‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 91 sur 114 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Louis XVI. — Turgot. — Affranchissement généial des serfs. — Le paysan plus asseni que jami^is. — Convocation des états généraux. — Les cahiers des bailliages.

« L'habitude, la nature du gouvememeDt, U distance immense qui existe entre le peufde et les autres classes de la société, tout aide à dëtourncr les yeux de la manière leste avec laquelle on peut manier l'autorité envot les gens perdus dans la foule. »

Necker, III, 168.

Si Louis IX eut la gloire immense et sans seconde de distancer son siècle et de mettre Tautorité royale aux ordres de son intelligence pour le traîner en avant à sa suite, Louis XVI peut revendiquer celle, qui n'est guère moins unique dans l'histoire des souverains, d'avoir voulu marcher dans le sens de son époque, franchement, sans regrets et sans arrière-pensée. A son avènement au trône, il parut s'être donné pour mission de faire arriver dans le domaine des faits une révolution déjà accomplie dan$ les idées, et dont la droiture de son Ame lui faisait sentir l'urgence et la légitimité. Et penser que pour accomplir cette œuvre sublime, qui eût fait resplendir le nom de Louis XVI bien au-dessus des noms de Charlemagne et de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV, la Providence avait placé à côté de lui, et sous sa main, un homme plus grand que Sully et que Colbert, doué, au dire de son collègue Malesherbes, du cœur de THospital et de la tète de Bacon! C'est peut-être parce qu'elle lui avait préparé ce rôle grandiose et qu'elle lui avait fait la partie bien belle cl

la tâche facile en lui donnant Turgot, qu'elle le punit plus sévèrement d'avoir failli à sa mission, et que, de même qu'il lui avait fallu le sang du Christ pour racheter devant sa justice les crimes des hommes, elle voulut le sang de Louis XYI pour racheter les crimes de la monarchie et de la féodalité.

Turgot résumait en lui Sully et Colbert : il comprenait l'agriculture comme le premier, l'industrie comme le second ; il avait vu de près le peuple des campagnes et ses misères ; il avait signalé le mal alors qu'il était intendant à Limoges, et il arrivait au pouvoir avec la volonté ferme de remédier à tous les abus, de donner satisfaction à tous les besoins. Économiste et philosophe, tout ce que le xviii° siècle avait mis en lumière et découvert, Turgot le savait; tout ce qu'il réclamait en fait de réformes, Turgot le voulait; tout ce qu'il avait rêvé de juste, d'humain, de fraternel, Turgot le pensait, le souhaitait, l'aimait. Il ne lui manqua que d'être soutenu par une volonté ferme, comme Sully l'avait été par Henri IV, et Colbert par Louis XIV, contre celte tourbe impie, plus inintelligente encore que perverse, qui tient son arsenal de calomnies toujours prêt contre ces hommes prédestinés qui tentent de faire droites et unies les routes de l'avenir devant les pas de l'humanité qui marche.

Turgot voulait, entre autres choses, l'abolition des corvées pour tout le royaume, la suppression des abus les plus tyranniques de la féodalité, corvées, garennes, gabelles, etc. ; la conversion des deux vingtièmes de la taille en un impôt territorial sur la noblesse et le clergé, l'égale répartition de l'impôt assurée par le cadastre, la liberté de conscience, le rappel des protestants, la suppression de la plupart des monastères, le rachat des rentes féodales combiné avec le respect des droits de propriété, la libre défense des accusés, un seul code civil pour tout le royaume (4), l'unité des

(i) Que penser de la raison humaine, lorsque Ton songe que Montes-

poids et mesures, la suppression des maîtrises et jurandes, des administrations provinciales pour défendre les intérêts municipaux, l'amélioration du sort des curés et des vicaires, la pensée aussi libre que Tindustrie, un nouveau système d'instruction publique, Tautorité civile indépendante de Tautorité administrative...

C'est-à-dire que Louis eût fait la révolution au lieu d'être emporté par elle, qu'il eût fondé pacifiquement la liberté de son royaume, et qu'il eût été Washington tout en restant Louis XVI.

