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290 HISTOIRE DES PAYSAÎIS.

payer annuellement les rentes convenues; il y a les rentes en domaines congéables, mode étrange qui éloigne do travailleur toute espérance de propriété ; il y a enfin les rentes de fermage que les seigneurs ménagent comme ils le jugent à propos.

La généralité de la Rochelle a perdu un tiers de ses habitants depuis vingt années. L'auteur assigne pour cause à cette dépopulation, avec la retraite des huguenots : c La guerre, l'extrême pauvreté et misère des paysans, qui retranchent leur nourriture et leurs forces et les font mourir avant Tâge, parce que la moindre maladie détruit aisément des corps consommés d'inanition et de souffrance. »

Au nombre des causes qui alimentent la misère et en* tretiennent le triste état des populations agricoles, l'auteur compte la démoralisation du clergé et des moines, qui sont € ignorants, intéressés, sordidement avares, chicaneurs et dépouillés de la charité essentielle à leur ministère, fal néants et déréglés... La quatrième cause, ajoute-t-il, est la mauvaise administration des justices des seigneurs, qui sont confiées, non comme ailleurs, à des gradués qui ont quelque connaissance des lois, mais à des malheureux praticiens qui pillent le pauvre peuple, et tirent de lui plus que les seigneurs et le roi même. La cinquième est l'usurpation faite par la noblesse sur les vassaux qui relèvent d'elle, en les assujétissant à des corvées qu'ils appellent Briam-corvées, lesquelles sont contraires aux coutumes et aux lois, mais qui sont autorisées par la possession et le crédit de ceux qui en jouissent ; il n'y a que l'autorité royale qui puisse délivrer ses sujets d'un joug si onéreux. Et sixièmement enfin, la chasse est si rigoureusement défendue, tant par les gouverneurs des places que par les seigneurs qui en ont le droit, qu'il semble qu'il y a de l'humanité de donner quelque tempérament à la sévérité des ordres, afin que le pauvre peuple puisse jouir de ses biens avec plus de repos et de tranquillité. » (118.)

€ Toutefois, ajoute Boulainvilliers, pour dire mon avis, ets abus paraissent de nature à être longtemps tolérés, puisque les uns sont fondés sur les mœurs communes, et les autres sur l'usage et les lois reçues ; d'ailleurs, la misère générale, qui est la base et le principe de tous les dé« sordres, ne semble pas prête à finir, pui^u*elle n'a ikit ^ qu*augmenter depuis la date de ce mémoire par l'accroissement des charges et des impôts, et avec elle la dureté des particuliers, la chicane, les contestations, l'intérêt privé, Pinfidélité, l'oppression des faibles, etc., sans parler du zèle barbare avec lequel on prétend planter la religion dans les cœurs en les réduisant au désespoir, comme si la persuasion pouvait jamais être l'effet de la contrainte (44)» » C*est, notons-le en passant, près d'un quart de siècle après la rédaction des mémoires des intendants, que Boulainvilliers lui-même, l'historien de la no^esse par excellence, confesse que, pour le paysan, le progrès marche comme nage l'écrevisse, — à reculons.

Ces implacables persécutions contre les huguenots, sur lesquelles il nous faudra revenir tout à l'heure, et qui se prolongèrent jusqu'au milieu du xviîî* siècle, ramenaient les hommes à la sauvagerie, et les faux convertis, par horreur des sacrements, vivaient en concubinage, exemple que les catholiques suivaient en grand nombre (118)»

Dans la généralité de Tours, € le peuple est fort diminué, et cette diminution est au moins du quart depuis trente ans. » (P. 154).

Dans celle de Bourges, «les esprits sont doux; mais leur défaut général est la nonchalance plutôt que la paresse ; la cause en est la servitude dans laquelle languit le laboureur (Sar un usage que l'on ne saurait regarder que comme très-ancien et relatif, ou bien au génie des colonies qui ont été conduites en ce pays après l'extinction des premiers habitants, ou bien à la manière dont les peuples y ont &té gouvernés pendant que les droits des seigneurs du

pays ont subsisté dans leur étendue naturelle. (P. 200.)

» L'imposition n'a pas été augmentée dans le Berrj àFoccasion de la guerre précédente ; au contraire, elle y a été très-considérablement diminuée dans les années de 1693 et iOOi; mais les affaires extraordinaires auxquelles on a été obligé d'avoir recours ont été si fortes et si peu proportionnées aux forces de la province, que telles diligences que les traitants aient pu faire, quoiqu'ils aient mis en usage les contraintes les plus violentes, ils n'en ont pu tirer que les moindres parties et poursuivent encore le recouvrement dn surplus. » (P. 205.)

« Le sel, fixé en 1689 à 40 livres le minot, et porté su^ cessivement à 50 livres 15 sols 6 deniers, est à présent à un prix si exorbitant que le peuple est obligé de s'en passer, au grand préjudice de sa santé. »

L'intendant de la généralité de Moulins fait une triste peinture des paysans de la Marche, « noirs, livides, et presque tous hideux. i> La misère les contraint d'émigrer en Catalogne, a Ils y vivent de pain et d'eau, et retrouvent quand ils reviennent chez eux leurs châtaignes et leurs raves, dont ils se nourrissent aussi bien que leurs bestiaux, i (P. 219.)

Dans l'Auvergne, dépeuplée d'un cinquième par la famine de 1094, « ils vivent sous la neige une grande partie de Tannée, creusant des roules souterraines pour la communication de leurs bestiaux, et passant ordinairement la plus grande partie du Icmps dans les étables avec leurs bestiaux, à cause de la chaleur qu'ils y trouvent ; il faut en ces endroits que les habitants fassent des provisions pour tout l'hiver, pendant lequel ils ne sortent point, sans quoi ils mourraient (le faim dans un pays désert et peu cultivé comme l'est celui-là. »

C'est-à-dire que dans la Marche .et l'Auvergne le paysan partage avec les animaux la table et le lit.

La généralité de Riom ne récolte guère que de l'huile de

noix. « Le paysan s'en sert pour faire du potage, et c'est presque la seule nourriture, ce qui est étonnant, vu que le pays est d'ailleurs si abondant; mais les impositions dont les peuples sont chargés ne leur permettent pas de jouir des biens naturels de leur patrie. » (P. 243.)

Le Dauphiné a perdu un sixième de sa population par la retraite des huguenots et la famine de 1693. a Ce sont les deux causes principales de cette diminution, sans exclusion toutefois de la milice, des engagements forcés et de la misère générale. » (P. 400.)

Nous avons vu Bourdigné s'émerveiller au xvi° siècle de la grande richesse du clergé et des seigneurs, chacun de ces deux ordres étant si riche qu'il paraît posséder seul toute la province. Les choses sont encore dans cet état dans le Berry au commencement du xvni®. L'ordre de Cîteaux possède une grande partie de la campagne, où chaque abbaye a ses métairies et ses colons; quelques autres maisons religieuses y ont aussi les leurs (1), et le surplus appartient à des seigneurs ou à des particuliers habitant des villes... Les paysans n'ont presque aucune propriété, ni fonds ni meubles; ils vivent ensemble jusqu'à vingt ou trente familles, plus ou moins, dans une même métairie, dont le fonds et les bestiaux appartiennent à un même propriétaire.

(1) On connaît ce proverbe :

En tout pays où le vent vente, L'abbé de Cluny a rente.

i*i m^TontE Ms riTSèxs.

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