‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 47 sur 114 · G DE LA K LA FRANCE · texte numérisé non relu

G DE LA K LA FRANCE

J*aî souvenance de la souffrance qu'a souffert la Franco sous Colbert.

ses blés et ses vins, sa véritable richesse. Il fut donc incomplet comme Sully, mais dans un sens opposé à Sully. L'ami de Henri IV sacrifia tout à l'agriculture et ne comprit pas l'industrie : « La France, disait-il, n'est pas propre à de telles babioles, et cette vie sédentaire de manufactures ne peut faire de bons soldats. » Colbert donna en toute occasion le pas à l'industrie sur l'agriculture, dont il comprima l'essor par des entraves de toutes sortes. Non content de prohiber l'exportation des grains à l'étranger, il en gêna encore, par d'absurdes restrictions, la circulation de province à province. Il voulut avant tout que le blé restât à bas prix pour favoriser ces manufactures, ces centres industriels et féconds qui, à sa voix, surgissaient sur tous les points du -pays : il y réussit; seulement il arriva que les laboureurs, n'étant plus excités par l'espoir du gain et voyant le marché restreint, se découragèrent, ils commencèrent leur désastreuse et persévérante émigration vers les villes; si pleines de séductions, et qui les invitaient à délaisser l'atelier agricole, devenu plus que jamais une impasse, en leur offrant dans les cités des travaux moins pénibles et plus lucratifs. Le plat pays fut déserté, l'agriculture dépérit abandonnée, les campagnes demeurèrent incultes, et la stérilité et la disette furent le résultat de cette faute immense. Il faut le dire, tout conviait Colbert à entrer dans cette voie funeste. Découragé par l'excès des tailles, tourmenté par les frais de contrainte, d'exécution, d'emprisonnement, ruiné par la vente de ses bestiaux, et par toutes les vexations qui naissent de la confusion et du désordre, l'habitant des campagnes avait négligé la culture des terres (1). La récolte de 1661 fut donc insuffisante, et le peuple, avec sa courte vue, son défaut de mémoire et son intelligence habituelle, sensible aux dangers du jour, mais sans prévoyance pour les difficultés du lendemain, oublia tout d'un coup

(1) Bailly, Hist. financière^ I, 409.

qu'il s'était parfaitement trouvé, pendant nombre d'années, de la libre circulation des grains introduite par Sully, et il se prit à rejeter sur cette liberté les causes de la disette. Le parlement céda aux clameurs populaires, et rendit, trois semaines avant l'entrée de Colbert au pouvoir, un premier arrèjt (19 août 4661) qui défendit aux marchands de contracter société pour pratiquer le commerce des grains et en faire des amas. Le tort de Colbert fut de se lancer à outrance dans cette route qu'il trouvait ouverte devant lui.

Les effets ne se firent pas attendre, et bientôt une famine terrible fit mourir par milliers les paysans dans les campagnes abandonnées. Ils affluèrent dans les villes, encombrant les hôpitaux, et à Paris, l'hôpital général les reçut dans ses succursales, mais seulement pour jusqu'au temps de la moisson.

« La pauvreté et la paulette, écrit Guy Patin en 1668, font belle peur à bien des gens et en empêchent bien de dormir à leur aise. Jamais le monde ne fut si pauvre ni si misérable, de mémoire d'homme... On se plaint ici tout haut de la misère du temps, mais il y en a bien plus qui ne savent comment s'en mettre à couvert. Pour moi, j'ai toute ma vie présenté à Dieu la requête de Salomon, qu'il ne me donnât ni pauvreté ni richesse, mais je tremble quand je vois tant de désordres. » (III, 300.)

On ne mourait pas que de faim alors, et la peste aidant, la mort moissonnait à pleine faux au milieu de ces populations étiolées. La contagion n'avait jamais complètement cessé de sévir dans le midi, à Toulon, à Marseille. Le nord de la France, Dunkerque, Calais, Dieppe, Rouen ressentirent ses horreurs en 1668 et 1669 (1), et en Champagne, à Provins, on fit des processions pour être préservé de ses atteintes. Les murailles furent réparées, on s'entoura d'un cordon sanitaire, on fit la garde aux portes de la ville, dont

(1) Depping, Aff. municip, et comm,^ 1. I.

rentrée ne fut permise que sur la présentation d'un billet de santé en bonne forme; la famine, qui avait désolé la province en 1667, avait facilité sa tâche au terrible faucheur de l'éternité (1). Ajoutons que quelques cantons de la province furent, en 1669, dévastés, incendiés par l'armée de Lorraine et de Wurtemberg (2).

C'est dans les. écrivains du temps qu'il faut lire le récit de ces misères étranges, car tout ce qu'on ajouterait à de pareils tableaux ne ferait que les affaiblir. Laissons-les donc parler un moment (3).

«... Les pauvres hommes des champs semblent des carcasses déterrées; la pasture des loups est aujourd'hui la nourriture des chresliens; car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes mortes et étouffées, ils se repaissent de cette chair corrompue qui les fait plutôt mourir que vivre.

» L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la mamelle, qui la tétait encore après sa mort, et qui mourut aussi trois heures après... Un misérable homme à qui trois de ses enfants demandaient du pain les larmes aux yeux, les tua tous trois et ensuite se tua lui-mesme... Un autre, à qui sa femme avait pris un peu de pain qu'il se réservait, luy donna six coups de hache, la tua à ses pieds et s'enfuit... Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on assure que dans les lieux circonvoisins la moitié des paysans est réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne soient bordés de corps morts.

