‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 57 sur 114 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mémoires des intendants, — État de la France,

« La grande perte d'hommes est dans les campagnos, OH la mauvaise nourriture, le défaut de secours et la misère les font périr, et causent peutrlro les ninladies cpidémiques. »

Mfxon, Kssai sur le commerce, 817.

En 1698, le duc de Bour^'ogne, à Tinsligation de Fénelon, démanda aux intendants des diverses provinces de France des rapports qui, rédigés pendant le cours des deux années suivantes, devaient le mettre à même de connaître au vrai Tétat du royaume sur lequel il semblait appelé à régner un jour. Les intendants ne peuvent être suspectés de partialité pour le peuple, ils ne sont pas portés à s'apitoyer outre mesure sur des souffrances dont ils sont en partie les auteurs et ils écrivent pour la cour, qui n'aime pas les tableaux trop rembrunis. Rien de triste et de désolé, cependant, comme ces mémoires. Le comte de Boulainvilliers les a longuement analysés, en plusieurs in-folios ; il a dédié son

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volumineux travail au roi Louis XV, et, suivant lui, les misères signalées dans ces mémoires, loin de disparaître, se sont aggravées avec le temps. Il est facile, en lisant l'œuvre de Boulainvilliers, de se faire un idée rigoureusement exacte de Taffreuse situation des campagnes de France alors que s'ouvrit le xviii® siècle.

L'Orléanais est une des provinces privilégiées : « Dans la campagne, le peuple est laborieux et ménager; on remarque que dans la Beauce, quoique ce soit le meilleur pays du monde pour le rapport du froment, le paysan se contente de manger de l'orge avec du blé et du seigle, les plus riches se passant avec quelques salaisons qu'ils font après leurs moissons; les vignerons ne boivent que du vin et de l'eau mêlés, pour avoir les uns et les autres de quoi payer les subsides, payer leurs maîtres, et acheter ce qui est absolument nécessaire pour la subsistance de leurs familles (1). »

La Champagne est moins heureuse déjà, et voici ce qu'il dit de la généralité de Troyes : « Le peuple y est extrêmement laborieux, et si ménager, qu'il vit toute l'année de son blé noir, sans rien acheter du marché, se contentant d'y débiter ses denrées, pour payer les impositions... Les terres de l'élection sont très-propres à la nourriture du bétail blanc, mais le pays en manque, la difficulté des temps ayant été cause que le paysan a vendu ce qu'il en avait, » (205.)

Peu s'en faut que l'intendant de l'Alsace n'avance que les paysans de sa contrée sont heureux de la tyrannie qui les opprime ; on ne peut cependant lire sans une profonde tristesse les lignes suivantes :

a. Il faut pourtant avouer que la contrainte de la guerre altère visiblement leur naturel ; au reste, ils se payent de raison; ils ont besoin d'être conduits et guidés, et par-des-

(1) Boulainvilliers, État de ta France, l, 132.

SUS tout ils ont une grande inclination à la joie ; aussi diton que du temps de la liberté les moindres villages retentissaient, aux jours de fêtes, de danses et de violons. » (323.)

Le mémoire sur la généralité de Paris est un de ceux qui semblent le mieux indiquer les causes du mal : « L'au-^* leur remarque en général que le nombre du peuple est fort diminué dans toute l'étendue du gouvernement; il dit que les élections de Mantes et d'Étampes le sont presque de la moitié, et les autres d'un tiers, et à tout le moins d'un quart. Les raisons qu'il en donne, par rapport à celle de Mantes, sont la cessation du commerce des vins, qui ont été de très-mauvais débit dans les dernières années ; par rapport à celle d'Étampes, c'est l'établissement des canaux de Briare et d'Orléans, qui ont diminué le commerce des charrois; et pour toutes les autres en général, il dit que les logements excessifs des gens de guerre, et leurs fréquents passages, la mortalité de 1692, la retraite de plusieurs huguenots, et celle des habitants de la Champagne, qui se jettent dans les villes franches, les levées des troupes et les milices forcées, et enfin les impositions extraordinaires, sont la véritable cause de la diminution des peuples. Il remarque encore fort judicieusement que la misère des paysans est telle, que les enfants deviennent maladifs, faibles et de courte vie, parce qu'ils manquent des commodités qui procurent une bonne génération; il ne croit point de remède plus efficace que la relaxation de quelques impôts et l'encouragement que l'on pourrait donner à la jeunesse en l'exemptant des tailles jusqu'à vingt-cinq ans^ lorsqu'elle serait mariée ; au lieu que, non mariée, il la faudrait obliger à la taille pour la moindre occupation. Il propose encore de fixer le temps des vœux de religion à vingt-cinq ans, comme on l'avait proposé pour la France au concile de Trente. >

