‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 76 sur 114 · LE PACTE DE FAMINE · texte numérisé non relu

LE PACTE DE FAMINE

tème prohibitif de Colbert portèrent leurs fruits, et Saint- Simon, alors en Normandie, nous donne une idée de la misère des provinces dans une lettre au cardinal de Fleury (25 juillet 4725), où il dit : « Les pauvres gens de Normandie mangent de l'herbe, et le royaume se tourne en un vaste hôpital de mourants et de désespérés. »

Deux années plus tard, des pluies continuelles vinrent conjpromettre les récoltes : « L'état des campagnes fit craindre une famine : cette crainte pensa la faire naître, et occasionna du moins une si grande cherté, que le pain monta dans Paris jusqu'à neuf sols la livre, et à proportion dans les provinces. Le monopole profitant de la crainte, l'excitait encore pour exercer son brigandage. Des gens en crédit exagéraient des craintes qu'ils n'avaient point, et sous prétexte de servir le public, formèrent des magasins qui leur valurent des sommes immenses. On en accusait ouvertement madame de Prie, et les Paris, son conseil (1). »

L'idée était trouvée^ il ne s'agissait plus que de la lancer et de la faire fructifier. Les financiers s'en chargèrent. Seulement, ils voulurent agir en grand, d'une façon digne d'eux, et en toute légalité. Il est toujours facile de colorer de prétextes honorables les plus coupables entreprises. Ce fut en 1729, le 42 juillet, que Louis XV, par un bail renouvelé de douze en douze années, jusqu'en 4789, sanctionna l'établissement d'une régie, dont le but ostensible était d'acheter des grains lorsqu'ils seraient abondants, de les conserver dans des greniers, et de les revendre dans les années mauvaises. Ces blés , achetés à vil prix , étaient exportés, mis en dépôt, notamment dans les îles de Jersey et de Guernesey, détruits quelquefois, afin d'entretenir la rareté sur le marché, de produire la cherté dans les années d'abondance, d'augmenter les anxiétés de la famine dans les années de disette, et de revendre alors, à des prix

(1) Duclos, Mém. secrets^ 611.

exorbitants, les blés conservés en magasin, et que Tonne lançait que lentement et peu à peu ^ans le commerce. Le clergé et la noblesse trouvaient un double intérêt dans cette spoliation odieuse qui a reçu le nom de pacte de famine; car ils percevaient leurs dîmes et redevances proportionnellement aux forces de la récolte, et alors que les denrées étaient au plus bas, pour en revendre ensuite les fruits à des prix exorbitants lorque la famine avait amené la hausse en triplant ou quadruplant leur valeur.

Jamais le génie du mal n'inspira aux ennemis du peuple une entreprise conduite avec un art plus infernal. Forcé de vendre aux époques inflexibles auxquelles ses maîtres exigent le payement de leurs redevances, le paysan ne peut traiter qu'au comptant. Il fallait donc des capitaux énormes : on les eut en intéressant au succès de cette œuvre ténébreuse tous les détenteurs de la fortune sociale. Les ministres, le roi lui-même, prirent part à Tentreprise. Louis XV lui fit une avance de 10 millions, car il avait une cassette particulière « avec laquelle il agiotait sur le prix des blés, se vantant à tout le monde du lucre infâme qu'il faisait sur ses sujets ». (Lavallée, Histoire de France^ III, 504.)

L'almanach royal de 1774 porte au nombre 4es fonctionnaires le sieur « Mirlevaud, trésorier fies grains au compte du roi ». On se vengea en faisant circuler répigrarame suivante :

Ce qu'on disait tout bas est aujourd'hui public ": Des présents de Gérés le maître fait trafic,

Et le bon roi, bien qu'il s'en cache,

Pour que tout le monde le sache, Par son grand almanach, sans façon nous apprend Et l'adresse et le nom de son heureux agent.

En même temps on interdisait aux écrivains, sous peine de mort, de parler de finances. Si le peuple, se soulevant contre les accapareurs, faisait la gueri*e au pain, comme pn

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