Le fardeau de la corvée royale s'était aggravé dans des proportions considérables à mesure que la situation nouvelle faite aux seigneurs par la monarchie absolue avait amoindri celui de la corvée seigneuriale à partir du XVII® siècle (1) :

a Je n'oublierai jamais, dit Voyer d'Argenson, l'horreur des calamités que l'on souffrit en France lorsque la reine Marie Leczinska y arriva. Une pluie continuelle avait ruiné la récolte, et la famine était encore accrue par la mauvaise administration du gouvernement.

» En ce moment il s'agissait des moissons et des récoltes de toutes sortes qu'on n'avait pas encore ramassées à cause des pluies continuelles. Le pauvre laboureur guettait un moment de sécheresse pour les recueillir.

quieu lui-même regardait ce projet comme impossible et dangereux! — Esprit des lois, XVIII, 27.

(1) Pour être amoindri, il n'en était pas moins très-pesant encore, et ruineux pour les censitaires :

« Le roi, dit Dangeau (nov. 1698), a donné au duc de la Meilleraye les droits de corvées sur les terres de Belford, de Tane, et plusieurs autres que le duc de Mazarin, son père, lui a données en Alsace; mais il ne jouissait point de ce droit-là. L'intendant de la province d'Alsace exigeait ce droit-là au profit du roi pendant la guerre ; Sa Majesté, qui vient d'en être informée par M. de Barbezieux, a fait rendre ce droit à M. de la Meilleraye, qui prétend que cela augmentera ces terres de

000 francs de renies. » — Mèm., VS,'iS>^.

Cependant il était occupé d'une autre manière. On avait fait marcher les paysans pour raccommoder les chemins où la reine devait passer, et ils n'en étaient que pires, au point que Sa Majesté faillit plusieurs fois se noyer. On retirait son carrosse d'un bourbier à force de bras, comme on pouvait. Dans plusieurs gîtes, elle et sa suite nageaient dans l'eau qui se répandait partout, et cela malgré les soins infinis qu'y avait donnés un ministère tyrannique.

» Les chevaux et les équipages étaient sur les dents. On avait commandé les chevaux des paysans à dix lieues à la ronde, pour tirer les bagages. Les seigneurs et les dames de la suite, voyant leurs chevaux harassés, prenaient goût à se servir des misérables bètes du pays. On les payait mal, et on ne les nourrissait pas du tout. Quand les chevaux commandés n'arrivaient pas, on faisait doubler la traite aux chevaux du pays dont on était saisi. J'allai me promener un soir, après dîner, sur la place de Sézanne. Il y eut un moment sans pluie. Je parlai à de pauvres paysans : leurs chevaux tout attelés passaient la nuit en plein air.

y> Plusieurs me dirent que leurs bêtes n'avaient rien mangé depuis trois jours. On en attelait dix là où on en avait commandé quatre. Jugez combien il en périt ! Notre subdélégué commanda dix-neuf cents chevaux, au lieu de quinze cents qu'on lui demandait, par la sage précaution d'un officier qui craint que le service ne manque sous son commandement. »

Une telle incurie présidait à l'aménagement des travaux destinés à la confection des routes, que souvent les corvoyeurs perdaient une partie de leur temps à faire trois ou quatre lieues pour se rendre sur l'atelier, où l'on exigeait de leurs bœufs des transports de quinze à dix-huit lieues par jour, si bien qu'au soir ils périssaieuV. çat Vi^ Osv^^svwv?» avant d'avoir pu regagner l'élable où \e te^o^ \^^ ^VVkv^-

dait (1). Il fallait de temps en temps des ouvrages d'art qui eussent nécessité Tintervention d'ingénieurs dirigeant des ouvriers salariés ; ils faisaient défaut, l'ouvrage était interrompu ou mal fait, tout était perdu, et c'était l'ouvrage de Pénélope : la nuit détruisait le travail de la journée. (Turgot, VIII, 284.)

Les paysans devaient non-seulement faire et entretenir les routes, mais encore transporter les troupes, leur matériel et leurs bagages (2), source inépuisable d'abus poussés jusqu'à la violence. Le soldat impatient aiguillonnait à. coups d'épée les flancs du bœuf au pas lent et mesuré, et si le paysan osait se plaindre, il recevait des coups pour toute satisfaction (3). Il fallait également voiturer par corvées toutes les fournitures de la marine. Les entrepreneurs adjudicataires de ces fournitures contraignaient les paysans à voiturer les bois qu'elle emploie jusqu'aux ports de construction, et, sous ce prétexte, ils faisaient conduire ainsi les bois même de chauffage (Turgot, t. I, 101); et tandis que les financiers levaient impitoyablement cette taille de surcroît au moyen de laquelle les villageois pouvaient croire avoir payé le rachat de la corvée (4), les mandataires royaux employaient contre les travailleurs réfractaires, comme aux plus beaux jours de la féodalité, la contrainte par corps, les amendes, la saisie mobilière et les mangeurs. Ils exi-

(1) Œuvres de Turgot, V, 377; YUI, 275.

