‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 10 sur 145 · LE BOURREAU · texte numérisé non relu

LE BOURREAU

t une distraction (1), et l'imagination conçoit à peine jus- [u'où allait la férocité de leur justice répressive, (c A la )lus petite faute, on les étendait nus, pieds et poings liés, sur une poutre, comme pour leur donner la question, et avec des houssines de la grosseur du petit doigt, on leur faisait une distribution de cent vingt coups... On leur coupait les oreilles, et, pour en perdre l'engeance, on les châtrait sans marchander davantage (2). »

Dans Tune des cours du donjon, il y avait au plancher, au niveau du sol, une pierre mobile (3). On la soulevait, puis, passant une corde sous les aisselles du serf, on le descendait dans le souterrain, qui ne recevait ni air ni lumière, et dans lequel on oubliait parfois de faire passer des aliments (4). Cela s'appelait le vade in pace dans les monastères, et les oubliettes dans le manoir seigneurial.

C'était le bon temps, le règne de l'autorité, l'empire de la force par excellence. On poussait loin alors l'art du tourmenteur, le bourreau était un personnage, et sa science se montrait à la hauteur de l'imagination du juge. Ce n'était point ce triste paria de nos jours, honteux comme sa hideuse machine, qui se cache, poursuivi par les analhèmes de tous, tandis que la main à son cordon fatal, ce sombre portier de l'éternité escamote dans l'ombre quelques têtes

(1) « On conçoit difficilement avec quelle barbarie les seigneurs des temps féodaux tyrannisaient leurs serfs. Non-seulement leur cupidité les portait à accabler ces esclaves d'un travail insupportable, mais leurs moindres fantaisies infligeaient à ces malheureux des peines et des tribulations incroyables sans aucun motif d'intérêt, » — Colliri de Plancy, Dlcl. féodal, II, 2i8.

(2) Sauvai, Antiq. de Paris, lï, 596.

(3) Monteil, Hist. des Français des divers étais, t. 1er.

(4) « Dans les comptes de la prévôté de Paris, on lit cet article :

' Poulie en cuivre servant à la prison du Chàtelet. » Il paraît que les

Prisonniers étaient descendus par une ouverture pratiquée à la voûte

"®s souterrains, comme on descend un seau dans un puits. » — Du-

*^re, Hist de Paris.

que lui dispute la miséricorde humaine, glanant à grand'peine là où il moissonnait jadis. Maître des hautes œuvrer et tourmenteur juré, il était bon catholique, citoyen dt mœurs irréprochables, et il eût poursuivi en diffamation quiconque l'eût appelé bourreau (1).

Sa science se montrait à la hauteur de l'imagination du juge, et c'est bien lui qui pouvait dire qu'il avait plus d'une corde à... sa potence. Le feu, l'épée, la fosse, l'écartelage, la roue, le sac, la hache, la fourche, le gibet, n'avaient point de secrets pour lui. Il savait traîner, poindre, piquer, écheler, briser les dents, brûler les yeux, couper les poings, les pieds, le nez, les oreilles ; il savait décapiter, pendre par le cou, par les aisselles, par les poignets, étrangler, châtrer, coudre en un sac et jeter à l'eau, estrapader, fouetter, marquer, tenailler, puis répandre sur les blessures qu'il avait faites, le plomb fondu, l'huile et la poixrésine brûlantes, le soufre et la cire mélangés et allumés ensuite; il savait démembrer, rompre, flageller, écorcher vif; il savait bouillir, il savait rôtir finement et avec une savante lenteur. Et quel luxe dans la pénalité ! Pour le fauxmonayage, par exemple, le coupable, en Bretagne, était bouilli, puis pendu par surcroît (art. 589); ailleurs il était étranglé, puis brûlé; à Loudun, il était traîné d'abord, puis ensuite bouilli, et enfin pendu pour en finir (2). — Quoi abundat, non viciât!

Aussi les voyageurs constatent-ils que nul peuple n'approche du Français dans l'art de martyriser les criminels (3).

Humain cependant à sa manière, et presque galant avec les dames, si l'exécuteur des hautes œuvres en avait quelqu'une à brûler à petit feu, il lui ménageait certains adou-

(1) Arrêts des 8 juiUet, 7 novembre, 1781, et 12 janvier 787. (^) Arrêts notables de Papon, p. 1256. ^Diction, de Trévoux, v. Monnoyeur.

