‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 78 sur 114 · MISÈRE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

MISÈRE GÉNÉRALE

autour de nous comme mouches de pauvreté et broutant l'herbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Touraine, haut Poitou, Périgord, Orléanais, Berry, sont les plus maltraitées; cela gagne les environs de Versailles. Le duc d'Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. A l'ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent!... i> Dimanche dernier, le roi traversa le faubourg Saint- Victor. Cela fut su : le peuple s'amassa et cria, non plus Vive le roi! mais Misère! famine! du pain! Le roi en fut mortifié!... Le nombre des pauvres dépassera bientôt celui des gens qui peuvent vivre sans mendier. Dans la ville de Châtellerault on a obligé chaque bourgeois à entretenir à ses frais un pauvre. La population est de 4000 âmes, et sur ce nombre il s'est trouvé 1800 pauvres enrôlés à la charge des bourgeois... C'est aujourd'hui à faire pitié même aux bourreaux... Sa Majesté a dit au duc de Larochefoucault que le royaume avait diminué d'un sixième depuis un an. Il est positif qu'il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n'en n'ont tué toutes les guerres de Louis XIV. » (II, 20-34.)

Jean-Jacques Rousseau raconte dans ses Confessions la visite qu'il fit vers cette époque chez un paysan des environs de Lyon (1" partie, liv. iv) :

^ Il me fit entendre qu'il cachait son vin à cause des aides, qu'il cachait son pain à cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter la ruine qu'en montrant la même misère qui régnait

3t0 HISTOIRE DÉS PAYSANS.

autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. y>

S'il en était besoin, le Journal de l'avocat Barbier nous fournirait encore, pour le règne de Louis XV, d'utiles renseignements pour cette histoire de la misère que j'ai appelée VHistoire des paysans» Il voit surtout ce qui se passe à Paris, autour de lui, mais cependant on de^ioc sans peine que le mal était bien plus grand encore loin de la cour et par les diiï'érentes provinces. Ainsi, dès avril 4724, pendant le carême, < on ne peut faire ni maigre ni gras, à cause de la cherté de tout le vivre ». En décembre, tout hausse encore de prix. Au milieu de l'été de l'année suivante, le taux trop élevé des blés excite des soulèvements dans beaucoup de villes, à Rouen, Rennes, Caen... La récolte cependant n'avait pas été mauvaise, et l'on accusait hautement les manœuvres homicides de la cour. Le 14 juillet, le faubourg Saint-Antoine s'insurge, pille les boulan^ gcrs*. La force armée accourt, il y eut quelques victimes, puis quelques pendaisons dans la grande rue Saint-Antoine. Le mal empire en août et septembre : on se plaint du défaut de liberté du commerce, de machination tramée en haut lieu. On sacrifie le lieutenant de police qui, disait-on, défendait aux cultivateurs de livrer leur blé aux boulangers afin de favoriser l'écoulement de ceux que Samuel^ernard et les frères Paris avaient en magasin. Les bénéfices étaient partagés avec la de Prie. Il fallait, pour maintenir l'ordre dans les marchés, de nombreux détachements de soldats. (I, 400, 410.)

En août, « on dit qu*on va remuer l'affaire du pain qui est terrible et qui cric vengeance; car non-seulement on a mangé le pain à un prix exorbitant, mais c'était de mauvais blé, et actuellement dans les provinces il y a des maladies infinies. » (iej., 441.)

MISÈRE GÉNÉRALE. Ul

A Paris, en 1739, on fait de grands sacrifices pour maintenir le blé à un chiffré abordable. « Mais en Touraine, Anjou, et encore d'autres provinces, il est constant qu'il n'y a pas de blé, que le pain y a valu longtemps plus de quatre à cinq sols la livre, et que les paysans mangeaient de l'herbe. On ne sait trop à quoi attribuer cette disette... C'est ce que le premier ministre devrait approfondir pour punir vigoureusement sans distinction déplace. » (III, 178.)

