FÉNELON
plus que piller pour prolonger ses jours. Comme ces pasteurs de la primitive église, qui déployaient jadis les trésors d'une inépuisable charité au milieu de la France envahie par les barbares, l'archevêque de Cambrai partagea aux malheureux dont il était entouré tout ce qu'il possédait, ouvrit aux populations affamées les magasins que sa prévoyance avait remplis de grains que les villages lui apportaient de tous côtés, les sachant plus en sûreté entre ses mains, convertit son palais en un hôpital, se prodigua en tous lieux, courant au milieu du tumulte faire bénir partout son intervention généreuse, et, grâce à Taulorité de sa réputation imposante, sut modérer l'impétuosité d'un ennemi vainqueur. Que d'autres racontent les beaux coups de sabre et les charges brillantes qui laissent après elles la plaine dévastée, riche d'une moisson de cadavres. Notre rôle modeste nous permet de réserver notre admiration pour cet homme de paix parcourant les bois, et, de celle même main qui écrivit Télémaque, ramenant au paysan, qui le bénit comme un sauveur, la vache que le soldat avait emmenée ou fait fuir à travers la campagne.
La disgrâce qui avait frappé l'ancien précepteur du duc de Bourgogne, en l'exilant dans son diocèse de Cambrai, lui avait permis de mûrir, dans le recueillement et la solitude, de rectifier même les vastes projets dont son. génie avait semé les germes dans l'âme de son royal disciple* C'était toute une constitution nouvelle qu'il avait su faire accepter au petit-fils de Louis XIV ; c'était toute une société renouvelée sur des bases élargies ; c'était, en un mot, une grande révolution pacifiquement accomplie, qui, en donnant par avance satisfaction aux besoins des peuples, assurait peut-être à la royauté rajeunie des siècles d'existence. On trouve, en effet, dans les mémoires qu'il lui faisait parvenir sur le gouvernement, « tout ce qui s^est accompli, tenté ou préparé depuis pour l'amélioration du sort des peuples :
» Le service militaire réduit à cinq ans de présence sous
les drapeaux ; les pensions des invalides servies dans leurs familles pour être dépensées dans leurs villages, au lieu d'êlre dilapidées dans Toisiveté el dans la débauche du palais des Invalides dans la capitale ; jamais de guerre générale contre toute l'Europe ; un système d'alliance variant avec les intérêts légitimes de la patrie; un état régulier et public des recettes et des dépenses de TËtat; une assiette fixe et cadastrée des impôts ; le vote et la répartition de ces subsides par les représentants des provinces; des assemblées provinciales; la suppression de la survivance et de Thérédité des fonctions ; les états généraux du royaume convertis en assemblées nationales ; la noblesse dépouillée de tout privilège et de toute autorité féodale, réduite à une illustration consacrée par le titre de la famille; la justice gratuite et non héréditaire; la liberté réglée de commercer; l'encouragement aux manufactures; les monts-de- piété, les caisses d'épargne; le sol français ouvert de plein droit à tous les étrangers qui voudraient s'y naturaliser; les propriétés de l'Église imposées au profit de l'État; les évêques et les ministres du culte élus par leurs pairs ou par le peuple; la liberté des cultes; l'abstention du pouvoir civil dans la conscience du citoyen, etc., (1). »
Mais les temps n'étaient pas venus sans doute, et les caprices de la mort, qui frappa le petit-fils pour épargner l'aïeul, déjouèrent tous les projets de ce grand homme de bien.
A bout d'expédients, les gens du roi ne reculèrent devant aucun moyen pour se procurer de l'argent ; on faillit à tous les engagements ; on foula aux pieds tous les privilèges et toutes les franchises du peuple des campagnes. Il y avait dans l'Artois quatre paroisses nommées l'Alleu, qui refusèrent d'acquitter une contribution extraordinaire, et qui, ayant leurs lettres de franchises, ne purent comprendre
(1) Lamai'tine, Vie de Fénelon.