapper sur les maires, échevins et autres officiers municipaux, et sur toute cette portion vaniteuse de la bourgeoisie qui avait acheté de petites sinécures pour s'exempter de la taille. Mais cette fois, ceux qui profitaient de l'abus étaient si nombreux, ils s'agitèrent tant, que l'on dut se contenter d'un moyen terme, et il fut concédé, en d567, qu'ils pourraient faire valoir par intermédiaire jusqu'à deux charrues sans que leurs gens fussent sujets à la taille.
Dans cette môme année 1667, il publia un règlement général qui devait avoir pour effet de faire ressentir à tout le royaume les bienfaits de l'ordonnance de 1659. « Pour dépouiller les communautés, y est-il dit, on s'est servi de dettes simulées, et l'on a abusé des formes de la justice. Aussi ces communes, qui avaient été concédées pour demeurer inséparablement attachées aux habitants des lieux, afin de donner moyen aux habitants de nourrir les bestiaux et de fertiliser leurs terres par les engrais, en ayant été aliénées, les habitants, privés des moyens de faire subsister leurs familles, ont été forcés d'abandonner leurs maisons, et, par cet abandonnemcnt, les bestiaux ont péri, les terres sont demeurées incultes, les manufactures et le commerce ont souffert. »
Il poursuivit impitoyablement ces incroyables iniquités qui s'étaient glissées sur la répartition et l'assiette des
failles, aussi bien que sur leur perception même (1); seulement, tout en rendant hommage au génie libéral du grand ministre, il ne faut pas perdre de vue qu'en fait, presque toutes ces réformes étaient, dès l'origine, frappées d'impuissance, par suite du nombre et de l'autorité des personnages intéressés au désordre, et c'est dans toute la naïveté de son cœur que madame de Sévigné écrivait ces lignes :
(1) « Les ofliciers de rélection qui veulent s'attribuer la connaissance des désordres et des abus qui se commettent en la levée des droits du roi, abandonnent tout à fait les persécutés et le pauvre peuple par des intérêts infâmes, et ajoutent toute créance aux procès-verbaux qu'on leur porte, et, en cette dernière affaire, ils ont été si peu prudents, qu'ils ont décrété prise de corps contre le nommé Guimault, qui a été fort excédé en sa personne, qui a vu une de ses filles tuée en sa présence, sa femme, une autre de ses filles et sa servante blessées de coups d'épée et de bâton, et ils envoyèrent mettre leur décret à exécution dans le temps qu'on enterrait cette pamTe créature. En vérité, monseigneur, la juridiction criminelle n'est pas trop bien placée en sûreté entre leurs mains. Les sergents en général, et particulièrement ceux qui sont préposés au recouvrement des tailles, sont des animaux si terribles, que pour en exterminer une grande partie, vous ne pourriez jamais rien faire de plus digne de vous. » — Lettre du lieutenant criminel d'Orléans -à Colbert, citée par Chéruel, Hist. de l'administration en France, II, 137.
De leur côté, les magistrats municipaux abusaient do leur autorité pour accabler le peuple d'impôts, dans le but odieux de se décharger eux-mêmes : « Ce qui est pratiqué, écrivait l'intendant de Dijon à Colbert, en toutes les communautés de Bourgogne, à la foule du menu peuple, et à l'avantage des magistrats et principaux habitants de chaque communauté, en sorte que, quand ils ont été obligés de payer 10 000 francs, les maires et échevins n'ont point fait de difficulté d'en imposer pour 20000 et quelquefois davantage; et voici quel était l'intérêt des magistrats et principaux habitants, qui est à l'égard des premiers, qu'outre ce qu'ils pouvaient s'approprier de ces sommes, ils en employaient une bonne partie en dépenses inutiles, comme voyages, festins, présents, et autres de cette nature; et l'avantage que les plus puissants de la ville en recevaient, outre qu'ils étaient tour à tour dans les magistratures, c'est que, môme quand ils n'y étaient pas, ils ne payaient rien, ou fort peu de ces impositions. » — Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV f publiée par M. Depping, I, 667,
« Madame de Rohan et madame de Coëtquen ont été fort soulagées. Madame la princesse de Tarente espère que Monsieur et Madame la feront soulager aussi; c'est une grande justice j puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux, en sa présence, de voir ruiner ses habitants (1). »
L'abus grandit donc, au lieu de disparaître, et Vauban constate qu'au commencement du siècle suivant il y avait des fermes de quatre à cinq cents francs de revenus qui payaient cent francs ou plus, tandis que d'autres de trois ou quatre mille francs, mais appartenant à quelque personnage influent, n'en payaient que trente ou quarante. Suivant lui encore la multitude . des petites taxes vexatoires engendrées par les affaires extraordinaires était cent fois pire que toutes les crues de l'impôt (2).
