‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 69 sur 114 · EXTORSIONS FISCALES · texte numérisé non relu

EXTORSIONS FISCALES

brable, augmentée de celle de toutes leurs pilleries. Mais il eût fallu déplacer des industries, briser des positions acquises, changer des institutions séculaires, il eût fallu révolutionner et bouleverser tout, et il était bien plus simple en effet de rester dans rornière où Ton était habitué de se cahoter, et, dans la crainte de révolutionner tout, d'attendre 1789.

Cela, dans tous les temps, s'appelle être conservateur.

Aussi, tous ces abus sanglants existaient-ils encore lors de la prise de la Bastille ; l'armée des quatre-vingt mille gabeleurs avait grossi ses rangs de recrues nombreuses (1), • et deux députés de l'Anjou, dont l'un était Volney, vinrent raconter à la tribune de l'Assemblée nationale que « des citoyens, des propriétaires, des corps de milice heureusement conduits par des bourgeois, par des gentilshommes, par des ecclésiastiques », avaient incendié et démoli les barrières établies à Ingrandes, sur les confins de la Bretagne, parce que les habitants étaient justement exaspérés par des violences et des vexations continuelles, et notamment « pacr un meurtre affreux et récent commis par quelques employés des fermes 5>.

A tant de causes de misère et de disette « on peut encore, dit Voltaire {DicL phil.,\, Bled)^ ajouter sans raillerie l'énorme quantité de farine dont les Français ont chargé longtemps leur tète. Ils portaient des perruques volumineuses hautes d'un demi-pied sur le front, et qui descendaient jusqu'aux hanches. Seize onces d'amidon saupoudraient seize onces de cheveux étrangers, qui cachaient dans leur épaisseur le buste d'un petit homme... » La famine torturait le royaume tout entier, au nord du midi, et partout le désespoir armait les bras des émeutiers, ardents à courir au-devant de la mort la plus rapide. Dans la Normandie, on s'en prit aux amidonniërs de. la disette des

; (l),Ejî 1784, le nombre des collecteurs de tous les impôts s'élevait à 250 000. Necker, De l'administ. des finances, I, 194.

blés, dont le prix augmentait de jour en jour; dans la nuit du 30 au 31 mai 1713, une violente insurrection éclata, et, malgré les efforts de la police, on ne put empêcher qu'une boutique d'amidoanier ne fut saccagée. N'est-il pas étrange (|ue ce soit ce moment même où la famine passe i Tétat chronique, que les seigneurs de la cour choisissent pour adopter la mode bizarre de poudrer leurs cheveux? Qn manquait de farine pour apaiser la faim des peuples : on en couvrit ses perruques et ses habits. Elle ébtit à uu taux inabordable pour les appétits populaires : c était dès lors faire preuve de richesse et de distinction que de se blanchir de farine comme les meuniers et les boulangers. Et comme cette mode était extravagante à tous égards, elle devint bientôt générale, pour les femmes comme pour les hommes et pour toutes Icfs classes de la société, — excepté pour les paysans, qui savaient trop ce qu'elle coûtait à faire venir pour la faire ainsi voler au vent; et il est incontestable qu'il passait annuellement en poudre à poudrer une notable quantité de blés, et des plus beaux (1).

La France tout entière allait mourir de faim : la propriété se relâcha de ses rigueurs, le travail eut des privilèges inusités, et, pour arrêter dans .leur fuite les paysans qui passaient en foule à l'étranger (:2), il fut permis à tout laboureur de mettre en valeur à son profit entier et exclusif les terres laissées en jachère par suite de la mort, de la fuite ou de la ruine des anciens possesseurs (3).

Puis enfin, à bout d'expédients, on songea à la dime royale de Vauban. On a vu qu'en 1707, à l'apparition du projet de l'illustre maréchal, la finance avait frémiy les minisires avaient rugi, et que le tout avait été rejeté avec

il) bii Magnevilie, Mém. de la Soc. d'agric. de Caen, 1837, YI, 152. i:!) Bailly, II, 45.

