‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 56 sur 114 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Abus, privilèges, malversations. — Révoltes des paysans. — Situation des campagnes. — La misère. — Famine.

fe La simple raison nlndique pcmit qoe la plus çnade part aux ayanlages de lasociélé doive éir« accomiiapiée de la nioindre part aux cbarjespa- Mii]iie.«. <• Necker, III, 12,

Les rigueurs implacables exercées contre les protestants, les vols déhontés des commis des maltôtiers, tant de mesures odieuses n'étaient pas de nature à ramener la prospérité dans le royaume épuisé. Tout ce qui possédait quelques ressources, tout ce qui n'était pas attaché au sol par le lien de la servitude ou de la misère, prit le large et se hâta de se soustraire par la fuite au joug de cette tyrannie implacable. Il fallut songer à combler le déficit creusé ainsi dans le budget; on altéra les monnaies, on poussa le marc d'argent qui était, au temps de Colbert, de vingt-six francs, jusqu'à quarante livres ; on imagina ensuite, pour les vendre, mille charges inutiles et souvent ridicules jusqu^au ^-

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tesque, dont le roi se mit à faire le trafic (1) : ^ Toutes les fois que Votre Majesté crée un office, disait Pontcharlrain au roi. Dieu crée un sot pour Tacheter "». Les plus sots n'étaient cependant pas les acheteurs, et il faut croire que ceux qui devenaient acquéreurs à titre onéreux de charges de conseillers du roi, contrôleurs aux empilements de bois, de contrôleurs visiteurs de beurre frais, d'essayeurs de beurre salé, de contrôleurs de perruques, etc., ne se prenaient pas au sérieux et ne s'abusaient pas sur le caractère et l'importance de leur dignité. Ce qu'ils achetaient, c'était l'exemption de la taille et de tous ses accessoires, dont le fardeau retombait plus lourd sur les paysans, qui, par surcroît, payaient encore pour acquitter les traitements de celte nuée de salariés parasites (2).

Après les offices civils, on exploita les offices militaires, on en créa pour commander les garde-côtes, « c'est-à-dire les paysans dont les paroisses bordent les côtes des deux mers qui baignent la France, et qui, sans autre enrôlement que le devoir et la nécessité de leur situation, sont obligés, en temps de guerre, de garder leurs côtes et de se porter partout où il est besoin. Cette érection fut assaisonnée, comme toutes les autres de ce genre de finances, de tous les appâts de droits et de prérogatives propres à tirer de l'argent des légers et inconsidérés Français. » (Saint-Simon, XVII, 209.)

Comme les seigneurs du xii° siècle, Louis s'accorde la propriété du soleil et de la pluie. Le soleil n'était-il pas son attribut, ne l'appelai t-on pas le roi-soleil, tout ne venait-il

(1) « Le roi a fait celle semaine pour cinq millions d'affaires exlraor-* flîoaires, qui sont presque toutes des créations de chargées. » — Mémoires deDangeau, 11 juin 1691.

(2) Gliquot de Blervache cite un riche particulier du Poitou qui eût payé 7 à 800 livres d'impôts annuels, et qui s'en était affranchi en achetant 3 000 livres la charge de Musette de Poitou. — Mémoire sur les moyens d'améliorer la condition des laboureurs. (1783.)

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pas, ne relevait-il pas de lui, ne lui devait-il pas à ce titre devoirs et redevances? « Le 48 mai 1679, dit Tautcur du Traité des eaux courantes (Championière, 654), il fut fait, par rintendant du Lyonnais, un règlement portant que « lorsque dans l'étendue des justices ou domaines du roi, il se y> trouvera des particuliers qui prennent les eaux des rîvières i> et ruisseaux, ou même les eaux de pluie et de fontaines y> ou autres qui tombent en chemin public, et les conduisent y> dans leurs héritages pour l'irrigation d'iceux, sans titres y> ni concession, ils seront contraints d'en passer reconnaisy> sance à Sa M ajesté sous un cens portant lods. 9

Grâce à tant de misères, à tant de hontes accumulées sur les têtes, la créature dégradée et brisée ne levait plus vers le ciel ce visage sublime chanté par le poëte du paganisme^ et la tyrannie du roi très-chrétien faisait reculer l'humanité vers la sauvagerie. Doute-t-on encore, et veut-on de nouvelles preuves ? Soit : en voici qui ne sont pas suspectes et qu'on ne récusera pas.