Colbert promit des primes et des gratifications aux receveurs qui sauraient faire rentrer les tailles dans les délais, sans poursuites ni contraintes; il renouvela l'ordonnance, toujours mise en oubli, de ne saisir ni les instruments ni les bestiaux de labour pour défaut de payement de l'impôt. Afin d'encourager les propriétaires à donner du bétail à cheptel, il défendit de saisir, pour le même motif, plus d'un cinquième des bestiaux placés à cheptel, et pour fait de solidarité entre les chepteliers et leurs coparoissiens. Le droit de pied fourché sur le bétail fut aboli à vingt lieues
(1) Sévigné, III, 302. — Foucault, intendant de Poitiers, écrivait à son père, le 3 novembre 1685 : « J'ai diminué la paroisse de M. Pussort (oncle de Colbert), qui est la plus soulagée de toutes. Ses métayers ne payent presque point de taille... » Joseph Foucault répond à son fils: « Il est bon que M. Pussort soit informé du bon office, mais il faut que ce boit par un autre que par vous, et que son fermier lui en donne avis. Il a son frère, M. Hersan, qui est trésorier de France au bureau de Poitiers ; il faudrait voir si vous ne pourriez rien pour lui : cela plairait fort à son maître. 11 faut tâcher de conserver son amitié par toutes les voies. »
(2) Vauban, Dîme royale, 51, 55.
autour de Paris, et une ordonnance de 16G7 exigea qu'en cas de saisie on laissât au paysan une vache, trois brebis ou deux chèvres.
Remarquons cependant qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux les belles ordonnances de Colbert. M donne d'une main, mais il retient de l'autre. Il défend bien haut pour le public, mais il permet tout bas, et désire même que les intéressés ne connaissent pas la défense qui semble les protéger. Le 2 octobre 4670, il n'interdit pas à la Galissonnière les saisies de bestiaux ; il l'invite seulement à en être très-sobre. « Il ne faut pas toutefois, ajoute-t-il, que les peuples sachent ce que je viens de vous dire, pour ne pas payer; mais il faut qu'une ou deux saisies en chaque élection les oblige, par l'appréhension de tomber dans le mal, à payer sous la même peine; et je suis persuadé, par l'exemple de toutes les généralités et par les grands soulagements que le roi a donnés à ses peuples, qu'en ménageant la crainte de la saisie, l'on pourra les porter à payer sans en venir à cette extrémité. » (Depping, II, 212.)
Quelques mois auparavant (29 août 4670), il se montrait plus explicite avec de Bessons, intendant du Velay, du Vivarais et du Gévaudan : « Je proposerai au roi, lui écrit-il, de vous donner un ordre pour vous servir des gens de guerre pour le recouvrement de la taille ; mais vous devez observer que ce moyen ne doit être employé qu'en cas d'absolue nécessité. ï> (Depping, II, 209.)
Il était cependant une espèce d'imposition, plus funeste encore que la taille arbitraire elle-même, plus odieuse au peuple, plus féconde en calamités et en vexations sans nombre : je veux parler de la gabelle. Deux commis de la ferme ayant été massacrés dans une violente sédition qui s'éleva dans deux villages de la Marche, Colbert put se convaincre, par le résultat de l'enquête ordonnée à cette occasion, que les violences et les extorsions dont ils étaient victimes avaient poussé les paavres ahaniers à ces excès
coupables. (Bailly, I, 438.) Rien ne peut peindre la terreur profonde que le nom seul de la gabelle répandait dans les campagnes. C'était pour eux un être réel, un vampire insatiable; ils lui avaient donné un corps, comme à ces fantastiques visions qui peuplent les ténèbres pour Tenfant ignorant et peureux. Un jour, dans ce grand siècle de Corneille, de Molière, de Pascal et de la Fontaine, le bruit se répandit, dans un village de la Bretagne, qu'il y avait au presbytère un monstre inconnu, indéfinissable, toujours en mouvement, quoique immobile en apparence, et qui se tenait dans une sorte de guérite fixée à la muraille, où il agitait de droite à gauche une longue queue; respirant avec un bruit sec et mécanique, faisant entendre parfois, et jusque dans la nuit, une voix qui rappelait le chant monotone du coucou printanier; et ensuite, sonnant comme la clochette de la messe, avec régularité, mais sans uniformité. Les uns l'avaient vu, d'autres entendu seulement, d'autres enfin l'avaient vu et entendu, de leurs yeux et de leurs oreilles. On s'interroge, on s'inquiète, on se rassemble, tous les bonnets bleus s'échauffent, chacun saute sur son bAton, et tous marchent en rangs pressés contre le presbytère. Le curé s'avance pour savoir la cause de cette nouvelle jacquerie.
