PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
même des évêques. » — « Si Sa Majesté, écrit-il encore en 1683, se résalvait de diminuer ses dépenses, et qu'elle demandât sur quoi elle pourrait accorder du soulagement à ses peuples^ mon sentiment serait : 1° de diminuer les tailles, et de les mettre en trois ou quatre années à vingtcinq millions; 2^ de diminuer d'un écu le minot de sel; 3** de rétablir, s'il est possible, le tarjf de 1667 ; 4*» de diminuer les droits d'aides et de les rendre partout égaux et uniformes, en supprimant tous les privilèges des localités et des particuliers ; 5° de réduire peu à peu les officiers au nombre où ils étaient en 1600. »
Hélas! Colbert mourut, et ses projets avec lui, et peu s'en fallut que la France ne le suivit au tombeau; Louis va dé* sormais l'y entraîner à grands pas.
Il avait conçu, dans son égoïsme, le projet de faire racheter par son peuple les péchés de sa jeunesse débauchée. Délivré du contrôle de Colbert, il résolut de se rendre agréable à Dieu en extirpant l'hérésie de son royaume et en poursuivant à outrance, sur terre et sur mer (1), ses sujets hérétiques. S'irritant à la pensée que, dans l'étendue de son empire, quoique chose, fût-ce la conscience humaine, pût se soustraire à son omnipotence et à sa domination, le tyran, sous l'inspiration de cette femme dont le génie fatal plane encore aujourd'hui sur les derniers descendants du grand roi, lança, le 19 octobre 1685, l'ordonnance de révocation de l'édit de Nantes.
Il en est des grands événements de l'histoire comme de
(1) Saumur avait perdu, avec son Académie protestante, fermée le 8 janvier 1685, les deux tiers de ses habitants. Madame de Montcspan, lors de sa disgrâce, y ûi terminer, en 1695, le dôme de Téglise de ^otre-Dame des Ardillers. Dans la frise de l'entablement qui est audessous des vitraux, on Ut cette inscription en grandes lettres de bronze doré ;
Ludovicus XIV, Dei gratiâ Franc, et Navar, rex, toto regno hœresim destruxit, ejusque fautores terra marique profligavit.
ces édifices élevés qu'on ne doit pas regarder de près, et dont il faut s'éloigner pour rencontrer leur véritable point de vue. La révocation de Tédit de Nantes fut, pour les contemporains, le plus grand acte et le plus mémorable qae jamais roi ait accompli et puisse jamais accomplir (Sévigné, VIII, 378); la postérité n'y voit qu'un grand crime religieux et une grande faute {)olitique, et le sentiment humain s'indigne et se révolte au souvenir des circonstadces odieuses qui environnèrent ce grand crime et cotte grande faute.
Quelques actes isolés d'intolérance et de persécution avaient déjà précédé la révocation de l'édit dé Nantes. Au commencement de Tannée 1685, Louis ayant envoyé une armée dans le Béarn pour menacer l'Espagne, l'incompressible habitude qu^avaient les soldats de vivre en bandits sur les lieux où ils séjournaient, fit naître dans l'esprit de l'intendant Foucaut cette idée de détourner l'orage sur les calvinistes seuls, en utilisant celte soif de pillage, de Viol et de massacré au profit de la religion du Christ. Bientôt les concesîjiorts de l'Espagne rendirent la présence de l'armée d'observation inutile, maisi Louvois, entrant tout à fait dans les vues dé l'intendant Foucaut, ordonna, par une lettre du 31 juillet, au marquis de Boufflers d'employer ses troupeâ à extirper l'hérésie dans lesf généralités de Bordeaux et de Montauban (1). Le duc de Noailles, qui commandait dans le Languedoc, partagea avec lui la gloire de cette mission, le mot est juste, bien qu'étrange, et madame de Sévîgné était dans le vrai lorsqu'elle écrivait à sa fille : « Les dragons ont été de très-bons missionnaires jusqu'ici; les pré-
(l) « La Trousse fut nommé (iour allor commander' lés troupes en Dauphinô, et tâcher de faire aussi biett dans ce pays-là que Boufflers a fait en Béarn, en Guyenne et en Saintonge. » — ^Dartgeau, I, 181.