« L'horreur des corvées consiste à faire venir de trois ou quatre lieues de pauvres familles, sans leur donner ni nourriture ni salaire, et à leur faire perdre plusieurs journées entières, qu'ils emploieraient utilement à cultiver leurs terres. » — Voltaire, Correspondance^ 20 mars 1776.

(2) « Les chemins sont encore si mauvais quo.les armées ne sauraient encore marcher avec toute l'artillerie et l'attirail que Ton mène; il y a six mille cliariots de paysans commandés. » — Mém. de Daiigeau, IH, 175.

(3) Id , id., 180; — Turgot, V, 367, 381. ^^ (-i) Yoy. ci-dessus, p. 81.

geaient d'eux des tâches souvent inexécutables dans les délais qu'ils leur accordaient, si bien que leurs femmes étaient dans la nécessité de prendre part à des labeurs parfois mortels (1).

Il existait encore un autre abus qui se rattachait assez directement aux exactions sans nombre qu'enfantait la corvée. On avait attribué à la compagnie des salpètriers le droit de fouiller, pour obtenir le salpêtre, les écuries, les granges, les berçeries, et jusqu'aux salles basses et aux caves des gens de la campagne. Les communes où il leur convenait de venir s'abattre étaient tenues de leur fournir des voitures, le logement gratis, et le bois à vil prix, de telle sorte qu'il en coûtait de faux frais, par an, 69000 francs aux seuls villages de la Franche-Comté. Suivant leur patiente habitude de faire la part du feu, les ahaniers transigeaient, si bien que les salpètriers promenaient par les bourgs du royaume leur inutile attirail, levant un impôt que les villages s'empressaient d'acquitter, et ne faisant pas de salpêtre (2).

En même temps qu'il fatiguait la cour de ses mémoires, et forcé de reconnaître qu'elle ne voulait rien faire et qu'elle ne ferait rien, Turgot entreprit de réaliser une partie de ses projets de réforme dans son intendance de Limoges, en supprimant les corvées pour la confection des routes. Le tumulte Tut extrême, il eut tout le monde contre lui; les paysans, pour lesquels il travaillait, aussi bien que les autres,

(1) « Je sais que la loi n'ordonne pas aux femmes d'aller à la corvée, mais je sais aussi qu'on oblige quelquefois les paysans de construire dans quinze jours, un chemin qu'ils ne peuvent construire que dans un mois, et alors les femmes travaillent avec eux. Je sais encore qu'on commande souvent des corvées dans un temps près de celui des moissons ou d'autres récoltes. » — Saint-Lambert, Les Saisons^ note du chant II.

(2) Turgot, IV, 225. — C'est au grand chimiste Lavoisier que revient l'honneur d'avoir mis un terme à cette criante tyrannie des salpé- . triers.

contre lesquels il ne trafaillait pas. Le clei^é, la noblesse, les corps prinlégiés profitaient des routes, utiles principalement aux gros propriétaires et aux décimateurs, et qu'exécutait pour eux tous Jacques Bonhomme, qui ne s'en servait guère. Ceux-ci, seuls éclairés, étaient à même de discuter et de motiver les périls ou les avantages de l'entreprise; ils étaient juge et partie et faisaient Fopinion. Ne comprenant pas quel lien étroit de solidarité unissait leurs intérêts à ceux du peuple, et sentant instinctivement poindre dans Tavenir, à travers ces modestes projets de réforme, un ordre de choses qui ferait entre tous les hommes un partage moins inégal des charges et des bénéfices sociaux, ils n'eurent pas de peine à persuader aux pauvres laboureurs, grâce aux antécédents bien connus des intendants, que lorsqu'il exigeait d'eux des fonds pour faire exécuter ces travaux par des salariés, Turgot voulait garder pour lui l'argent, tout en maintenant la corvée. Cela avait été pratiqué déjà sous le grand roi, il n'y avait rien d'invraisemblable à ce que cela fût renouvelé sous son indigne successeur.

