MISÈRE GÉNÉRALE
359.) Le parlement la signale avec énergie (10 mai 1760), et en voit la cause dans la suspension des étals généraux, sans lesquels on ne pouvait jadis établir des subsides. Il peint les tailles, qui ont doublé, triplé, quadruplé depuis un demi-siècle, payables solidairement; les aides augmentées dans une proportion encore plus considérable, les gabelles, plus avides, plus rapaces, plus odieuses que jamais. On saisit, on vend, on. exécute cliaque jour des gens qui n'ont pas de pain, coupables de n'avoir pas acheté la quantité de sel à laquelle ils sont con-' damnés, et qu'ils ne peuvent payer... (Floquet, VI, 360- 360.)
Historiens de la monarchie, vous avez compté les gouttes de sang qui coulèrent du corps de l'infortunée princesse de Lamballe, et vous vous êtes étonnés que les yeux d'une reine pussent contenir tant de larmes! Mais étaient-elles donc sans amertume celles qui depuis tant de siècles s'échappaient à flots des yeux du peuple, et le sang de ses veines n'était-il pas inviolable et sacré à l'égal de celui des gentilshommes? Avant de vous laisser peser dans vos balances folles la rapide expiation de 1793, nous voulons mettre dans le plateau les crimes qui la rendirent inévitable.
Nous porterons encore en compte les persécutions qu'engendra la révocation de Tédit de Nantes, lesquelles se prolongèrent pendant tout le cours du règne de Louis -le Bien-Aimé. On ravissait à leurs parents des enfants de six • et de quatre ans. « La nuit, des cohortes d'archers, forçant les portes des demeures, entraient, le sabre à la main, renversaient tout, enlevaient des enfants à demi nus, repoussaient les mères, et traînaient aux prisons les pères qui voulaient résister ou soustraire leurs enfants aux poursuites. Dans la seule paroisse d'Athis, près Cacn, ces scènes , auxquelles avait présidé le curé , avaient jeté tant d'épouvante, que plus de six cents habitants du
village et des environs s'étaient enfuis à l'étranger (1). Il est un témoin irrécusable qui vint déposer des souffrances affreuses des campagnes au milieu du xviii® siècle, et qui prit en main la cause de ceux que lui seul peut-être pouvait défendre, alors que la trahison était sur le trône, et que le roi lui-même conspirait contre la vie de ses sujets. Je veux parler de Fauteur du Petit Carême^ de l'évêque de Clermont, qui clôt la liste de ces rares pasteurs que Ton trouve toujours à la hauteur de la mission sublime qu'ils ont reçue de Jésus-Christ. Impuissant à secourir toutes les misères dont le spectacle déchirait ses regards, il osa parler quand l'intendant de la province gardait un coupable silence; il déchira le voile et tenta de rallumer le sentiment de l'humanité éteint dans l'àme de Louis le Bien -Aimé et de son entourage méprisable. Il écrivit, sans se décourager de leur inutilité, de longues et touchantes lettres au cardinal Fleury, lettres sublimes, au dire de ceux des contemporains auxquels il fut donné de les voir, chefs-d'œuvre d'éloquence et de pathétique, supérieures mêmes aux plus touchants de SCS sermons, et qui formeraient, dit-on, un volume considérable. Mais ni le grand nom de Massillon, ni sa haute dignité dans l'Eglise, ni la sainteté de la pensée qui l'inspirait, rien n'a pu les sauver de l'oubli. Elles parlaient du paysan, de cette race à jamais maudite, sur le front de laquelle chacun appuyait son pied pour la repousser au fond de l'abîme, et pour ce crime elles devaientpérir. Une seule, conservée chez le curé de Beauregard, village au milieu duquel le saint évêque allait réparer ses forces défaillantes, une seule est échappée à l'oubli auquel elles ont été condamnées par rindjfférence éternellement regrettable des premiers éditeurs de Massillon. Cette lettre, adressée au cardinal Fleury en 1740, à l'époque la plus brillante du long règne du successeur du grand roi, montre quelle
(I) Coquerel, Ilist. îles églises du désert, I, ilO.