Dans cette même année 1739, le premier président de la cour des aides adresse au roi ces paroles : « Sire, le bruit des trompettes annonce la paix à votre peuple, à ce peuple qui gémit dans la misère, sans pain et sans argent, obligé de disputer la nourriture aux bêtes qui sont dans les champs, pendant que le luxe immodéré des partisans et des gens d'affaires semble encore insulter à la calamité publique. » (/rf., 181.)

L'hiver de 1739-1740 avait été, disait-on, aussi rigoureux qu'en 1709. La famine, la misère en devinrent plus intenses. On chassa les mendiants de Paris, on ne fit de pain que de deux qualités, on supprima les petits pains, les gâteaux des Rois, on interdit d'utiliser aucun grain à nulle autre industrie qu'à celle de la boulangerie, (id., 208- 249.)

En I74I3 la famine est partout. (Jrf., 251, 255^ 266, 276, 283.. i) A Metz, la peste est dans les prisons de la ville, une épizootie terrible décime les bêtes à cornes* (Em. Michel, 382.) Le roi augmente les impôts : le parlement de Paris veut bégayer quelques remontrances. Le roi répond « qu'il est le maître d'imposer les taxes quand il le juge à propos » (Barbier, Jd., 308) et l'ordonnance est enregistrée le 7 septembre.

Il s'agissait d'un impôt du dixième sur tous les biens portant revenu. On voulait imposer le clergé au vingtième sur ses immenses possessions. L'évêque de Marseille écrivit au contrôleur général : a: Ne nous mettez pas dans la nécessité

3i8 • HISTOIRE DES PAYSANS.

(le désobéir ù Dieu ou au roi; vous savez lequel des deux aurait la préférence. » {Id,, 390.) Plus tard, en 1750,16 clergé répondait à son tour : « Sire, la justice et la magoanimilé de Votre Majesté nous sont si connues, qu'elles nous autorisent à répondre que nous ne consentirons jamais que ce qui a été jusqu'ici le don de notre amour et de notre respect, devienne le tribut de notre obéissance. » (/d., 470.) Il fallut reculer, et le clergé continua d'engraisser au milieu de Tamaigrissement du peuple qui le faisait vivre. Disons en passant que l'archevêque de Toulouse, Mgr de Brienne, l'un des mieux partagés, touchait 678000 livres de bénéfices ecclésiastiques. (IV, 526.)

«: Il y a ici une grande fermentation dans les esprits au sujet du gouvernement (août 4760). Il faut convenir que la disette et la rareté d'argent, la misère des campagnes, la multiplicité des impôts, donnent lieu de penser qu'il y a déprédation dans l'administration des finances, et qu'on ne sait comment s'en venger. » (VII, 282.)

Tandis que la cour recevait de riches pots-de-vin des traitants pour leur livrer la ferme des impôts (IV, 360, 396), qui leur permettait d'écraser Jacques Bonhomme sous leur pressoir impitoyable, et tandis que le clergé refusait victorieusement de contribuer aux charges publiques, le courageux martyr trouvait encore dans ses veines une goutte de sang qu'il offrait à la France épuisée. En 1758, les Anglais, après avoir dévasté la Normandie, étaient allés faire une descente sur les côtes de Bretagne. Ils étaient 12 à 13000 liommes auxquels le duc d'Aiguillon n'avait à opposer que des volontaires bretons, quelques nobles et beaucoup de paysans. A la bataille de Saint-Gast, les Anglais furent repoussés par ces héros improvisés que soutenait l'amour de la patrie.