(3) Ordoiin. du 11 juin 1709; jauv. et.oct. 1713; IG janv. 1714; rf«4c. 1717...

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anathème. Mais comme on n'y songeait plus que par surcroît et qu'elle devenait un moyen de donner le coup de grâce au peuple et d'enrichir encore les financiers, la dîme royale, par un étrange retour, devint aussi simple, facile, applicable et excellente en tout point, qu'elle avait été, à trois ans de là, utopique et folle, impossible et criminelle. Cependant, comme c'était le dernier tour à donner au pressoir sous lequel expirait son peuple, Louis hésitait, et la cour remarqua qu'il fut triste durant huit ou dix jours. Puis tout à coup les nuages se dissipèrent, le visage solaire du roi reprit ses rayons, et la cour sourit, sans trop savoir encore pourquoi.

Or voici ce qui faisait que le front du royai vieillard s'était subitement rasséréné.

Il avait fait part de ses scrupules au funeste père Letellier, son confesseur, et celui-ci, pour calmer sa conscience, lui apporta, à quelques jours de là, une consultation des plus habiles docteurs et des plus infaillibles delà Sorbonne, qui lui démontrèrent à n'en pouvoir douter qu'étant souverain absolu, ses sujets lui appartenaient corps et biens, et qu'en prenant leur argent il ne prenait que ce qui lui appartenait. Convaincu alors que ce qu'il ne leur arrache pas il le leur laisse par pure grâce, il fut décidé que Desmarets développerait au conseil des finances les avantages de l'imposition du dixième denier, sans en excepter personne. Cette defnière clause pouvait gâter toute l'affaire et refroidir le zèle de ces dignes conseillers; mais Desmarets eut soin d'insister sur ce que cet impôt serait modique, en comparaison de ce que chacun avait sur le roi en rentes et en bienfaits, et en procurerait le payement facile et régulier à l'avenir m

Maintenant, accusera-t-on Saint-Simon d'exagérer ses expressions et de vouloir faire du style, lorsqu'il appelle la chose une sanglante affaire, et le conseil des finances un bureau d'anthropophages ?

Sous connaissons le projet et l'exposé des motifs. Voyons l'effet produit par tout cela.

€ Le Languedoc entier, quoique sous lé joug du comiti Basville, offrit en corps d'abandonner au roi tous ses biens sans réserve, moyennant assurance d'en pouvoir conserver quitte et franche la dixième partie, et le demanda comme une grâce. La proposition non-seulement ne fut pas écoutée, mais réputée à injure et nidement tancée. Une fut donc que trop manifeste que la plupart payèrent le quint, le quart, le tiers de leurs biens par cette dîme seule, et que, par conséquent, ils'furent réduits aux dernières extrémités, i (Saint-Simon, XVI, ilG.)

Enfin le grand roi mourut (1" septembre 1715), et ce qui surnvait encore en France, « ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont les plus ardents désirs ne doutaient plus. ) (Id,, XXV, :22.) On visita, on ouvrit les prisons, on voulut mettre, au moins dans l'avenir, un terme aux sanglantes iniquités si nombreuses durant ce trop long règne. On mil au jour de bien lamentables histoires : j'en raconterai une à titre de spécimen.

On trouva dans un des cachots de la Bastille un prisonnier qui y était enfermé depuis trente-cinq ans. Il dit son nom, on lui demanda quel crime si grave il expiait par une si longue détention. Il assura qu'il Tigno^rait absolument : on visita les registres, et Ton reconnut qu'il n'avait jamais été interrogé. C'était une détention préventive, et rien de plus, et les plus anciens habitants du donjon de messire Aubriol, prévôt du roi Charles V, n'avaient pas connaissance que rien eût jamais transpiré des motifs qui avaient amené son arrestation.

a Evidemment, lui dit-on, vous êtes victime d'une déplorable erreur. Nous ne saurions vous en témoigner trop de regrets, mais nous vous rendons votre liberté sur l'heure.

» Ma liberté, reprit l'infortuné, eh! qu'en ferais-je? Je

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