Dans leur horreur du progrès, les exploiteurs consentiraient à voir leurs maisons démolies par les exploités, s'il ne fallait que cela pour lapider des réformateurs. Mais, chez Turgot, le courage était à la hauteur de l'intelligence : il tint bon, et l'opération, commencée en 4762, fut terminée en 170 i. L'imposition, depuis lors, varia, pour la province, de 40000 à 100000 écus. Avec cette somme, relativement minime, on fit la route de Paris à Toulouse par Limoges, celle de Paris à Bordeaux par Angoulême, ouvertes depuis quatre -vingts ans par le procédé de la corvée, et tout aussi peu avancées que le premier jour.

L'entretien n'était pas moins simple et économique que la confection elle-même. L'entrepreneur était tenu de garnir les bords des routes de petits tas de cailloutage. Pour quinze sols par jour, un homme entretenait une longueur de trois lieues. On avait élevé sa maison au milieu du parcours, de

TL'UGOT- il 7

sorte qu'il n'y avait pour lui aucune perle de temps. Il comblait l'ornière à mesure qu'elle commençait à s'ouvrir. S'il en existait, il perdait huit jours de traitement, quinze jours en cas de récidive, et sa place à la troisième négligence. Mais il était sans exemple que cela fût arrivé, et par toute la province les routes étaient comme des allées de jardin. (I, 85.)

Ainsi l'intendant de Limoges avait, à très-peu de chose près, inventé et mis en pratique le système moderne pour la confection et l'enlretien des routes.

Turgot était du petit nombre de ces hommes qui, arrivés au pouvoir, se souviennent des enseignements, des promesses et des engagements des jours heureux de la jeunesse, et font, dès qu'ils le peuvent, passer dans le domaine des faits les généreuses aspirations d'autrefois. Devenu ministre, et encouragé par le succès obtenu, il voulut faire jouir tout le royaume du bienfait dont il avait doté le Limousin, et dicta une ordonnance (1776) qui supprimait le travail gratuit et la corvée, sauf pour les cas de guerre et la défense du pays.

Mais cette fois ce ne fut plus une province, ce fut la France tout entière que Turgot eut contre lui. Le peuple refusa de payer. La noblesse, furieuse, objecta au faible Louis XVI que « la suppression de la corvée tendait évidemment à l'anéantissement des franchises primitives des nobles et des ecclésiastiques, à la confusion des états et à l'interversion des principes constitutifs de la monarchie. y> Le parlement de Paris déclara « que le peuple de France était taillable et corvéable à volonté; que c'était une partie de la constitution que le roi était dans l'impuissance de changer. y> (IV, 3G3.) On alla même jusqu'à vouloir lui persuader que le peuple se révolterait si l'on supprimait la corvée (1). Enfin on lança contre Turgot le grand cri, Viil-

(1) Voltaire, Correspondance, 23 mars 1776.

418 HISTOIUE DES PAYSAJNS.

tima ralio, ce cri suprême qui sauve les capitoles à l'heure de l'escalade : on Taccusa de pousser à la haine contre lanoblesse et de porter atteinte aux bases sociales ; on l'accusa de détruire la propriété, et tout fut dit. (IV, 229, 253, 279.)

Il était dans la destinée fatale de Louis XVI de céder toujours lé lendemain aux mauvaises influences, comme il avait cédé la veille aux généreuses inspirations : M. de Cluny remplaça Turgot ; en août de la même année, le roi revint sur son ordonnance, et les routes continuèrent à être faites par corvées dans presque toute la France (1).

« Ah! s'écriait Necker en 1784, que cette mendicité pourrait souvent servir de reproche à l'autorité qui la poursuit : — « Je demande l'aumône aujourd'hui, dirait un malheureux; mais depuiscinq jours f ai travaillé^ sans rétribution^ à réparer les chemins; mais nn collecteur a fait vendre le peu que j'avais pour être payé de la taille ; un autre me poursuit pour mon devoir de gabelle ; incertain sur mes droits, je me suis encore épuisé par une affaire litigieuse, et je viens de me présenter à la porte d'iin riche propriétaire pour demander du travail : on m'a répondu qu'il n'avait pas besoin de mes services. » (III, 163.)

