LE FISC
Les intendants des provinces furent accusés d'avoir trempé dans celle œuvre criminelle, et d'avoir vendu le blé au profit du roi et au leur. Beaucoup volaient avec audace et impunité, et, par malheur, justifiaient par avance tous les soupçons qui pouvaient planer sur eux (1). Chargés par redit de création « de faire observer en chaque bureau les édits, ordonnances et règlements faits sur l'administration des finances (2) ]&, c'était à eux qu'il eût fallu se plaindre des crimes qu'ils commettaient. L'impunité leur était donc acquise, et ils péchaient largement dans cette eau trouble , où se noyait la France. Le parlement de Paris, bien que depuis longtemps réduit au silence et à Vesclavage (Saint-Simon, XIX, 242), eut une velléité de réveil aux cris que la population affamée poussait de tous côtés, mais le roi leur interdit de s'occuper de celte affaire. Le parlement de Bourgogne s'émut également et reçut une verte réprimande.
« Sans porter, dit Saint-Simon, de jugement bien précis sur qui l'inventa et en profita, il se peut dire qu'il n'y a guère de siècle qui ait produit un ouvrage plus obscur, plus ■ hardi, mieux tissé, d'une oppression plus constante, plus sûre, plus cruelle. Les sommes qu'il produisit sont innombrales, innombrable le peuple qui en mourut de faim réelle et à la lettre, et qui en périt après des maladies causées par l'extrémité de la misère, et innombrables les quantités de familles ruinées, et les cascades de maux de toute espèce qui en dérivèrent.
]» En même temps, les impôts haussés, multipliés, exigés avec la plus extrême rigueur, achevèrent de dévaster la France... Et quoique la plupart des bestiaux eussent péri faute de nourriture, on mit dessus un nouveau monopole. » (XII, p. 56-61.)
En vain on voulut imaginer un nouvel impôt, une taxe
(l) Saint-Simon, XXVIIf, 209; XXIX, rj\ (:2) Lois françaises, XVI, 413.
des pauvres, dont le résultat unique fut de tarir la source de la charité privée, et d'ajouter encore à la misère des contribuables sans remédier à celles des indigents. « Ces taxes en faveur des pauvres, ajoute Saiïit-Simon, le roi se les est appropriées, en sorte que les gens des finances les touchent publiquement jusqu'aujourd'hui, comme une branche des revenus du roi, et môme avec la franchise cfe ne lui avoir pas fait changer de nom. » {Id., p. 262.)
<!c La capitation, doublée et triplée à la volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises et denrées de toute espèce imposées en droit au quadruple de leur valeur, taxes d'aisés et autres de toute nature et sur toutes sortes de choses, rien ne pouvait suffire, bien que le roi tirât le sang de tous ses sujets sans distinction, et en eïprimftt jusqu'au pus, ce qui enrichissait une armée infinie de traitants et d'employés à ces divers genres d'impôts, entre les mains de qui en demeurait là plus grande et la plus claire partie. » (XVI, 107.)
Faut-il, pour compléter le tableau, parler des impitoyables exécutions auxquelles servait de prétexte cette odieuse ga-. belle dont le nom seul mettait le peuple en émoi; de « Ténormité de quatre-vingt mille fripons de gabeleurs, qui ne vivaient et ne s'enrichissaient que de leurs rapines, et des horreurs qui se pratiquaient là-dessus aux dépens du peuple »? (Saint-Simon, XIX, 197.) Ce qui semble incroyable dans la persistance de ces vexations auxquelles la perception de l'impôt sur le sol servait de prétexte, c'est qu'ici le remède était connu depuis longtemps, et que le tiers l'avait fait toucher au doigt aux états provinciaux d'Anjou, en 1560, en suppliant le roi de congédier tous les officiers et employés de la gabelle, et d'imposer directement sur le peuple autant qu'il retirait du profit des greniers. (Dom Roger, Anjou, 421.) 11 était aussi évident que chose peut l'être sous le soleil, que le roi n'y perdait rien, et que le peuple y gagnait la somme des appointements de cette armée innom-