»... Il n'y a rien de plus véritable que dans le Blaisois, la Sologne, le Vendômois, le Perche, le pays Chartrain, le Maine, la Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le blé et l'argent manquent, il y a plus de

(1) Bourquelot, II, 223, 224.

(2) Chalette, Précis de la'stat. gén. de la Marne, II, 282.

(3) Bibliothèque de l'Arsenal, Recueil de pièces, no 1675 bis.

trente mille pauvres dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de faim.

» En soixante-trois familles de la paroisse de Chambon, on n'a pas trouvé un morceau de pain ; il y avait seulement dans une un peu de paste de son que Ton mit cuire sous la cendre; et dans une autre, des morceaux de chair d'un cheval mort, depuis trois semaines, dont la senteur estoit espouvan table.

» Les pauvres sont sans lit, sans habits, sans linge, sans meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la plupart tout défigurés comme des squelettes, et les enfants sont enflés... Plusieurs femmes et enfants ont estes trouvés morts sur les chemins et dans les blés, la bouche pleine d'herbes.

» M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du Blaisois, assure que plus de vingt-huit de sa paroisse sont morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans le môme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes ; ils dévorent les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux, ils se mangeront les uns les autres. Depuis bientôt cinq cents ans, il ne s'est pas vu une misère pareille à celle de ce pays. Il reste encore quatre mois à souffrir pour les pauvres gens.

« M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, écrit que Ton a trouvé à Chiverny, dans un lit, le mari, la femme et quelques enfants morts de faim. La plupart de ces pauvres gens n'ayant pas la force de se lever, ne se nourrissent plus

[que d'orties dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il n'en reste plus de mangeables... MM. les

t curés de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent ^ÇU'-'i^ ont deux ou trois cents familles qui non-seulement

sont c6ûntraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses

qui font Rc^reur.

y> M. T\ouillo*n^ vicaire de Saint-Sauveur à Blois, atteste

qu'il a vu des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange, qu'il en a vu deux dans le cimetière sucer les os des trépassés, comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le curé écrit aussi qu'il a ouï dire la mesme chose à plusieurs de ses chapelains, témoins de ce spectacle inouï.

» M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévôt de la maréchaussée de Blois et de Vendôme, atteste que les chemins ne sont plus libres en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants dés paroisses, qui avouent hautement leurs larcins, et disent qu'ils aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons.

» Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint viatique à un malade, il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui lui avait mangé une partie du bras (1)... »

Une autre pièce du même recueil, à la date du 8 mai 1664, nous montre, deux années plus tard, la même misère affreuse sévissant encore dans la Beauce et dans le Poitou.

Le roi, pendant ce temps, heureux aux pieds de la Valliêre, prodiguait l'argent de la France en fêtes galantes, et commençait le long scandale de ses amours adultères.

Puis bientôt le fléau de la guerre vint mettre le comble à la souffrance des campagnes. Dans la Lorraine, le duc Charles, le dernier seigneur féodal qui ait officiellement pesé sur la France, pressurait ses sujets par des impositions excessives et réitérées afin de résister à Louis XIV (1668), « ce qui jeta les peuples dans une si grande consternation, que plusieurs allèrent chercher du soulagement dans des

(1) Pour la misère effroyable, en 1662 et depuis, par toute la France, voyez Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par M. Depping, I, 654, 650,657, 658...

im ^ HISTOIRE DES PAYSANS.

pays étrangers. Ajoutez à cela les exactions et pilleries des troupes, qui, bien loin d'être sévèrement réprimées par la justice, étaient regardées comme un jeu, et les plaignants traités avec raillerie. y> (Dom Calmet, Lorraine, VI, 578.)

Flattant l'ambition orgueilleuse de son maître, Louvois substitua pour un temps son influence désastreuse à celle de Colbert, et lança Louis XIV dans cette période de guerres qui donna à la France tant de gloire éphémère et tant de misères d'une longue durée. En 1673, impôts, tailles, aides, gabelles, tout fut augmenté. On ajouta trente sols sur le minot de sel, et la taille, de trente-cinq millions, s'éleva rapidement jusqu'à quarante et un millions.

Les revenus de la France ne s'arrêtaient pas toujours aux mains des traitants, ils tombaient quelquefois jusqu'à celles des maîtresses du roi. L'impôt sur le tabac, qui n'était d'abord que de 500 000 livres, s'éleva bientôt à 1 600 000 : madame de Montespan s'en était fait donner le revenu, lorsque Colbert eut le courage de le lui retirer.

La France, toujours si riche pour payer la vaine et stérile gloire des armes, vit encore augmenter toutes ses charges en 1674. On mit un droit de marque sur la vaisselle du pauvre, on ajouta au sel, on inventa l'impôt du timbre, qui rendit toutes les transactions plus onéreuses, les procédures plus chères, et fit la justice de plus en plus inaccessible au peuple.

« On a fait, dit le maréchal de Noailles dans ses Mémoires, ce qu'on appelle un traité extraordinaire sur l'idée d'un homme d'affaires, sur une idée qu'il propose, et dans laquelle, en supposant un prétexte frivole, on comprend deux ou trois mille familles à qui on enlèvera par force et par autorité une partie, non des revenus, mais du capital de leurs biens. On repasse ainsi et à différentes reprises les trois quarts des sujets du roi, en leur demandant tout à la fois des sommes considérables qui les ruinent sans ressource. »

Page 1