« M. de Chaulnos est reparti pour la Bretagne. Il espère podVoir converUr les huguenots, qui y sont en fort petit nombre^ sàtu qu'il soit besoin d*y eftvoyer de troupes, » — Id., 193,
PERSÉCUTIONS RËUGIËUSËS. SôT
dicateurs qu'on envoie présentement rendront l'ouvrage parfeit. i> (Vm, 37&.)
Nationalité, religion, propriété, famille, tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes fut foulé aux pieds. La Saint-'Barthélemy n'avait frappé que les villes, parce que, sous Charles IX, le protestantisme n'avait pas encore racine dans lés campagnes^ A la fin du xyii° siècle, -^^^ et nous en montrerons tout à l'heure la preuve à chacune des pages de YEtaî de la Francs, de Boulainvilliers, — les campagnes furent décimées, et souffrirent autant et plus que les cités.
Or voici comment se jouait cette comédie infâme.
Les soldats, logés à discrétion et avec toute licence cheis les calvinistes, se livraient sur leurs victimes à toutes les excentricités d'une férocité en délire. Quelquefois ils bernaient ces malheureux jusqu'à ce qu'ils fussent sans con*naissance, ou ils les entraînaient dans les tourbillons d'une ronde infernale qui ne s'arrêtait que lorsqu'ils tombaient épuisés. Ils se relayaient d'heure en heure pour écarter le sommeil dô leurs paupières, ils les faisaient fumer de force, leur faisaient avaler du tabac en feuilles, les gorgeaient, un entonnoir entre les dents, de vin ou d'eau-de^vie, et c'est dans cet état que ceu^E^ci prononçaient leur acte de foi, et jutaient leur adhésion aux croyances de Rome. Ils infligeaient à d'autres la torture par l'eau, dont ils leur ingurgitaient vingt ou trente verres : 11 se trouva quelquefois que cette eau était bouillante.
Les dragons se distinguèrent dans ces expéditions néfastes, auxquelles ils attachèrent leur nom. Ils employaient contre leurs victimes le feu, l'estrapade, la suspension par les parties les plus molles et les plus sensibles du corps, et dans toute la France, Paris excepté, ils battaient, brûlaient et tnartyrlsâient avec cette haute science dont cinq siècles de pratique continue avaient accumulé le dépôt entre les mains de l'armée.
On pense bien que ces missionnaires bottéil U'épargnëréut
â68 HISTOIRE DES PAYSANS.
pas les femmes. L'occasion était trop belle, et ron pouvait s'en fier à eux pour savoir en profiter. On liait les. mères aux colonnes de leur lit, tandis que sous leurs yeux leurs enfants se tordaient dans les convulsions de la faim, c Ceuxci insultaient ouvertement à la pudicité du sexe et à rhonneur des maris, et ceux-là forçaient des citoyens à racheter leur subsistance et leur repos au prix ;te leur honte et de leur infamie (1). »
Les dégâts commis par les exécuteurs des dragonnades ne pouvaient se comparer qu'à leur cruauté envers les personnes. Ils logeaient leurs chevaux dans la meilleure chambre de la ferme, étendaient sous eux les meilleurs draps arrachés de l'armoire brisée, ou leur faisaient une litière des hardes du pauvre paysan et de sa femme. Dans toutes les provinces, ils démolirent les maisons des plus opiniâtres, et le pillage fut tel, que Ton vit sortir du seul village de Villiers-le-Bel plus de deux cents charretées de bons meubles, sans compter ceux qu'on brûlait et qu'on brisait.
De véritables brigands se déguisaient en dragons et faisaient plus de mal que les dragons eux-mêmes, afin de justifier ce nom épouvantable.