Voici d*abord l'intendant de la généralité de Bourges (i)î

« Il n'y a point de nation plus sauvage que ces peuples : on en trouve quelquefois des troupes à la campagne, assis en rond au milieu d'une terre labourée et toujours loin des chemins; mais si l'on en approche, celte bande se disperse aussitôt. »

Si les Berrichons sont des sauvages, les Bretons sont des idiots.

« C'est une étrange chose que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils ne peuvent comprendre Texercice, ni ce qu'on leur défend : quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, s'ils voulaient le saluer, l'arme tombait d'un côté et le chapeau de l'autre ; ou leur a dit qu'il ne fallait point saluer; le moment d'après, quand

(l) floulainviniers, État de la France, V^ 33*

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ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec leurs deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que lorsqu'ils sont dans les rangs ils ne doivent aller ni à droile ni à gauche ; ils se laissaient rouer l'autre jour, par le carrosse de madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos Bas-Bretons sont étranges, et je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus, eu son temps, les meilleurs soldats de France. y> (Sévigné. VII, 269.)

Pour la Bruyère, les paysans ne sont pas môme des sauvages ou des idiots, c'est quelque chose d'innommé qui tient beaucoup plus de la bête que de l'homme :

« On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par là campagne, noirs, livides, et tout brûlés par le soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes; ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer^ de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

» Il faut des saisies de terres et des enlèvements de meubles, des prisons et des suppHces, je l'avoue; mais justice^ lois et besoin à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes (1). »

« Que ceux, dit Boutaric (2), qui ont imaginé q[uc pour rendre le paysan docile il fallait l'écraser, doivent se féliciter de voir leurs idées si bien remplies! Grâce à l'industrie de ceux à qui l'exécution de ce système a été confiée,

(i) La Bruyère, Caractères: De l^Homme.

(2) Questions sur les baux à ferme, 616.

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les laboureurs désertent tous les jours nos hameaux, nos villages, ou y périssent prématurément, accablés sous le poids de la misère et du travail. Ceux qui survivent n'offrent que des visages hâves et languissants. y>

Depuis Tannée 1687, en dépit des besoins immenses et toujours grandissants du trésor, on avait cessé de donner à renchère les fermes des impôts, le roi s'étant aperçu que les fermiers généraux les prenaient à tout prix, bien décidés à arracher à Jacques Bonhomme jusqu'à sa dernière chemise. (Dangeau, I, 342.) Souvent encore les motifs les plus honteux étaient invoqués pour réduire à rien ceux des revenus de l'État dont, par exception, l'assiette était légitime. Le grand roi étant maître de tout, des biens, des consciences et des opinions, il violait le secret des lt?ttres toutes les fois qu'il le jugeait nécessaire à ses intérêts, de telle sorte que lorsqu'il avait enfin rencontré des fermiers des postes dociles autant qu'habiles dans l'art honteux de faire sauter les cachets, ils étaient'bien assurés de conserver leur position et d'y faire des fortunes scandaleuses, aux dépens du roi aussi bien que du public. (Saint-Simon, XXIV, 141.) Il fallait de l'argent, néanmoins; aussi, pour en avoir, grâce à l'arbitraire de la perception, la tyrannie des employés* subalternes prenait incessamment les proportions les plus monstrueuses. Le roi fut donc bientôt contraint de songer à envoyer des conseillers d'État assistés de maîtres des requêtes, dans les diverses provinces, pour faire droit aui plaintes des communautés. (Dangeau, 1, 347.) Il nomma des commissaires pour la recherche des trésoriers de l'extraordinaire des guerres (III, 402), et il en nomma pour poursuivre ceux qui avaient soin des étapes (Id., 405), qui tous volaient, et forçaient les troupes non payées à voler. On vil même des soldats, au milieu de la disette, brûler un gros bourg qui contenait plus de cent cinquante maisons pleine^ de grains; le bourg appartenait à un des capitaines de ce régiment dont ils voulaient se venger (IV, 267). On visita les

