LE BOURREAU
mir, dans l'intérêt de leiir instruction, voir travailler monleur de Paris (1).
Si le public ne lui faisait jamais défaut, il est juste de reonnaître qu'il n'était pas non plus en retard de délicates illenlions, et il lui était arrivé de pendre pendant un sursis un pauvre patient dont la grâce n'arrivait pas assez vile. Il sut s'excuser en disant que les spectateurs s'ennuyaient (2).
Au besoin, on se faisait un plaisir de lui donner un coup de main. Lors du supplice de Ravaillac, un passant prêta son cheval pour remplacer un de ceux du bourreau : ils étaient sur les dents, on ne pouvait l'écarteler. Chacun se mit à la corde et tira. Pour certains crimes horribles, des gentilshommes, d'autorité, prenaient la place du bourreau (3).
Mais la mort lente et savamment ménagée n'était que le dénoûment du drame, et avant le dénoûment il y avait tous les actes et toutes les scènes poignantes de la torture, spectacle de haut goût que l'on offrait à un ami, à une femme à laquelle on voulait plaire (4). Il excellait dans la question préparatoire comme dans la question préalable, dans la question ordinaire comme dans la question extraordinaire. Avait-il.à exercer son industrie sur un homme ou sur une femme, sur un vieillard ou sur un enfant, il devilait, à la seule inspection du sujet, à quel point précis il allait s'arrêter pour ne pas le tuer tout à fait, ce qui était lans doute pousser la question jusqu'à l'indiscrétion. Il savait [uel genre de torture convenait à son tempérament, s'il allait l'eau ou le feu, le brodequin ou les coins (5). Il gui-
(1) Diction, de la conversation^ art. Dâmiens.
(2) Bussy-Rabutin, Mémoires^ I, 180.
(3j Cimber et Danjou, Archiv. cur. de Vhint. de Fr., U^ série, XV, 105. ri) « Avez-vous jamais vu donner la question ? »
(Racine, les Plaideurs.) (5) Le bourreau décidait du mode de torture, et Cliarondas dit, V. IX, p. 45 : « La question se donnait en la forme reçue et autov:vs,é.^
dait le juge comme il éclairait la justice, et s'il est vrai que le couperet du bourreau soit la pierre angulaire de l'édifice social, ainsi que l'a dit de Maistre, on doit convenir que la société féodale était bien plus normalement et plus solidement établie que la nôtre.
Comme un seigneur haut justicier, il levait ses tailles dans ses domaines, imposant les abbayes (1), mettant, au marché, sa main dans le panier, dans la hotte ou dans le sac de tout paysan qui y apportait ses denrées (2), marchant fièrement en tête des processions, et le personnage obligé de toutes les fêtes, à la Fête-Dieu comme à la Grève.
C'est qu'il faut bien reconnaître que c'est à l'Église do moyen âge, en effet, que le bourreau dut son importance, à l'Eglise qui, victorieuse et toute-puissante alors, organisait la société selon ses désirs, et réalisait ce sanglant idéal qu'en plein xix° siècle regrettent encore aujourd'hui ses défcnseurs. A la société, la mort du coupable suffit; à l'Eglise, il faut le châtiment, le martyre, l'expiation, la torture. Le bourreau, c'est l'incarnation du diable, c'est Satan en cette vie, comme Satan est le bourreau dans l'autre (3), et la flamme des bûchers de l'inquisition n'est que l'avant-goûl de la flamme éternelle de l'enfer des damné». N'ayant pu placer l'éternelle souff'rance que de l'autre côté de la vie, elle a du moins placé de celui-ci la souffrance jusqu'à la mort, reliant il est vrai l'une à l'autre, et la prolongeant dans un avenir
par l'usage du lieu. » — Emmanuel Michel, Histé du parlement di MetTk, 367.
(i) « Les religieux de Saint-Martin payaient par an' au bourreau cinq pains et cinq bouteilles de vin ; ceux de Sainte-Geneviève, cinq sols à leur fête patronale. L'abbé de Saint-Germain des Prés, u la fête de saint Vincent, patron de son abbaye, lui donnait la tête d'un pourceau et le faisait marcher à la tête de sa procession. » — Sauvai, II, 457.
(2) C'est le droit de havage, dont nous parlerons.
(3) « Les bourreaux sont les diables du corps, comme les diablei sont les bourreaux des âmes. » — Rochcfort, Did. curieux, — Di/^ lionnaire de Trévoux, vo Bourreau.
CONDITIONS Dt PAYSAN EN DEHORS DU SERVAGE.
sans fin, puisque, tant qu'elle le put, et dans un but fiscal que nous expliquerons, elle damna l'âme en tuant le corps, puisqu'elle refusa un confesseur au condamné, et qu'il fallut, pour faire cesser cet odieux état de choses, une ordonnance de Charles VI, — un fou, — provoquée par Pierre de Craon, — un assassin. Voilà à quels hommes l'Église abandonnait l'initiative des plus légitimes progrès.
Laissons pour ce qu'elles valent les mçnteuses apologies et les calomnies persévérantes : allons dans le vif des faits, et à leurs fruits jugeons les arbres. C'est le moyen âge, époque^ de foi, qui nous a enseigné le mépris de la vie humaine, qui a entouré la mort de tous les affres qu'y ajoute la torture. C'est la révolution de 1789 qui a, autant qu'il était en elle, supprimé la douleur dans la mort ; c'est la révolution de 4848 qui a renversé l'échafaud politique, et il n'a pas tenu à elle que le bourreau disparût à jamais.