Il faut l'avouer, à la honte de l'Église et de la noblesse, intendants, gouverneurs, évêques, seigneurs résidents, tous furent de complicité, tous assumèrent sur eux une part de responsabilité dans l'exécution de cet horrible drame, et s'ils ne partagèrent pas les excès des soldats, ils y applaudirenl du moins (2).
(1) Cathala-Coture, Hist. du Quercy, III, 26,
(2) « N'esUce pas une chose qui fait honte au nom chrétien, que pendant que votre soldatesque a été logée dans les maisons de ceux de la religion, les gouverneurs, les intendants et les évoques aient tenu table ouverte pour les officiers des troupes, où l'on rapportait, pour divertir la compagnie, tous les bons tours dont les soldats s'étaient avisés pour faire peur à leurs hôtes, pour leur escroquer de l'argent. » Bayle. — Saint-Simon, XXI V, 182. ^
PERSÉCUTlONvS RELIGIEUSES. "HWi
Lorsqu'une contrée avait été suffisamment préparée par les excès des dragons, un évêque, un intendant, un subdélégué, un curé se présentait, faisait rassembler sur la place de l'endroit tous les calvinistes, ceux surtout que Ton espérait trouver les plus dociles. Ceux-là renonçaient à leur religion au nom de tous les autres, et c'est ainsi que le grand roi goûtait la satisfaction de recevoir chaque matin à son réveil la nouvelle de conversions qui se montaient quotidiennement à une moyenne de deux cent cinquante à quatre cents (1).
Aussi fut-on sans pitié pour les endurcis : la confiscation, Texil, tout fut bon contre eux, et un édit de janvier 168G ordonna d'enlever à leurs parents calvinistes les enfants de cinq à seize ans, pour les confier à des catholiques désignés par le juge lorsqu'ils n'avaient pas de parents catholiques (2).
Il y en avait de tellement opiniâtres, qu'ils n'abjuraient que des lèvres, ce dont on s'apercevait bien dès qu'ils tombaient malades, car ils refusaient de faire appeler les secours spirituels de l'Église. Mais il n'était pas facile de mettre en défaut la sollicitude de Louis, qui, poursuivant ses sujets égarés jusqu'au fond de leur tombeau, 'compléta son œuvre en publiant l'ordonnance suivante (24 mai 1686) :
« Ordonnons, voulons et nous plaît, que si aucun de nos sujets de l'un ou l'autre sexe qui auront fait abjuration, et qui, venant à tomber malades, refuseront de recevoir les sacrements de l'Eglise, leur procès leur sera fait et parfait, et, en cas qu'ils recouvrent la santé, les hommes condamnés aux galères avec confiscation de biens, et les
(Ij Voyez, pour ces conversions miraculeuses, Dangeau, I, 173, 177, 18a, 183, 184, 186, 187, 188, 201, 218, 222...
(2) « Sa Majesté veut, écrivait Louvois, que l'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pag se faire de sa religion, et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité. »
femmes ot (illos à Tamende honorable avec confiscation, et ù ôlre enfermées. Et en cas qu'ils en décèdent, que le procès sera fait aux cadavres, et leurs biens confisqués.
» Car tel est notre plaisir (1). »
Inondant ce temps, la famine continuait à tordre les entrailles des campagnes aux abois. Il y eut une recrudescence do 1080 à 108G : « On ne recueillit rien dans le Gévaudan; les diocèses de Saint-Pons, de Carcassonne, d'Agde et de Bé/iers furent affligés des mêmes calamités, et obligés d'emprunter pour payer une partie de leurs contributions, et se trouvèrent, pour le reste, contraints à des retards toujours plus désastreux (2). » D'autres cantons du Languedoc se virent également réduits à l'impuissance de cultiver leurs terres ni d'acquitter leurs impositions, à cause des entraves qui empêchaient de faire sortir leurs produits par la Garonne et par le grau de la Nouvelle. Les diocèses de MonU pollier, d'Agde, de Lodève, furent également, pendant six années et pour la même cause, en proie à une gêne excessive (/rf., 194). A l'autre extrémité delaFrance, en Bretagne, le roi, malgré ses besoins insatiables, avait dû faire une réduction énorme de 800000 livres sur les trois millions votés, on sait comment, jtar les états, et malgré cela, madame de Sévigné se trouvait contrainte de faire remise à tous ses fermiers de la totalité de leurs fermages, parce qu'ils n'avaient pas « un unique soi pour les payer ». (M'"^ de Sévigné, t. V, p. 43, 400.)