LA MISKKE. tn

maisons des campagnards (Id., 173, 215), on poursuivit les accapareurs, qui entretenaient la famine, même dans les années d'abondance (Id. , 173, 215, 267, 268, 303).

Que l'on n'accorde pas à ces mesures, bonnes en apparence, une portée qu'elles n'avaient pas. Un individu avait été condamné, pour l'affaire des fourrages, à 12 000 écus qu'il voulait payer. Le roi les donna au comte de Grammont, qui en sut obtenir 40 ou 50 000 livres (Id. 232). Le paysan était dépouille, c'était le courtisan qui touchait l'indemnité. • La défense de saisir les bestiaux et les instruments aratoires n'avait plus été renouvelée depuis Colbert, de sorte que le paysan était livré pieds et poings liés aux agents du fisc. On démolissait les chaumières pour vendre les ferrements. La récolte de 1692 manqua par la persistance des pluies, celle de l'année suivante ne fut pas meilleure; Louis, pour soutenir ses armées, se fit accapareur de grains et força les laboureurs à porter leurs denrées sur le marché, en en taxant le prix. Tous les impôts, toutes les charges s'aggravèrent; en mars 1693, il établit un droit de contrôle sur les actes notariés, avec obligation de les enregistrer dans la quinzaine. Sacrifiant aux nécessités du présent les intérêts les plus sacrés de l'avenir et les besoins les plus élémentaires de l'agriculture, il défendit de faire les baux pour plus de neuf années, c'est-à-dire qu'il défendit aux fermiers de s'attacher à la terre, et d'y faire l'avance des améliorations qu'elle appelle et dont elle est susceptible.

Le roi, les intendants, les soldats, les maltôtiers, chacun pillait; la France était devenue une caverne, et le paysan ne pouvait faire un pas sans être dévalisé. Trompé par tout le monde, il voyait un piège dans toute mesure nouvelle, fûtelle prise dans son intérêt. L'intendant d'une des provinces les plus pauvres du royaume ayant le dessein d'y encourager l'éducation des abeilles, fit demander le nombre des iruches qui existaient dans chaque paroisse. Fermement persuadés

qu'un intendant ne pouvait avoir que des intentions mal-

u. — Ui

faisantes, les habitants se hâtèrent de détruire tous leurs essaims (1).

Une administration aussi folle, des mesures marquées au sceau d'une démence aussi prodigieuse ramenèrent une famine nouvelle, qui n'était, à bien dire, qu'un accès aigu dans une maladie passée à l'état chronique, maladie incurable désormais, et qui ne cessa qu'avec la monarchie ellemême. En 4693 et 1694, la guerre, la disette, la peste se donnent la main pour faire de la France un désert. Les villes se dépeuplent, les villages deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier homme. A Paris, assure-t-on, le chiffre de la mortalité s'éleva au chiffre effrayant de quatre-vingt-seize mille personnes (2). Les annalistes reculent effrayés, et refusent de graver pour la postérité ces tableaux trop terribles : « Ce récit serait trop triste, dit l'auteur du Traité de la police (De la Marre, II, 1040), et nous devons en épargner la mémoire à la postérité. » Pitié regrettable et qu'on ne saurait trop déplorer, car si quelques-uns, par compassion, n'osent pas raconter les infortunes des classes déshéritées, le plus grand nombre les omet avec indifférence, si bien que nous ne connaissons que la superficie de Thistoire du peuple^ tandis que nous voudrions pouvoir descendre jusqu'aux derniers cercles de cet enfer insondable où nous errons sans guides.