Battue en brèche par les économistes et les philosophes, jugée et condamnée par tous les plus grands ministres du xviii® siècle, qu'attendait donc la corvée pour disparaître? Hélas ! elle attendait ce qu'attendent tous les abus qui se succèdent à leur tour : elle attendait la révolution.

La corvée personnelle fut donc abolie dans la nuit du 4 août; la corvée réelle ne le fut que le 17 juillet 1793.

La haine des privilégiés ne se trompait pas d'objet, lorsqu'elle poursuivait de ses calomnies cet infatigable intendant de Limoges, qui semblait avoir juré de porter remède à tous les vices sociaux qui entraînaient vers l'abîme la mo-

(1) Necker, De l'administration des finances (1784), I, 238, 245,265, ^270, 272, 279, 28i, 292.

TURGOT. m

narchie absolue. Après la corvée vint la taille. Il montra les asséeurs opérant au point de vue de la facilité des recouvrements et contraignant les agriculteurs à feindre une détresse absolue, jusqu'à se laisser accabler de frais avant de payer, afin de n'être pas ruinés (Turgot, IV, 126) : situation fatale à l'État comme aux particuliers, et qui rendait tout essor impossible à l'industrie non moins qu'à l'agriculture (4); les collecteurs, dans l'impuissance de se faire payer de la noblesse, ni des gens en place, ni même quelquefois de leurs métayers (W., p. 459); l'odieuse solidarité entretenant la misère dans les campagnes, et laissant le tenancier à la merci du seigneur ou de tout autre, investi de quelque autorité. Si les collecteurs dissipaient l'impôt recueilli, les quatre plus riches de la commune en avaient toute la responsabilité. Le seigneur, dont le revenu était le plus souvent en rentes, ou même en grains, choses faciles à dissimuler, échappait à l'impôt, sans que le paysan, qui payait pour lui, osât le dénoncer, la loi de solidarité le mettant à sa merci. (I, 428, 429; IV, 438.)

Indépendamment des impositions spéciales au tiers état, quelques-unes, les vingtièmes, la capitation, etc., étaient censées peser proportionnellement sur tous. Mais il en était de celles-là comme de tout le reste. La proportion des vingtièmes — on en payait deux, — avec le revenu des terres, n'était que nominale : celles du paysan étaient taxées à la rigueur, tandis qu'aucun des domaines des nobles, des magistrats, ni des riches bourçeois ne Tétait à son véritable taux. Quant à ceux du clergé, c'était mieux : ils ne l'étaient

(1) Les paysans cachaient leur industrie, qui manquait de débouchés. En 1780, Legrand d'Aussy en visita qui ne pouvaient vendre leurs dentelles; il leur proposa de leur trouver des correspondants; ils le supplièrent de n'en point parler : « Notre pays est déjà écrasé d'impôts, lui dirent-ils ; si vous annoncez qu'on y fait de la dentelle, Tadministration va nous croire une mine d'or : on doublera notre fardeau, et nous sommes perdus. » — Voyage en Auvergne, I, 417.

120 HISTOIRE DtS PAYSANS.

pas du loul. Ainsi les pauvres, d'ailleurs exclusivement soumis à la taille, étaient surchargés même pour Timposition dont le titre et les édits qui rétablissaient supposaient le devoir de la rendre proportionnelle. C'était visiblement le contraire de toute justice, de toute saine politique et de l'intérêt du roi ; mais c'était ce que les parlements soutenaient avec le plus d'opiniâtreté. (I, 193; IV, 89.)

Quant à la capitation, les privilégiés ne la payaient pas, ou n'en payaient presque rien, et ne s'acquittaient qu'après de longues années de retard ; pour le campagnard, elle était presque égale au principal de la taille. (VIII, 130, 196, 198.) Le gentilhomme était exempt d'impositions, et l'on exécutait la marmite du paysan. De leur côté, les propriétaires non nobles laissaient peser sur le fermier « toute la charge que celui-ci pouvait absolument supporter sans tomber dans le désespoir et l'impuissance de travailler. »

Les terres étaient très-fréquemment accensées par les seigneurs, moyennant des rentes en grains. Lorsque la récolle faisait défaut, ce qui était très-fréquent, grâce aux manœuvres du pacte de famine, les seigneurs en exigeaient le payement en argent, d'après le prix qu'avait momentanément au marché la quantité de grains qui leur était due. C'était légal, mais non juste. En 1769, il y avait eu une disette plus cruelle encore que celles de 1709 et de 1739, de telle sorte qu'en 1770 le prix était quadruple du prix habituel et moyen (VI, p. 60) : la famine enrichissait les seigneurs, aussi savaient-ils l'art de l'entretenir.