(3) Vaientin Jameray Buval, Œuvres, U, H.

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ssements, à cause de la faiblesse du sexe, tels que de lui 1er des bûches à la tête, ou même de la lui arracher avec îs crocs de fer (i). Par respect pour la pudeur, il les entrrait vives, au lieu de les pendre (2). Ses égards pour eux qui lui étaient confiés s'étendaient jusqu'au delà du repas, et si le roi venait à passer par ses justices, il mettait les chemises blanches à ses pendus, pour qu'ils fussent de ?lus bel air (3).

Il accompagnait les bannis jusqu'aux limites du territoire, et leur lançait, en signe d'exclusion, un vigoureux coup de pied dans le' derrière.

Le pilori était son théâtre et l'échafaud son trône; il s'y montrait dans toute sa gloire*. Les jours d'exécution, des officiers inférieurs de justice allaient l'annoncer sur toutes les places publiques, à son de trompes, sommer les habitants d'y assister, ou d'y envoyer tout au moins une personne par chaque maison (4). On n'avait garde d'y manquer. Il était bien connu de tous, et lorsque apparaissait au détour d'une rue la silhouette menaçante de l'homme rouge, les enfants quittaient leurs jeux, et se le montrant du doigt, ils disaient à voix basse î « C'est lui! ))

Il ne savait pas^ c^est vrai, échapper à l'orgueil que lui inspirait la conscience de son importance sociale. N'en avaiton pas vu abandonner de dégoût leur poste, parce qu'on ne leur donnait que des manants à pendre, et qu'on ne leur confiait point d'œuvre délicate (5)?

La roue, par exemple, voilà un supplice où il y avait Itielque adresse à déployer! Vous étendiez votre condamné

(i) Madame de Scvîgné, Lettrés, V, US.

(2) La première exécution contraire est de HiL — FloqUét, tiist. dû ^rlement de Normandie, I, 173.

(3) TaUemant des Uéaux, Historiettes, X, 186. W Floquet, V, U.

P) TaUemant, X, m.

sur un râtelier de bois, et alors, avec une barre de fer, vous lui rompiez les bras en quatre endroits, les jambes en quatre autres, après quoi vous lui rompiez également les reins en plusieurs places, au total, « onze coups vifs ». Puis, ses jambes et ses bras brisés étant ramenés sous son dos, et la face vers le ciel, vous le mettiez sur la roue « pour y vivre tant qu'il pourrait vivre ». Le premier qui en fit l'étrenne à Rouen vécut ainsi soixante- dix-sept heures; il mourut de faim (Floquet, I, 441). Un enfant de dix-sept à dix-huit ans resta ainsi pendant vingt-deux heures. C'était en décenoibre, les confesseurs se relayaient auprès de lui; à cstuse du froid. Le lieutenant-criminel, par pitié pour ces derniers, envoya demander la permission de l'étrangler, ce qui fut accordé. ((Sans cela, dit Barbier, il y serait peut-être encore. » {Journal, Il A±)

Cela n'était donc pas si terrible, et à une époque où les galériens semblaient à madame de Sévigné e: une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce » (1G75), un homme sur la roue disait à son confesseur : a Monsieur, il y a longtemps que je n'ai .eu tant de repos d'esprit. » (Sévigné, VII, 434.)

Il est certain qu'il en rouait un si grand nombre, el si fréquemment, qu'il devait avoir fini par s'y habituer. Le médecin Guy Patin, dans sas Lettres , parle *de six laquûf roués le même soir dans la rue Saint-Antoine (II, 57-59) Le Journal d'un bourgeois de Caen nous apprend que dan les deux seuls mois de mai et de juillet 1706, sept criminel furent pendus ou rompus dans cette ville. Combien, a xix*^ siècle, faudrait-il d'années pour que la Normandie toi entière fournît un pareil contingent de suppliciés ?

Trop heureux mille fois, s'il savait son bonheur, Pexéci] leur des hautes œuvres de Paris, auquel le destin accorda tous les beaux cas, et qui voyait parfois, de cent lieues la ronde, les bourreaux en exercice et leurs aides accour en foule et obtenir à ses côtés les places d'honneur poi

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