« Ceux qui trouvent qu'il est bon que le pain soit cher doivent commencer à être satisfaits, continue d'écrire le lieutenant de police (24 avril); mais il serait à désirer qu'ils pussent entendre les plaintes, les clameurs et tout ce que le désespoir fait dire dans ces mêmes marchés à une autre grande partie du peuple qui par cette cherté ne peut avoir du pain. j>

Toujours on néglige les campagnes pour soulager les

(i) Nccker, De V administration des finances^ IIÎ, 235» (2) La Hodde, Hist. de Louis XIV, ÎV, 89.

villes, OÙ la douleur devient parfois menaçante. Les secours prodigués à Paris appelèrent dans cette vaste cité les popu^* lations des villages voisins. Alors, le 1^' décembre 1693, un arrêt aussi rigoureux que la saison qui sévissait déjà, vint ordonner à tous les mendiants étrangers à Paris de sortir de la capitale sous huit jours, et cela sous les peines corporelles les plus sévères, et qui ne respectaient ni Tâge ni le sexe. Quelques-uns s'éloignent, mais la pitié recule devant l'exécution des moyens que dicte la politique, et grâce cl la rigueur de l'hiver la répression ne frappe qu'avec faiblesse. Le flot de la misère monte encore, et vient de nouveau battre les murs de la capitale effrayée. Les cam*^ pagnes se dépeuplent, les travaux sont suspendus, c'est la misère cette fois qui va amener la famine. Le 16 mai 1694^ le parlement de Paris ordonne aux mendiants valides des champs de retourner chez eux sous trois jours, avec défense de s'assembler sous peine de la vie.

C'était les envoyer mourir ailleurs; car où aller? On peut en effet assurer, quel que fût l'excès de la misère à Paris, et bien que les documents officiels fassent souvent défaut, qu'elle fut plus pressante encore dans les provinces, où les secours étaient moins organisés. On affluait de tous côtés dans la capitale, parce que là seulement il restait quelque espérance d'être secouru, de vivre. « Les intendants dans les provinces, mentionne le scrupuleux Dangeau, cherchent tous les moyens imaginables pour faire donner le pain à meilleur marché. On visite tous les greniers des particuliers, et M. de Pontchartrain travaille à faire venir du blé des pays étrangers. »

Celui-ci en effet mandait à de Harlay, le 13 octobre: « Sur le compte que j'ai rendu au roi de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le neuvième de ce mois; concernant la subsistance des pauvres dans les provinces. Sa Majesté a entièrement approuvé non^-seulement votre projet dérèglement, mais encore qu'il se fasse par la voie

m) HISTOIRE Î)KS PAYSANS.

ordinaire des parlements. Ainsi vous donnerez pour cela les arrêts que vous jugerez à propos, el vous prendrez soin s'il vous platt de leur exécution dans votre ressort. Je mande« rai la m^me chose aux autres parlements. i>

l/annéc précédente, Pontchartrain ayant donné ordre à Foucaul d'imposer 100 000 livres sur le corps des arts el métiers de la ville de Caen, l'intendant de la Normandie lui répondit (10 mars 1602) a qu'ils étaient absolument hors d'état do payer cette somme, el qu'il était d'avis qu'elle fût imposée sur toutes les paroisses, comme la taille, si le roi était déterminé à lever cette somme. i^ C'était toujours ce funosle système d'écraser l'agriculture au profit de Tindustrio, les campagnes au profit des villes. Puis, en 1693, il domanda Tautorisation « de faire imposer dans les villes et bourgs les choses nécessaires pour la subsistance des puvros, attendu la disette des grains, qui a été grande cette année, i^