Le roi, à lui seul, tirait du pays la moitié des revenus. L'autre moitié passait dans la dîme, les aides, la gabelle, le coût des actes, les octrois, les péages, les douanes, les droits seigneuriaux, et Turgot avait démontré vingt fois que le paysan ne tirait rien du sol ni de sa culture, que l'intérêt de ses avances d'exploitation en bestiaux, instruments, semences et nourriture, si bien que les petits cultivateurs n'avaient pas, toutes charges ça^ées^ ^Iws de vin^-cinq à trente livres

ÏURGOT. * 421

par an à dépenser par personne, non pas en argent, mais en comptant tout ce qu'ils consommaient en nature; aussi, fuyant la misère, les paysans émigraient-ils sans cesse de province en province. (IV, 250, 260, ^74, 304; YI, 144.)

La milice contribuait aussi d'une manière très-puissante à dépeupler les campagnes, en entretenant chez les campagnards cet esprit de migrations incessantes. Le paysan avait eu tant à souffrir du soldat, qu'il éprouvait pour le métier de celui-ci un sentiment de répulsion insurmontable. Aussi la milice était-elle une cause continuelle de désordres et le signal d'une véritable guerre civile entre les habitants des campagnes, les uns fuyant au fond des forêts, les autres leur y donnant la chasse pour éviter d'être contraints de partir à leur place. Les meurtres étaient fréquents, les procédures criminelles se succédaient, et la culture cessait dans les campagnes abandonnées. Dès qu'il s'agissait de rassembler les bataillons, les syndics des paroisses se voyaient dans la nécessité de traîner les miliciens escortés par la maréchaussée et quelquefois garrottés comme des bandits pour le bagne. (YI, 424.) — C'est ainsi que l'on marchait à la gloire! — D'autres s'enfuyaient dans les villes, espérant s'y soustraire plus facilement aux recherches de leurs chefs (1). Mais là un autre danger les attendait. Sans parler des ruses des raccoleurs, il y avait dans les grandes villes, à Paris surtout, des soldats, des gardes du corps même, qui ramassaient par force les gens qu'ils renfermaient dans des maisons appelées fours, pour les vendre ensuite aux officiers chargés de faire des recrues. (Dangeau, III, p. 327.) Puis, une fois déshabitués de la vie des champs, assouplis par la discipline, et promptement démoralisés par le contact des bandits qui, sous la monarchie, formaient l'armée, ces

(i) Quesnay, Encychpédiey art. Fermier.

i^ HISTOIRE DES PAYSANS.

mêmes miliciens réfractaires devenaient, entre les mains de leurs maîtres, de dociles instruments d'oppression (f), et retardaient Tavénement de la liberté.

Les observations, les critiques, les éloges que Barbier donne à la dernière ordonnance publiée par la monarchie pour régler la répartition de l'impôt du sang, nous donne de curieux renseignements sur la science politique et économique d'alors (Journal III, 424-463, passim) : c II y est dit que les enfants de tous les corps et communautés des marchands et artisans sans distinction tireront au sort, gens de peine et dç travail, et autres qui ne seront pas dans le cas d'être exemptés par leur état, leurs charges ou emplois ; ce qui a été étendu par l'ordonnance de M. de Marville à tous les domestiques... On disait aussi que tous les clercs de notaire, procureurs, greffiers seraient sujets à la milice, mais jusqu'ici cela n'est pas. Cela alarme fort les marchands, surtout ceux des six corps (drapiers et chaussetiers, épiciers, merciers, pelletiers, bonnetiers, orfèvres) qui ont toujours eu leurs privilèges... Le fils d'un gros marchand riche, élevé dans l'aisance et avec éducation, sera compris dans la même liste avec le propre laquais de son père, les domestiques, les ouvriers, garçons de bureau, cordonniers et autres, crocheteurs, porteurs de chaises, brouelteurs de son quartier, cochers de place et autres gens de cette espèce, tous désignés dans l'ordonnance. Cela est humiliant et dur, et l'on peut même dire que cela Test trop...

j> Les avocats au parlement sont exempts, et leurs enfants, ainsi que les avocats au conseil...

y> Les avocats peuvent prendre un laquais, même deux,

(1) « Le moyen Age, qai n*eut point d'armées permanentes, était dans l'état le plus favorable à la liberté, et, par le défaut de lumière, ce fut un temps de scnilude; quand les lumières s'étendirent, les soldats arrivèrent. » /— C.Vv3i\.eîvxxW\^xv0i, ^nalv|%e raûtonnee de l'hisl. de France, 180.

