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LE PACTE DE FAMINE

disait alors, la force publique envoyait aux galères ou tuait impitoyablement ceux auxquels la faim mettait les armes à la main. Il y avait bien les moyens de légalité, les doléances aux parlements, aux ministres, au roi; mais les juges, les ministres et le roi étaient de la conspiration, et l'on étouffait derrière les murs sans écho de la Bastille la voix trop persistante de ceux qui voulaient mettre la vérité au grand jour.

Le 12 juillet 1765, Laverdy, contrôleur des finances, renouvela le bail à Ray de Chaumont, grand maître des eaux et forêts; Rousseau, receveur des domaines du comté de Blois ; Perruchot, ancien entrepreneur d'iiôpitaux militaires ; et Malisset, ancien boulanger enrichi, derrière lesquels se dissimulaient les véritables adjudicataires, ministres, intendants des provinces et des finances, présidents des cours souveraines, et toute cette tourbe de courtisans et de publicains conjurés contre l'existence du royaume. Quatre intendants des finances, Trudàine, Langlois, Boutin et Boullongne, de complicité avec ceux des provinces, se partagèrent la France à exploiter, protégés par la complaisance intéressée des ministres Sartines et Bertin. L'homme d'action de la bande,*Malisset, se transportait dans tous les lieux où sa présence devenait nécessaire et imprimait le mouvement à toute une armée d'agents subalternes qui tenait les campagnes comme enserrées dans leur réseau de fer.

Un jour du mois de juillet 1 708, Leprévôt de Beaumont, secrétaire du clergé de France, dînait chez un de ses amis, principal commis de l'un des associés, qui lui donna connaissance du pacte de famine. Ignorant que toutes les puissances du royaume étaient de complicité dans cette conspiration infâme, Beaumont, frappé d'étonnement et d'épouvante à la fois, compulsa les papiers du comité, copia le bail sur ses registres mêmes, et adressa une dénonciation en forme au parlement de Rouen, qui venait de protester énergiqueraent contre les odieuses menées des accapareurs.

L'un des intéressés lut cette dénonciation avant qu'elle arrivât à son adresse, et en donna connaissance à Sartines, qui fit arrêter Beaumont, que Ton jeta sur l'heure à la Bastille. Celle-ci gardait bien ses captifs, et foutes les protestations expiraient sans écho contre les parois de ses murailles épaisses. Pendant vingt-deux années on le promena par toutes les prisons de TÉtat : le crime était trop grand pour qu'il pût espérer de rencontrer pitié ni merci auprès de ces âmes mortes, et Ton craignait qu'à séjourner trop longtemps dans le même cachot, quelque sympathie ne s'éveillât pour cette grande infortune. Aussi le secret fut-il bien gardé, et il fût mort avec l'infortuné martyr, si la révolution de 1789 n'eût pas amené pour lui l'heure de la délivrance. Ce ne fut cependant que le 5 septembre 1789 qu'il recouvra la liberté, et il utilisa les premiers loisirs qu'elle lui fit à écrire l'histoire de sa captivité en dénonçant à la France l'acte infâme qui, depuis soixante ans, avait fait mourir tant de milliers de Français et changé le royaume en un séjour de damnés.

Le résultat dépassa les espérances des auteurs et des complices de ce pacte odieux. La famine ne quitta plus les campagnes, elle y passa à l'état chronique, mais avec des redoublements aigus, en 1740, 1741, 1742, 1745,1767, 1768, 1775, 177G, 1784, et enfin en 1789, année sombre et fatale qui ouvrit l'ère des vengeances et permit de solder quelques arriérés.

(( Le mal véritable, écrivait d'Argenson (Mémoires) en 1740, celui qui mine le royaume et ne peut manquer d'attirer sa ruine, est que l'on s'aveugle trop à Versailles sur le dépérissement des provinces. J'ai vu, depuis que j'existe, la gradation décroissante de la richesse et de la population en France. On a présentement la certitude que la misère est parvenue généralement à un degré inouï. Au moment où j'écris, en pleine paix, avec les apparences d'une récolte sinon abondante, du moins passable, les hommes mevrent

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