\a situation n*était pas plus prospère dans le diocèse d'Orléans, dont révètine écrit au premier président du parlomonl do l\iris, de llarlay (^5 novembre) : < La plupart des IKiri^is^es de la oan)}Kigne sont dans la dernière misère; et oou\ qui devraient être le plus accommodés manquent mémo do co qui leur est nécessaire, bien loin d^aroir do suporflu. Les habitants des villes souffrent comme les «lutros. el nous avons niè:rie dans celle-ci si peu de blé, el le (HMi que nous on avons est si eher« que le moîiidie |Vji^n y \aul 4 sous la livre. Nos marchands en aiaieul aoholo ou t^lA^ie el en Poitou: mais on TannHe daos ks x'^Hos où il f;ii'«îl qu'il }vjisse« e: :l ne noos en lieat preNfie

Oa wmI le W e,fes dxs n:es;;rfs prl^e? par le p:iW kk ; :5ix:s 5^ï>«i^\:o d>:!5Ê;wi»^ir rï;v> îi2^< ie T^&îsser à rèiru^^, il

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De toutes les provinces sans exception (1), on écrit à de Harlay pour lui rendre compte de l'exécution de Tarrêt rendu par le parlement pour prescrire de venir en aide à la détresse générale : partout on sera bien embarrassé, car si le nombre des pauvres est grand, le nombre de ceux qui peuvent les soulager est petit. L'intendant de Beauvais demande à qui s'adresser pour obtenir des secours. Beaucoup de propriétaires, par suite de la misère, a sont obligés à faire des diminutions à leurs fermiers, d'un tiers, peut-être de la moitié, et quelques-uns du total de leurs fermages (6 novembre 1693). » Bossuet, après avoir parcouru pendant trois mois son diocèse de Meaux, voit de grandes difficultés à faire exécuter l'arrêt. Les habitants des villes, taxés déjà dans les villages où ils ont des biens, refusent de l'être dans les cités. Toutefois il est d'avis d'établir sur eux la doublé taxe. « L'autre difficulté vient des officiers, qui n'osent taxer leurs seigneurs ni les personnes considérables. » Ainsi ces chrétiens indignes ne connaissaient point d'égalité, même en face du devoir sacré de faire l'aumône, et les puissants se retranchaient derrière leurs odieux privilèges pour laisser aux pauvres le soin de nourrir les pauvres. « La dernière difficulté, ajoute-t-il, que je ne puis vaincre sans un nouvel ordre, c'est que la moitié des paroisses, par exemple toutes celles des vignobles, ne peuvent absolument nourrir leurs pauvres. » Il demande, en conséquence, que l'on force les paroisses aisées à contribuer pour celles qui ne peuvent le faire (28 novembre).

Dans la Brie, le même spectacle s'offre à nos regards (2). A Chartres, au centre de la fertile Beauce, ce grenier de Paris, plus de 1300 familles, manquent de pain (3)...

« Grande disette à Orléans et mortalité assez considé-

(1) Depping, Aff. comm. et municrp., I, passim.

(2) Bourquelot, II, 227.

(3> Chevard, Hist. de Cl^'irireSf II, 525.

f83 HISTOIRE tUSS K\YSA5S.

rable dans la province, écrit un historien de la localité (1). La misère et la fermentation furent telles dans la tiUe, qae les magistrats doublèrent la garde, les patrouilles etlesaamônes ; le pain talnt, le blanc, 7 sons 9 deniers la Une, le bis 5 sons, et celui de son 3 sous. >