« Monsieur le curé, dit l'un d'eux, c'est la gabelle qui est chez vous, nous le savons bien, et nous voulons la tuer, j
Le curé comprend que ce n'est pas le moment des longues démonstrations scientifiques :
ce Eh! non, mes enfants, vous vous trompez : ce n'est pas la gabelle, c'est le jubilé ! »
A ce mot, l'émeute se découvre le front et se précipite à genoux.
Or la gabelle qu'ils avaient voulu assommer, le jubilé devant lequel maintenant ils récitaient leur chapelet, c'était une pendule que le curé avait fait venir de la ville. (Sévigné, Illy 57.) On ne connaissait point cela dans le pays. Quel
besoin le paysan avait-il, en effet, de connaître la marche du temps, qui pour lui ne marchait pas, et qui semblait dormir immobile, sans faire descendre jusqu'à lui un seul de ces progrès dont il semait les germes dans les cités?
On sait quelle influence exercent les routes et les divers moyens de viabilité sur la richesse et la prospérité des campagnes. Le fumier des villes était perdu pour les champs; la police municipale, par mesure sanitaire, le faisait jeter dans les rivières qui les traversaient. On entretenait à peine, pour le passage des troupes et les voyages des seigneurs, les grandes routes qui relient les uns aux autres les grands centres de population; mais les bourgs manquaient de chemins pour l'enlèvement des denrées, qui, ne pouvant être tirées hors du pays, pourrissaient sans valeur entre les mains des campagnards.
Sans doute on était loin déjà de ce temps où saint Mayeul, invité par Bouchard, comte de Paris sous le roi Robert, à venir de son abbaye de Cluny à Saint-Maur, près Vincennes, pour y verser un essaim de religieux de son ordre, trouvait inconvenant que l'on prétendît l'embarquer dans un voyage aussi difficile, et qu'on lui demandât de venir en des terres étrangères et inconnues (1). Mais pour mener à bien une traversée de Paris en Bretagne, il fallut à madame de Sévigné deux calèches, sept chevaux de carrosse, un cheval de bât pour porter son lit, trois ou quatre hommes à cheval, et nous commençons à sourire de la voir s'extasier sur la diligence et la fidélité de la poste lorsqu'il lui arrivait de ne mettre que neuf jours à lui apporter des nouvelles de sa fille : c'est autant de jours qu'il faut, dès à présent, pour la même distance, d'heures au chemin de fer, et de minutes au télégraphe électrique.
« Que de cahots ! s'écriait-elle, et quelle cruauté qu'au
(1) Etats généraux, V, 3. — Une charte de 1080 appelle laPouille . terras incognitas Apuliœ. — Guérard, Cartul. de Saint'Père de Chartres,
mois de juin les chemins de Bourgogne soient impraticables! > — « Si VOS chemins, écrivait-elle ailleurs, sont aussi gâtés que dans celui-ci, je plains M. de la Garde; tout commerce est quasi rompu dans cette province. > (TV, 294; VIII, 212.)
Le grand ministre résolut de porter remède à ce funeste état de choses. Il est vrai de dire que le fardeau de la construction et de l'entretien des routes retombait encore sur les épaules du paysan, et que tous ces travaux se faisaient au moyen de conées nouvelles ajoutées à toutes celles qu'il devait déjà. On rencontrait de grandes troupes de cent ou deux cents villageois, portant et voiturant les matériaux, suivis des huissiers en robe (1), qui les requéraient au nom des seigneurs, s'il s'agissait d'un chemin de châtellenie; au nom du maire, si c'était un chemin d'une ville à l'autre; au nom du roi, si c'était une route royale, et d'une extrémité du royaume à l'autre.
S'il faut en croire la spirituelle marquise, l'ingénieur de ces travaux était le premier venu, et son cocher remplissait parfois cet office (2).
