LE PRISONNIER DE LA BASTILLE
suis Italien; je voyageais en France, et le jour même que je débarquais à Paris, je fus arrêté et jeté à la Bastille, où j'ai vu se traîner et tomber jour à jour trente-cinq années, toute une longue existence d'homme. Je ne connais pas une seule personne dans ce royaume maudit, je ne sais pas le nom d'une seule rue de cette ville où je suis depuis si longtemps, je n'ai rien, pas un sou, et je ne sais ni ne puis travailler.
3> L'Italie! iph! qu'irais-je faire en Italie'? J'y laissai jadis une femme et des enfants, et des parents qui ont pleuré ma mort, sans doute, car je n'ai pu écrire, et nul n'y a plus entendu parler de moi. Irais-je promener ma résurrection autour des tombes de ceux qui m'aimaient? Irais-je porter le désordre piarmi ceux qui ne m'ont point connu, et dont les pères se partagèrent mes biens? Irais-je voir si celle que je quittai belle, aimante et vertueuse, vieillit, pauvre veuve adultère, aux bras d'un autre auquel elle aura donné une famille? Qui peut savoir comment serait accueilli le mort qui sort de sa tombe au bout de trente-cinq années?...»
Il fallait bien, cependant, accorder quelque dédommagement à cette triste victime de l'arbitraire et du régime de l'autorité. Il obtint de finir ses jours à la Bastille, où on lui accorda la nourriture et le logement, avec toute la liberté qu'il y pourratt prendre. (Saint-Simon, XXV, 59.)
On a dit qu'il y avait quelqu'un qui avait plus d'esprit que Voltaire, et que ce quelqu'un c'était tout le monde. Il y a quelqu'un qui fut plus malheureux que 6ei homme, ce fut tout le monde, ce fut la France. Sa captivité, à lui, ne dura que trente-cinq années, celle de la France dura plus du double. Pendant soixante-douze années, le paysan français n'eut ni femme, ni enfants, ni pain, ni patrie, ni liberté. Demandez aux soldats de Turenne et de Gondé, qui coupaient les femmes par quartiers après les avoir violées; demandez à ceux de Bretagne, qui mettaient les enfants à la broche; demandez aujc dragons des Cévennes, demandez aux financiers, demandez-le surtout. aux mémoires des intendants,
y32 HISTOIRE DES PAYSANS.
qui ne furent jamais publiés, et qui devraient Fêtre, car il est bien temps, à la fin, que Ton montre au peuple son histoire, et c'est là qu'elle est, et non dans ces éphémérides de boucheries humaines et dans ces chroniques de cour qui ont jusqu'ici usurpé ce nom.