EXTORSIONS FISCALES
Qaand les droits les plus sacrés de la propriété étaient ainsi foulés aux pieds par la monarchie à Tégard des riches et des forts, quels excès ne devait-on pas se permettre à l'égard des petits et des faibles !
Louis, d'ailleurs, ne se fit jamais scrupule de pousser l'exaction jusqu'à la spoliation la plus absolue, nous l'avons dit déjà au sujet du commerce des anoblissements, nous pourrions le répéter à chaque page (1). Nous avons parlé du droit de francs-fiefs, qui avait pour but d'empêcher la propriété de tomber des mains nobles dans les mains roturières, droit désastreux pour le peuple, et dont la bourgeoisie s'était affranchie presque partout. Une charte de 1674 en exemptait les Angevins; Louis XIV n'en tint pas compte, et, par un arrêt du conseil d'État du 28 janvier 1674, les contraignit à payer le revenu de deux années de leurs fiefs et biens nobles, au moyen duquel payement ils seraient exempts à toujours de toutes taxes de francs-fiefs, et de ban et arrière-ban. Ils payèrent, et dès l'année suivante Louis, oubliant son serment avec un sans façon tout princier, convoqua le ban et l'arrière-ban d'Anjou, qu'il envoya, sous le marquis de Sablé, guerroyer en Lorraine, où, à peine arrivés, ils furent tous faits prisonniers d'un coup de filet (2).
Dès que la cour avait fixé la somme à payer, on confiait aux gouverneurs des provinces la mission de mettre le peuple sous le pressoir, suivant l'expression énergique et vraie de madame de Sévigné (IV, 260). Ils présentaient l'affaire aux états provinciaux; puis, une fois le chiffre accordé, on déchaînait sur le plat pays l'armée impitoyable des maltôtiers. L'opération n'était pas toujours sans périls pour les gouver-
(1) « Louis XIV écrasa les libertés publiques, viola les privilèges des provinces et des cités, posa sa volonté pour règle, enrichit ses courtisans de confiscations odieuses. Il ne lui vint pas même en pensée que la liberté, la propriété, la vie d'un de ses sujets ne fussent pas à lui. » — Chateaubriand, Analyse raisonnéCy 400.
(2) Bodin, Recherches sur V Anjou, II, 384.
neurs. M. de Chaulnes était tourmenté ea Bretagne par une colique pierreuse {Id, y III, :22), et la duchesse son épouse se faisait captive chez elle, poursuivie par la double crainte d'être mise en pièces par les Bretons révoltés, ou volée par les troupes qui venaient pour les châtier, (/d., 56, 301.) Le gouverneur du Poitou écrivait à Colbert « qu'il a^ait trouvé les esprits du menu peuple pleins de chaleur, et une grande pauvreté dans le pays (1) », et madame de Grignan n'osait s'éloigner de son époux dans ces conjonctures difficiles. (Sévigné, IV, 260.)
Il faut dire que le gendre de l'immortelle marquise de Sévigné éprouvait de bien grands soucis dans son gouvernement de Provence. Une première fois, en 1671, on avait demandé un don gratuit de 500000 francs, que les états s'étaient prétendus dans l'impossibilité de payer, n'ayant jamais payé que 100000 écus jusqu'alors (VIII, 115). Colbert écrivit au comte de Grignan, une lettre très-verte, dans laquelle il lui demanda de lui envoyer les noms de tous les députés des états. Il y avait ce passage dans la réponse du comte (^22 décembre 1671) :
« Les menaces que je suis obligé de faire ne suffisent pas pour ramener les opiniâtres dans leur devoir, sî elles ne sont suivies d'aucun effet. Je suis encore obligé de vous dire, monsieur, par l'engagement que j'ai à ne vous rien déguiser, qu'il y a beaucoup de députés qui n'ont résisté d'abord que dans la seule veûe des misères de cette province ; elles sont effectivement très-grandes, mais quand les affaires du royaume ne permettent pas d'y avoir égard, il est juste que Sa Majesté soit obéie. i>
On transigea : on donna 450000 livres, et l'on interna dix des députés les plus malintentionnés dans la Bretagne cl la Normandie, à Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Mor-
(1) Lettres adressées à Colbert, mss., 29 mai 1675.