MASSILLON
détresse affreuse pèse sur les peuples, tandis que le trône brille de ces fausses splendeurs qui séduisent les historiens.
« Monseigneur, j^ supplie très-humblement Votre Excellence de ne pas trouver mauvais que je sollicite une fois son cœur paternel pour les (pauvres peuples de cette province. Je sens toute Timportunité de pareilles remontrances; mais, monseigneur, si les misères du troupeau ne viennent pas jusqu'à vous par la voix du pasteur, par où pourraientelles jamais y arriver? Il y a longtemps que tous les états et toutes les compagnies de cette province me sollicitent de représenter à Votre Excellence leur triste situation. Ce ne sont point des plaintes et des murmures de leur part : vous méritez trop de régner sur tous nos cœurs; c'est uniquement leur confiance en votre amour pour les peuples qui emprunte ma voix. Ils vous regardent tous comme leur père et Fange tutélaire de l'Etat, et sont trop persuadés que si, après avoir été informé de leurs besoins, vous ne les soulagez pas, c'est que le secours aurait peut-être des inconvénients plus dangereux que le besoin lui-même, et que le bien public, qui est le grand objet du génie sage et universel qui nous gouverne, rend certains maux particuliers inévitables.
» Il est d'abord de notoriété publique, monseigneur, que l'Auvergne, province sans commerce et presque sans débouchés, est pourtant, de toutes les provinces du royaume, [la plus chargée, à proportion, de subsides (1). Le conseil ne l'ignore pas ; ils sont poussés à plus de 6 millions, que le roi ne retirerait pas de toutes les terres d'Auvergne, s'il en était l'unique possesseur. Aussi, monseigneur, les peuples de nos campagnes vivent dans une misère affreuse, sans lit, sans
(1) C'est là une de ces assertions qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre. Turgot disait exactement la même chose de la généralité du Limousin, limitrophe de l'Auvergne. (Turgot, Œuvres^ IV, 61, 2i'2, 299). La misère, comme la surcharge, était la même partout.
meubles; la plupart même, la moitié de l'année, manquent de pain d'orge ou d'avoine, qui fait leur unique nourriture, et qu'ils sont obligés de s'arracher de lai)ouche et de celle de leurs enfants pour payer leurs impositions.
> J'ai la douleur d'avoir chaque année, monseigneur, ce triste spectacle devant les yeux dans mes visites. Non, monseigneur, c'est un fait certain que, dans tout le reste de la France, il n'y a pas de peuple plus pauvre et plus misérable que celui-ci; il Test au point que les nègres de nos îles sont infmiment plus heureux; car, en travaillant, ils sont nourris et habillés, eux, leurs femmes et leurs enfants; au lieu que nos paysans, les plus laborieux. du royaume, ne peuvent, avec le travail le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et pour leur famille, et payer leurs subsides. S'il s'est trouvé dans cette province des intendants qui aient pu par- ' 1er un autre langage, ils ont sacrifié la vérité et leur conscience à une misérable fortune.
» Mais, monseigneur, à cette indigence générale et ordinaire de celle province se sont jointes, ces trois dernières années, des grêles et des stérilités qui ont achevé d'accabler les peuples. L'hiver dernier surtout a été si affreux, que si nous avons échappé à la famine et à une mortalité générale qui paraissait inévitable, nous n'en avons été redevables qu'à un excès et à un empressement de charité que des personnes de tous les états ont fait paraître pour prévenir tous les malheurs. Toutes les campagnes étaient désertes, et nos villes pouvaient suffire à peine à contenir la multitude innombrable de ces infortunés qui y venaient chercher du pain. La bourgeoisie, la robe et le clergé, tout est venu à notre secours; vous-même, monseigneur, avez déterminé la bonté du roi à nous avancer 60 000 livres. C'est uniquement à la faveur de ce secours que la moitié de nos terres, qui allaient toutes resler en triche par la rareté et la cherté excessive des grains, ont été ensemencées. Le prix des grains a diminué de plus de moitié ; mais lo pauvre peuple, qui, pour