LA COMÉDIE DES ÉTATS
laix et Concarneau (1). La mesure réussit pleinement, puisqu'en dépit de sa misère excessive, nous voyons la Provence s'expédier désormais de la meilleure grâce du monde. « Je n'aurai jamais d'autre application, avait écrit M. de Grignan en 1672, que celle de mettre cette province sur un bon pied, et je vois déjà des moyens sûrs pour la faire marcher aussi vite que les autres pays d'états. -»
L'année suivante encore (1673), le duc de Chaulnes écrit à.Colbert : « Nous avions résolu de chasser deux gentilshommes qui s'étaient distingués dans le corps de la noblesse par des discours trop pathétiques sur l'état de cette province. Je l'exécutai hier matin, et les ayant fait venir chez moi, je leur ordonnai de sortir de cette assemblée, et les fis sortir de cette ville dans mon carrosse, avec un officier suivi de six de mes gardes. Cette action a été soutenue de toute Tautorité que le roi m'a commise, et la journée d'hier se passa en trois députations pour le retour de ces gentilshommes. Nous nous servîmes de ces trois députations pour faire craindre aux états que, s'ils ne délibéraient promptement sur le don du roi, et sans aucune condition, nous nous en désisterions, parce que la gloire du roi souffrirait trop de mendier, ce semble, un don plus glorieux à faire qu'utile à recevoir; et après nous être expliqués sur l'obéissance aveugle que l'on doit avoir à toutes les volontés de Sa Majesté, les états nous ont député ce matin, pour la suppher de vouloir accepter les 2 600 000 livres que nous avons eu ordre de demander. Celte délibération a passé tout d'une voix et sans condition, j) {Correspondance adminisirative, 1, 537.)
On peut donc avancer qu'encore au xvii° siècle, et malgré la triste comédie des états, le paysan français était bien et dûment, en fait, taillable à merci et à miséricorde, comme aux siècles précédents. Et comment en eût-il été autrement?
(1) Correspondance administrative, I, 399. — Arçh. de la marine, registres des dépêches, etc., ann. 1671.
Les députés aux états provinciaux étaient les ecclésiastiques, les nobles et les grands bourgeois des bonnes villes. Or les ecclésiastiques ne payaient pas, les nobles ne payaient pas, les bonnes villes ne payaient pas, du moins pour le don gratuit, et les magistrats qui, pour la meilleure part, formaient les représentants du tiers, étaient retranchés derrière leurs privilèges personnels. Les ahaniers étant seuls à payer, et la liberté de ceux qui poussaient le désintéressement jusqu'à prendre leur défense étant menacée, il était facile de prévoir que le roi obtiendrait désormais ce qu'il lui plairait de demander. Cette fois encore, Jacques Bonhomme ne pouvait donc protester qu'en se révoltant; c'est ce qu'il fit, et nous dirons tout à l'heure jusqu'à quel excès de férocité sauvage la colère poussa le grand roi. En attendant, les états se montrent désormais faciles et coulants, le roi demande, ils accordent : c'est un double crescendo d'exigences d'un côté et de complaisances de l'autre, qui monte et grandit parallèlement, et ne s'arrêle, de part et d'autre, qu'à la ruine complète et absolue du peuple des ca.mpagnes. Voyez :
En 1685, le prince de Condé préside les états de Bourgogne. Comme on l'attend à la cour, où son fils épouse mademoiselle de Nantes, il presse le dénoûment de la comédie, et dès le premier jour les états accordent le don gratuit demandé, sans même discuter le chiffre. En 1680, les états du Languedoc accordent tout d'une voix 2 100000 livres de don gratuit. Deux années plus tard, le chiffre monte à 2400000 livres, auxquelles il faut ajouter 150000 livres pour travailler au canal des deux mers, et autant pour les forts que le roi fait construire dans la province. Total : 2 700000 livres. L'année suivante, il monte encore et atteint le chiffre rond de trois millions. En 1697, le prince de Condé préside encore les états de Bourgogne, qui accordent au roi, à leur ordinaire y tout ce que Sa Majesté demandait. Dans la même année, ceux du Languedoc ajoutent aux trois millions