TIIHGOT. 4iJ

et retirer par là des ouvriers ou fils d'artisans qui se trouveraient exempts du tirage. Les fermiers généraux et gens de finance ont le même privilège pour des domestiques sans nombre. Il n*y a que les procureurs, notaires et quelques marchands à qui on ne permet qu'un seul domestique. »

Pour les marchands des six corps, celui qui payait cent francs de capitation exemptait tous ses enfants, avec un apprenti, un garçon ou domestique. Celui qui payait au-dessus de cinquante francs n'exemptait que l'ainé de ses enfants. Il n'y avait pas d'exemption au-dessous de cinquante francs. Les libraires, imprimeurs et marchands de vin étaient placés dans les mêmes conditions.

De sorte que le fils du petit marchand tirait, tandis que son domestique était exempt. Si bien que l'on voyait les laquais derrière les équipages insulter par des gestes moqueurs les miliciens qui passaient dans les rues.

Ces pitoyables mesures avaient peuplé Paris d'une nuée de laquais, a gens sortis des villages pour éviter la milice dans les provinces, ce qui a dépeuplé les campagnes. »

On le voit, tout, jusqu'à la fin, n'était qu'injustices et privilèges, tout le monde en avait sa part, excepté les paysans, cette enclume sur laquelle frappaient sans merci tous les marteaux, cette bête maudite chargée de tous les faix, et qui, pour s'y soustraire, commençait sa fatale émigration vers les villes, se faisant valet, laquais, pour profiter du moins ainsi de quelques-unes des immunités que s'attribuaient ses maîtres.

Forbonnais gémissait de voir les campagnes épuisées par cet enlèvement de toute la jeunesse rurale, tandis que les villes étaient presque exemptes du fardeau de la milice : « Ne pourrait-on, dit-il, au lieu de faire tirer au sort les garçons d'une paroisse, permettre à chacun d'acheter les hommes qu'on lui demande? » (ï, 300.)

N'est- il pas profondément humiliant çovvt \îl t^x^^^w \v\v

iU HISTOIRE DES PAYSANS.

maine de voir que les utopies et les impossibilités d'une époque, celles que Ton hasarde timidement sous une forme dubitative, sont, à un siècle de distance, des banalités telles qu'on ne peut même plus comprendre que Ton s'y soit arrêté un moment pour les discuter?

Le champ des réformes était vaste, on le voit, et Turgot avait mesuré de Tœil la profondeur de l'abîme creusé sous les pas de la monarchie absolue, abîme sans fond, qui s'élargissait chaque jour depuis la fin du xvii® siècle, depuis cette époque sombre que Boulainvilliers a dévoilée à nos regards.

Voici comment parle le. conseil royal dans un arrêt rendu contre un fermier général, le 13 juillet de l'année qui ouvre le xviii'' siècle :

« Il y a beaucoup de gens en Bourgogne qui ne consomment aucuns sels... La pauvreté où ils sont actuellement de n'avoir pas de quoi acheter, non pas du blé, ni de l'orge, mais de l'avoine pour vivre, les oblige de se nourrir d'herbes et même de périr de faim (1). »

En 1707, Boisguilberl en arrive à regretter l'année 1698 elle-même :

« Alors il y avait encore de l'huile dans la lampe. Aujourd'hui tout a pris fm faute de matière... Le procès va rouler maintenant entre ceux qui payent et ceux qui n'ont de fonction que de recevoir. »

Nous avons entendu le cri de détresse jeté par Massillon au milieu de ce siècle. Turgot nous apprend qu'en 1762, le Limousin et l'Angoumois ont beaucoup perdu de leurs richesses (IV, 52); et, quelques années plus tard, l'histo-

(1) Cité par Rougebief, la Franthe-Comté ancienne et moderne^ 586.

