LA RÉGENCE
grand jour, il la repoussa pour n'y amver que plus lard et par des routes détournées. Il eut un instant la pensée de convoquer les états généraux, mais il en fut dissuadé, et leur ajournement n'est peut-être point à regretter. La bourgeoisie, au sortir d'une aussi longue et aussi complète oppression, n'était pas en mesure de parler un langage digne de la gravité des circonstances, et de faire entendre aux oreilles de la cour les paroles terribles qui devaient retentir en 1789. Quelques sages mesures furent prises, quelques palliatifs furent essayés. Pour porter remède à la dépopulation tou- •jours croissante des campagnes, le régent exempta de six années de tailles les soldats libérés qui mettraient en valeur les terres sans culture et les maisons abandonnées. Il installa une chambre de justice au couvent des grands augustins, et y fit transporter tout le mobilier de la torture, bien convaincu qu'avec un traitant on pouvait, en toute sûreté de conscience, agir comme avec un voleur. Elle tortura, pendit, exila, confisqua à tort et à travers, et fit rendre gorge à quelques-uns de ces maltôtiers qui s'étaient engraissés des maux du peuple sous le règne précédent. Seulement, l'édit qui mit fin aux recherches de la chambre de justice, tout en mettant au jour l'étendue du mal, confesse l'impuissance du remède.
« Le nombre presque infini d'abus et de malversations qui ont été commis pendant vingt-cinq ans de guerre dans la perception et le maniement de nos deniers, et la licence sans borne avec laquelle les usuriers publics avaient abusé des besoins de l'État et de la misère de nos peuples, nous ont obligé d'établir une chambre de justice dont la sévérité peut arrêter le cours de la déprédation et obliger tous ceux qui avaient fait des fortunes aussi immenses que précipitées à déclarer les gains la plupart illicites qu'il était de leur intérêt de cacher. Les recherches qu'elle a faites et les élats qu'une grande partie de ceux qui en étaient l'objet ont donné de leurs biens, nous ont fait connaître également la grandeur
33i HISTOIRE DES PAYSANS.
du mal et la difficulté du remède. Plus nous avons voulu approfondir la cause et le progrès, plus nous avons reconna que la corruption s'était tellement répandue, que presque toutes les conditions en avaient été infectées ; en sorte qu'on ne pouvait employer la plus juste sévérité pour punir un si grand nombre de coupables sans causer une interruption dangereuse dans le commerce, et une espèce d'ébranlement général de tout le corps de l'État... »
Ce qui eut plus d'efficacité, ce fut, malgré les sourdes menées des traitants, de diminuer chaque année trois cent huit minots de sel, et de supprimer un grand nombre de charges inutiles. En abolissant toutes les lettres de noblesse accordées à la bourgeoisie depuis 1689, et en augmentant ainsi le nombre des contribuables, le régent allégea quelque peu le fardeau qui écrasait la classe agricole, et, remettant en vigueur une utile prescription tombée en désuétude depuis Colbert, il ordonna aux intendants des provinces « de tenir la main à ce que les collecteurs, procédant par voie d'exécution contre les taillables, n'enlevassent point leurs chevaux et bœufs servant au labourage, ni leurs lits, habits, ustensiles et outils avec lesquels les ouvriers et artisans gagnent leur vie. »
Louvois, Fhomme des mesures arbitraires et brutales, avait introduit l'usage de lever sur la campagne des impositions militaires, telles que fourrage, quartiers d'hiver, etc., sur de simples lettres du ministre. Le régent défendit de lever aucune espèce d'imposition, si elle n'était ordonnée par un arrêt rendu en connaissance de cause. Le commerce reconquit sa liberté, qui est sa vie, et l'on put non-seulement faire circuler le blé d'une province dans une autre, mais encore le transporter à l'étranger. L'élève du bétail avait cessé, fiiute d'argent pour l'acheter, de moyens pour le nourrir : c'est à ce point que les beurres et les fromages manquaient, de telle sorte que l'on dut en permettre l'entrée sans payer des droits. La mesure fut étendue aux bas-