Dans l'Anjou, Tévéque d'Angers recueillit des aumônes dans la ville, et, ù l'imitation de ce qu'avait fait Vincent de Paul pendant le ministère de Mazarin, envoya dans tout le diocèse des missionnaires pour répandre sur les chaumières cette bienfaisante rosée de charité, a Nous entrons, écrit
(1) Voir, pour les férooités inouïes dont Louis XIV couvrît la France, de 1685 à 1705 surtout, notre Histoire des Camisards (un vol. in'18}.
(2) Le baron Trouvé, États du Languedoc j 195*
TAMINK. 2:1
l'un d'eux^ dans des maisons qui ressemblent plutôt à des étables qu'à dos demeures d'hommes. On trouve des, mères sèches qui ont des enfants à la mamelle et qui n'ont pas un double pour leur acheter du lait. Quelques habitants ne mangent que du pain de fougère, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un morceau (1). »
Les campagnes étaient effrayées par des bandes de vaga* bonds et de voleurs, bohémiens et égyptiens, contre lesquels une déclaration du 11 juillet 168:2 renouvelle d'anciennes ordonnances qui avaient eu depuis longtemps le sort commun : elles étaient inobservées. « Une peine était en outre portée contre les gentilshommes qui donneraient dans leurs châteaux un asile aux bohémiens ; leurs fiefs étaient frappés de confiscation (2). » Mais ils éludaient sans grande difficulté les effets de ces menaces, aussi l'ordonnance constate-t-elle qu'il ii a été impossible de chasser entièrement du royaume ces voleurs, par la protection qu'ils ont de tout temps trouvée, et qu'ils trouvent encore journellement auprès des gentilshommes et seigneurs justiciers, qui leur donnent retraite dans leurs châteaux et maisons, nonobstant les arrêts des parlements qui le leur défendent expressément, à peine de privation de leurs justices et d'amendes arbitaires, ce désordre étant commun dans la plupart des provinces de notre royaume. » (Isambert, XIX, 394.)
Dans le Languedoc^ notamment, € les brigandages et les meurtres étaient fréquents^ parce qu'ils restaient impunis; et cette impunité venait en grande partie de gentilshommes qui donnaient asile aux coupables dans leurs châteaux. La justice manquait de force pour les arrêter (3). ^
C'est-à-dire qu'à la fin du xvu« siècle, et malgré les grands jours, les nobles restaient des chefs de bandits,
(1) Relat, adressée à Vévêque d'Angers^ par Vahhé Grandet. Cité par Godard-Faultrîer, V Anjou et ses monuments, II, 481.
(2) £mm. Michel, 188.
(3) L'Abb4 Milloi, Mém, du due dé Noailks, IG.
iTi HISTOIRE DES PAYSANS.
comme au moyen âge, ils ne mentaient pas â leors orighies, et ils avaient conservé Fhabitude d'entretenir des bindits à ga^es, exécuteurs complaisants de tons les nutuTais desseins qu'ils enfantaient. Lorsque Molière et Regnard donnaient à leurs marquis des valets qui toujours avaient ea quelques démêlés avec la justice et avaient £ût quelques années de service sur les galères de Sa Majesté, ils ne fusaient que peindre au vrai la société de leur temps.