Dans certaines provinces, en Bretagne par exemple, les chemins étaient communément exécutés par des salariés, dont, à la vérité, le campagnard payait les salaires, puisque l'argent en était pris sur la consommation du vin, sur les gabelles, sur les tailles : l'entretien s'en faisait le plus souvent avec le produit des barrages et travers. Deux poteaux étaient traversés pas une barre qui se baissait devant les chevaux ou voitures qui refusaient d'acquitter le droit : on leur barrait le chemin. Lorsque les fermiers de ces perceptions, appelés maîtres de chaussées, ne se chargeaient pas des, réparations des chemins, l'entretien en était pris sur
(1) Registres du parlement, 26 octobre 1662.
(2) « Il y a tous les jours cent ou deux cents hommes/et le sénéchal, à leur tôte, soutenu de l'avis de nos cochers. » (V, 23i.)
l'impôt, OU bien il se faisait au moyen de corvées, comme leur construction. (Ordonnance du 18 juillet 157G.)
Voulant faire prévaloir le système des salaires sur celui des corvées, Colbert avait assis un nouvel impôt, dont les rentrées devaient, dans sa pensée, suffire aux nécessités des travaux publics, auxquels il avait su imprimer une si vigoureuse impulsion. Mais dans un édifice mal construit de la base au faîte, la pierre même que Ton glisse pour le réparer surcharge encore les fondements et hâte sa ruine. Saint-Simon, dont le génie implacable contraste avec la basse flagornerie de ses contemporains, et qui s'est attaché à Louis XIV comme Tacite aux successeurs d'Auguste, Saint-Simon va nous apprendre quel fut le résultat de cette tentative.
« Les financiers se sont approprié avec une entière franchise, sans la faire changer de nom, l'imposition qui se fait tous les ans dans chaque généralité pour les grands chemins. La plupart des ponts étaient rompus par tout le royaume, et les grands chemins étaient devenus impraticables. Le commerce, qui en souffre infiniment, donna l'éveil. L'Escalopier, intendant de Champagne, imagina de les faire accommoder par corvées, sans même donner du pain. On l'a imité partout, et il a été fait conseiller d'État. Le monopole des employés à ces ouvrages les a enrichis; le peuple en est mort de faim et de misère à tas, et à la fin la chose n'a plus été soutenable et a été abandonnée, et les chemins aussi. Mais l'imposition pour les faire et les entretenir n'en a pas moins subsisté pendant ces corvées et depuis, et n'a pas moins été touchée comme une branche des revenus du roi. » (XII, 262.)
Le génie bienfaisant de Colbert vint plus utilement au secours des campagnes, en obligeant, par l'ordonnance de 1671, les provinces à éteindre les dettes des communautés rurales. Les villes aidèrent les villages à se libérer, et la bourgeoisie rendit au peuple une partie de ce
qu'elle lui avait pris. Jamais pareille hardiesse n'avait été tentée. Pour la Bourgogne seule, il ne s'agissait pas d'une somme moindre de 2 800 000 livres. Puis, pour éviter' que la misère ne mît à l'avenir des villages à la merci des cités, il restreignit et rendit presque impossible aux communautés le droit d'aliéner leurs possessions.
Par malheur, les campagnes purent rarement profiter des bénéfices de ces sages ordonnances, notamment pour le rachat des immeubles aliénés (1), et le bon vouloir du tout-puissant ministre était, dans l'application, annihilé par mille impossibilités sans cesse renaissantes.
Et cependant, comment se fait-il que sous Colbert la France ait eu si grand faim (2), maladie qui, remarquonsle dès à présent, va passer désormais à l'état chronique, pour peser sur les campagnes jusqu'aux derniers jours de la monarchie? C'est que Dieu, qui n'a pas fait l'homme pour l'isolement, mais pour la société, qui n'a pas fait les nationalités pour l'antagonisme et la guerre, mais pour l'harmonie, a voulu que nul ne fût complet et qu'aucune nation ne pût se suffire à elle seule, rapprochant au contraire les peuples et les liant en faisceau par leurs besoins, en dépit de leurs maîtres qui les divisent au profit de leur ambition. Colbert, ministre absolu d'un souverain absolu, voulut que la France pût se suffire à elle-même et que, tributaire de l'étranger pour son industrie, elle s'affranchît du joug de sa dépendance, dût-elle pour cela renoncer à lui vendre
(1) « Les intérôts des communes ne fiirent pas ménagés... En payant au trésor des taxes modiques, les détenteurs des biens communaux qui avaient été usurpés ou concédés à vil prix, et dont le rachat n'était point encore consommé, obtinrent d'ctrc confirmés dans leur possession. » — Bailly, I, ^466.
(2) On connaît ce rébus^ si populaire au siècle dernier :