En date du 90 arril, Tintendant de cette même proTioce écrit à de Harlaj : f L'arrêt da parlement n*est pas connti dans la plupart des paroisses de cette généralité, et n'a été exécuté que dans la moindre partie de celles où il a été envoyé. Ainsi les pauvres n'ayant point été secourus, ils se mêlent atec d autres des provinces voisines, et eau-* sent beaucoup de désordres dans le pays* i 11 donne des ordres pour faire évacuer les villes et contraindre ces misérables à retourner chacun dans leurs paroisses. Mais le mal prend déë pfoportions de plus en plus effrayantes, et, le 7 Juin) c la misère est si grande, reprend-il, et nou!l devons nous attendre à voir tant de maladies qni comfiîéncent déjà partout, que je cfois qu'il est bon de pourvoir de bonne heure au secours des pauvres malades... J'ai déjà fait Surlir les paiivfes étrangers deâ villes de mon département, ne voyaht rien de plus à craindre qUe ce nom* bre de pauvres ramassés dftns les Villes fùûV y appeler des maladies... if

t)e son côté, Tintendant Hue de Miromesnil écrit de Toufs, en date du 4 mai î € Nous faisons de notre mieux, et tiê faisons rien qui vaille. Les temps fiStchéut jusqu'ici deviennent tous les jours plus difFiciles ; les peuples de la campagne se mutinent dans tous les marchés. »

En 1095, sur la proposition de Basville, le terrible intendant du Languedoc, on établit là capitatlon, qui devait être csscntielletneiit temporaire, mais que Ton sut, d'édits en édits, prolonger jusqu'en 1789, Cet impôt, personnel et par tôte, devait être acquitte par chacun, saqs aucune distinc-

(I) D. Lottin, Recli, hist. sur Orléans^ II, 283.

tîon de rang, de fonclîôn, de caractère et de métier, comme si, de ce qu'un homme vit, il s'ensuivait qu'il a de quoi payer, tandis qu'au contraire il en est tant qui ont besoin de recevoir. C'était l'impôt de 1356, qui taxait les laboureurs, domestiques et manœuvres au dixième de leurs gages ou de leur travail, a Un secours si aisé à imposer d'une manière arbitraire, à augmenter de même, et de percôptioû si facile, était bien tentant pour un contrôleur général embarrassé dé fournir à tout. Pontchartrain cependant y résista longtemps et de toutes ses forces. A la fin, à force dô cris et de besoins, les brigues lui forcèrent la tnaîn. » (Saint-Simon, II, Xxv.)

Le clergé, qui, aux états de 1614, avait refusé de payer les impôts, parce que c'eût été « diminuer l'honneur dû à Dieu !>, et qui avait obtenu de n'être flétri d'aucune imposition (1), le clergé se fit exempter, lorsqu'elle fut rétablie, en 1701, moyennant 150 000 francs pour la première année, et promesses de quatre millions pour les huit années suivantes. Puis d'autres exemptions gratuites furent accordées à la noblesse et à la magistrature, et tout le fardeau, comme toujours, retomba sur le peuple.

« Vos peuples meurent de faim, disait un écrit anonyme qui fut remis à Louis, et que l'on attribua avec raison à l'archevêque de Cambrai. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et les campagnes se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers... Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis longtemps, deviennent fréquentes... Vous êtes réduit à la déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie, ou de faire massacrer les peuples que vous mettez au désespoir,

(1) États généraux, XVIII, 18.

iU HISTOIRE DES PAYSANS.

et qui périssent tous les jours des maladies causées par h famine. Pendant qu'ils manquent dé pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir rextrémité où vous êtes réduit. »

Louis ne voulait pas voir, en effet, et tandis que les dernières années du grand siècle s'écoulaient au milieu d'une misère que l'on croyait arrivée aux limites extrêmes du possible, et qui allait augmenter encore pendant quinze années, il frappait de disgrâce Racine, Fénelon, Vaubanet Boisguillebert, qui appliquaient les forces de leur génie à chercher des remèdes et à tenter des roules nouvelles, et laissait mourir dans l'oubli Catinat et Vauban, les deux plus beaux caractères militaires de leur temps, pour livrer ses armées àMarchain, à Yiileroi et à Lafeuillade. Il fallait au grand roi des courtisans et non des conseillers.

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