Dans la généralité de Rouen, le paysan ne peut rien

tUti UI^TOlRt DES PAYSA!iS.

vendre, par suite de la misère générale et de rimpraticabilité des chemins : c On pourrait sans donte les réparer, si rabattement général n'était pas un obstacle à tout ce qui serait utile. > (II, 3.)

€ Partout le commerce semble se perdre, tant par la guerre que par rabattement des peuples, qui ne font aucune consommation, et par la non-valeur du blé, qui est telle, que le laboureur n'est pas remboursé de ses frais... Les herbages sont à la moitié de leur • ancienne valeur par défaut de consommation... La campagne s'est efforcée de satisfaire avec empressement aux charges pressantes qui lui ont été imposées ; la capilation, l'ustensile, les milices, les eaux et fontaines, les eaux-de->ie, les diverses charges créées dans les paroisses et une infinité d'autres, qui ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion, puisque de sept cent mille âmes, dont la généralité était composée, s'il en reste ce nombre, on peut assurer qu'il n'y en a pas. cinquante mille qui mangent du pain à leur aise, et qui couchent autrement que sur la paille. > (13-14.)

La généralité de Caen présente un spectacle peut-être plus sombre encore : a Cette élection a été autrefois remplie du double d'habitants qui s'y trouvent aujourd'hui. L'auteur attribue celte diminution à la misère des temps... Il ne dit point ce que les taillables payent au roi, que l'on peut juger néanmoins être bien considérables, par l'affreuse misère qu'il représente partout... Les hautes futaies y sont devenues rares, tant parce que les propriétaires en ont beau* coup vendu pour se soulager dans leurs méchantes affaires, que parce que la taxe, du tiers et danger, dans laquelle on a compris jusqu'aux avenues des maisons, a fait croire qu'il était dangereux d'avoir des bois... L'auteur ne parle point des autres sortes d'impositions ordinaires ou extraordinaires qui ont réduit Télection au plus triste état qui puisse être imaginé selon cette description. » (27-34.)

Dans la généralité d'Alençon « pendant les dernières

guerres, les ustensiles, fourrages et milice ont monlé à près de douze sols par livre du corps de la taille. -» (44.)

Boulainvilliers^ énumère une partie de ces charges inutiles et ridicules dont le roi faisait trafic, et se livre à cet égard à de judicieuses et piquantes réflexions : (^ L'édit des greffiers anciens et alternatifs, créés en 1690 et 1694, produisit 61 761 livres, outre les droits attribués à ces charges, payés par les taillables, montant à 42 608 livres. Cette imposition avait cela de singulier qu'on a obligé les taillables de payer des* droits à ceux qui achetaient ces charges pour s'empêcher de payer la taille, c'est-à-dire aux riches qui accablaient les pauvres. L'édit des francs-fiefs et terres hommagées ; celui des courtiers-jaugeurs de futailles, celui des officiers des arts et métiers, celui des capitaines, lieutenants, majors et colonels des villes et bourgs; celui des mouleurs de bois, des contrôleurs de deniers communs, des receveurs de deniers patrimoniaux, des syndics de communauté, enfin les taxes des foires et marchés, des ^ eaux et fontaines, des charges de Tarrière-ban, la taxe du sceau, le contrôle des actes de notaires et de dépens, les greffes des affirmations, tout cela a tiré une infinité d'argent de la généralité.

» Il est certain que le nombre du peuple est considérablement diminué par la retraite des huguenots, la mortalité, la misère et les milices... Au reste, on est également louché de voir partout la moitié des maisons périr, faute de réparations et d'entretien; les propriétaires n'y sont pas à couvert le plus souvent, et la pauvreté, répand partout une tristesse et une férocité qui surprennent. y>

L'auteur nous apprend qu'en Bretagne ïa possession est encore, dans certains cas, tout aussi précaire entre les mains des laboureurs que pendant l'époque de la féodalité, et que la nature des rentes des seigneurs affecle trois états différents. Il y a les rentes en fief, quand le vassal est propriétaire, à la charge de la levée du seigneur, et de

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