Si Ton n'avait pas fait passer au paysan le goût du pain, on Tavait au moins déshabitué du blé, et, l'habitude de la misère et de la routuie aidant, on vit une émeute à Tulle parce qu'il n'y avait pas de seigle au marché, abondamment pourvu de blé pas plus cher que le seigle ne l'eût été. — Turgot, IV, 127.

rr

rien de la Rochelle constate la dépopulation de la province (Arcère, p. 483) :

« La nécessité physique trop souvent manque au colon; il meurt de faim en nous faisant vivre. Des hommes accablés de peines, desséchés par la misère, ne sauraient se survivre à eux-mêmes par une nombreuse postérité, ils ne donnent que peu de citoyens à l'État. Mais quel est le principe de leur misère? L'impuissance de subsister de leurs travaux. Partout où les hommes pourront vivre, ils naîtront ; partout où leur vie ne sera qu'une longue et pénible souffrance, on les verra disparaître ; moins les champs rapporteront, moins il y aura de laboureurs. »

Un mémoire écrit en 1768 avance que, depuis le commencement du siècle, la population du Ponthieu a diminué d'un tiers (1), et voici ce qu'écrit Legrand d'Aussy en 1788 (I, 82) :

« De toutes parts on aperçoit des maisons en ruines ou abandonnées. J'ai vu des villages où ces masures en décombres faisaient plus d'un tiers du lieu. Le même fardeau d'impositions subsistait néanmoins toujours. »

« Lisez les voyageurs étrangers des deux derniers siècles, vous les voyez stupéfaits, en traversant nos campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de l'horreur de pauvreté, des sombres «haumières nues et vides, du maigre peuple en haillons (2). >

Turgot n'avait garde de laisser agioter dans l'ombre cette coalition monstrueuse du pacte de famine, dont les bénéfices étaient fondés sur les misères publiques. Convaincu qu'en tout la liberté est le plus grand des biens, et qu'elle porte avec elle le remède à tous les maux, il opposa la liberté du commerce des grains à l'odieux monopole ; elle devait avoir pour résultat d'accroître les revenus du

(1) Cité par Louandre, Hist, d'AbbevUle, 446.

(2) Michelet, Hist. de la révolution^ 1, introd., 69.

propriétaire et d'augmenter les ressources du cultivateur sans faire hausser le prix moyen du blé, en sorte qu'il lui était légitime de croire qu'il aurait pour lui les propriétaires, les cultivateurs et les conservateurs, c'est-à-dire tout le monde, excepté les complices du pacte de famine.

A peine l'édit fut-il rendu (1776), qu'une tempête effroyable éclata sur la tête de Timprudent ministre. La reine, la famille royale, le clergé, le parlement, ses collées même, tout cria, vociféra, s'ameuta et fut contre lui. Oa commença, c'est l'usage, par lancer la terrible accusation d'attentat à la propriété contre celui qui Youlait la rendre morale et légitime en la faisant moins oppressive ; puis oa organisa une famine factice dont on rejeta les causes sur les innovations roturières de ce charlatan d'aiministra tion. Tandis que des troupes de bandits soudoyés parcoa raient les provinces (1), brûlaient les moulins, les granges pleines de gerbes, les fermes entières (â), pillaient les marchés, arrêtaient les voitures et les bateaux chargés de grains qu'ils jetaient à la rivière, répandaient partout la terreur, entraînant et poussant au crime la populace des campagnes, toujours facile à tromper, d'autres pénétraient à Versailles, hurlant sous les balcons 'du pauvre roi, qui prit pour des hommes brisés par la faim des misérables titubant sous les excès de l'ivresse.

Il fallut une armée tout entière pour calmer cette effervescence : elle aggrava le mal en rendant réelle une disette qui n'était que de commande, et la guerre des farines — c'est ainsi qu'on l'appela — décida le faible Louis XVI i,

(1) Les pillardi n'étaient point des gens affamés, et ne désiraient point le paraître. On donnait au vulgaire douze francs, aux chefs un louis. On avait fabriqué de faux arrêts du conseil pour autoriser le pillage. Le but était d'aflfamer Paris, et c'est en chantant qu'ils faisaient leurs courses. — Turgot, IV, 185.

(2) Jd., Vil, 284

Page 1