Il y eut un épisode touchant. Des Ecossais s'avançaienl dans la plaine, animés par les accents de leurs cornemuses. Les Bretons marchent contre eux, soutenus par les chanis

MISÈRE GÉNÉftALE. ^49

de leurs bignious. Tout à coup, et avant qu'un seul coup de feu ait été échangé, les deux troupes ennemies s'arrêtent : les cornemuseux d'Ecosse et les sonneurs de bignious bretons jouaient le même air!... Sans doute, au siècle dernier, des Bretons, chassés par la révocation de TÉdit de Nantes avaient peuplé quelques cantons de la sauvage Ecosse, emportant avec eux les chants de la patrie. Les enfants de la mère commune venaient de se reconnaître, ils fraternisèrent sur le champ de bataille, et, le soir venu, s'en retournèrent, les uns vers leurs vaisseaux, les autres vers leurs chaumières.

Je ne sais rien de profondément navrant comme le contraste que Du val, ce paysan champenois dont je parlais naguère, signale entre la misère qui écrase son ancienne patrie et le bien-être qui règne dans les contrées avoisinantes. En avril 1752, il quitte l'Allemagne et rentre en France après avoir traversé la Belgique : « Ce qui me frappa le plus d^ans ce long trajet, dit-il, fut qu'au lieu de ces momies vivantes en haillons de toile et en sabots qui peuplent les huttes et les chaumières de ma chère patrie, je ne vis que des cultivateurs forts et robustes et des artisans bien vêtus, bien nourris, et logés comme des hommes doivent être. Ces symptômes de prospérité étaient trop fréquents pour être équivoques. Aussi me donnèrent-ils une assez juste idée de la façon dont ces peuples étaient gouvernés. » {ŒuvreSy II, 288.)

Il traverse la Champagne et arrive, à Artonnay, lieu de sa naissance : « L'air de misère qu'on y respirait,- ajoute-t-il, me rappela toute celle que j'y avais soufferte dans mon enfance, mais comme elle n'était plus mon élément, je pris bientôt le parti de me délivrer de son odieux et dégoûtant aspect. Ce que je fis de mieux dans ce triste séjour, c'est que je remarquai ce que les intendants des provinces ne remarquent jamais, c'est-à-dire que l'école publique

de ce village ressemblait plutôt à une vile écurie qu'à un

lieu destiné aux premières fonctions de Tesprit humain. > . (W., 290.)

La vue seule de Versailles lui était insupportable, comme étant « l'arsenal où avaient été forgés tous les foudres qui, sous le nom d'édits bursaux, avaient désolé ma patrie, et m'avaient réduit plus d'une fois à implorer la mort pour être délivré de la nudité, de la faim, et de toutes les misères qui en résultent. » (W., I, 119.)

Il déclare ne pouvoir plus habiter la^ France c qu'en passant, et quasi per ignem, de crainte d'y entendre proférer les horribles mots de corvées, de maltôtiers, de loups-garous, de loups enragés. » (II, 29G.)

Cette effrayante progression dans la misère des peuples, progression qu à chaque siècle viennent attester à leur tour tous les historiens et tous les légistes, grandit sans cesse, alors que l'on croit qu'elle dépasse la limite du possible et de la patience humaine. Le parlement de Normandie avait constaté déjà (9 mai 1752) que les paysans, pour ne pas mourir trop vite de faim, en étaient réduits ji: à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité :» (Floquet, VI, 415), et il répète les mêmes plaintes le 5 mai 1768. Les villages se voient « obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes. » Leurs plaintes sont devenues « la voix universelle y> du royaume. Forbonnais, qui a approfondi la matière et qui sait combien la faim a torturé les entrailles des pauvres ahaniers, atteste qu'à l'époque où il écrit (1758) ils sont plus pauvres, plus découragés qu'en 1663, année dont cependant il fait un tableau bien sombre. (I, 299.) « On est venu à bout, dit-il, d'introduire cette maxime d'une politique absurde, que le peuple ne doit point être à son aise si l'on veut qu'il soit industrieux et obéissant : c'est la première chose qu'un enfiint entend dire dans le château où il est élevé. » (/d!., 50.) L'auteur de VHistoire du parlement de Normandie démontre que la fiscalité fut plus rude et ^ plus brutale sous Louis XV que sous tout autre règne. (VI,

Page 1