LES TUCHINS
saient, mais bien le vague ressouvenir et la frêle espérance d'un état moins misérable.
Ce fut surtout dans l'Auvergne, le Poitou, le Limousin, et dans tout le midi de la France que les tuchins, ainsi qu'on les appelait, se soulevèrent sous la conduite d'un chef nommé Pierre de Bruyères. Ce second soulèvement de la jacquerie, bien que moins connu, fut cependant plus général que le premier, il eut les mêmes caractères, il ne lui a manqué que quelques pages de Froissart pour obtenir la même notoriété. Mais peut-être ce Juif errant de l'histoire était-il alors auprès du duc Wenceslas de Brabant, corrigeant son MéliadoTyle chevalier au soleil d'or, ou auprès du roi Richard II d'Angleterre, l'un de ses nombreux seigneurs et maîtres, occupé à lui réciter ses poésies, écrites « sous la dictée de Dieu et d'amour! » Quoi qu'il en soit, les tuchins ne rendirent pas longtemps les provinces du midi et du centre témoins de leurs trop légitimes vengeances. Le duc de Berry rassembla toutes ses forces, marcha contre eux, et en fit un massacre général. « Les uns furent occis se défendant, les autres brûlés, les autres pendus et étranglés, et tellement qu'il n'en fut plus de nouvelles (1) ».
Pour avoir été comprimée en 1358, la jacqu^erie n'était ■pas terminée, on le voit; les causes qui l'avaient rendue inévitable subsistaient toujours, et partout le désespoir armait les campagnards, acculés dans leurs derniers retranchements. Et d'ailleurs, quand l'esprit de l'Évangile faisait •fermenter dans tous les cœurs la passion de la liberté, pourquoi n'eussent-ils pas invoqué, dans leur détresse, ce droit à l'insurrection que les villes savaient se réserver, quand elles écrivaient dans leurs chartes de franchise qu'elles pourraient toujours « résister par communité et sonner la cloche sans accord, pour repousser les violences et indues
(1) Bouchet, Annales d'Aquitaine, 227. —V. aussi la Thaumassière^ HisU du Berry, 26-27 — J. Chaumeau, 120...
entreprises des forains ^. (Bouthors, II, 356.) La force peut ^tre au même titre entre toutes les mains, et, dès lors qu'elle règne, quoi de plus naturel et de plus légitime que de tenter de la mettre de son côté ?
Ne fallait-il pas bien que Jacques Bonhomme se secourût lui-même, lorsque ceux qui devaient le défendre étaient •ceux-là même qui le pillaient le plus impitoyablement? Il en eut une nouvelle preuve en 1386, lorsque la noblesse marcha pour faire une descente en Angleterre, ruineuse expédition manquée par la trahison des princes des fleun •de lis, surtout du duc de Berry, « qui venait tout bellement >, rafraîchissant ses troupes sur le plat pays, pillant ei dévastant.
Partout où passaient ces nobles chevaliers avec leur suite, ils étaient en si grand nombre que toute la contrée était mangée et perdue. Rien ne restait dans les campagnes, déjà ruinées par l'impôt. Les riches se désespéraient et les pauvres s'enfuyaient ; les laboureurs, qui avaient recueilli et serré leurs moissons, n'en avaient plus que la paille, et s'ils voulaient parler, ils étaient battus ou tués; les viviers étaient péchés, on abattait les maisons pour se chauffer. Les Anglais fussent venus en France, qu'ils n'auraient pu y faire plus de dégât que les troupes des gens d'armes français. ^ Nous n'avons point d'argent, disaient-ils en prenant tout ; au retour nous vous payerons. )> Les pauvres gens les maudissaient, et leur chantaient une note entre leurs dents tout bas : (c Allez en Angleterre, orde crapaudaille, et puisse-t-il n'en pas revenir un seul. » (Froissart, II, 5M.)
L'heure était favorable, cependant, pour aller venger ei Angleterre les défaites de Crécy et de Poitiers, car les manants d'outre-Manche, encore ulcérés de la trahison royale de 1381, se montraient décidés à refuser à leurs maîtres le concours de leurs bras enchaînés et de leurs bourses épuisées, pour repousser l'invasion étrangère : € C'est sans raison, disaient-ils, (\\i'oiv wous taille pour donner le nôtit
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LUX chevaliers et aux écuyers. Qu'ils se défendent euxnêmes l A tout considérer, si l'Angleterre se perdait, qui )erdrait, sinon eux? > (Froissart, II, 525.)
Ils payèrent cependant, et l'argent fut dilapidé, tout i^omme il eût pu l'être par les officiers de la cour do Charles VI.
Or, tandis que les manants d'Angleterre se détachaient de la noblesse, comme le faisaient ceux de France, Anglais et Français, les peuples des deux nations entretenues rivales par leurs rois et leurs seigneurs, donnaient un grand exemple au monde, déposaient leur colère pour la garder toute contre leurs persécuteurs directs, et se tendaient des bras fraternels des deux côtés de l'Océan. Montés sur leurs paisibles « barquerolles :*, les pêcheurs des deux royaumes vivaient étroitement unis, se secouraient dans les périls communs, et débarquaient indifféremment sur les deux rives pour vendre aux habitants le produit de leur pèche» (M., 526.)
Grâce à cette anarchie générale, les guerres privées déchiraient de nouveau les provinces. Dans l'Alsace, par exemple, le sire de Coucy, qui se prétendait des droits sur elle, et le duc Léopold, s'y livrent, en 1380, à tous les excès d'une guerre d'extermination. A peine remise, ce sont les seigneurs séculiers et les évêques qui, dix-huit années plus tard, renouvellent toutes les horreurs que la guerre^ traîne à sa suite, et réduisent le pays à la dernière des misères. (Laguille, Hist, d'Alsace, 310, 356.)
Jaloux de faire leur partie dans ce concert de destruction, le roi et ses terribles oncles viennent ajouter les fureurs de la guerre royale à celles des guerres privées et de la guerre étrangère, et, pour écarter l'ennemi en l'affamant, promènent autour d'eux la ruine et l'incendie sur les campagnes. (J. Chaumeau, Hist du Berry.)
Les fermiers refusaient d'acquitter leurs redevances, et l'on en vit se défendre en justice de payer celles échues ea
1398, « le pays étant demeuré au dit an tout dépeuplé et sans labour y>. (Floquet, I, 219.)
Pour couronner Vœuvre et clore dignement ce siècle effroyable, « une grande, horrible et piteuse mortalité > vint frapper le royaume (1399), châtiment de Dieu, au dire du peuple, pour punir les crimes des hommes. (Juv. des Ursins, 406.)
Chose honteuse, et qu'il faut dire cependant , le paysan, cet homme qui semble tenir au sol par toutes ses racines, le paysan brisait le lien sacré de la patrie pour déserter à l'étranger, où il vivait plus heureux (1). Les provinces de France aux mains des Anglais étaient, relativement, heureuses et florissantes; elles refusaient de secoua le joug étranger pour revenir sous la domination royale. La royauté perdait la France. Le duc de Bourbon, qui gémissait du spectacle que présentait alors le royaume, voulut faire rentrer sous cette domination Bayonne et Bordeaux. Le monarque anglais ne s'en émut pas : a Jamais, dit-il, les Bordelais et les Bayonnais ne se tourneront contre nous; ils sont avec nous francs et quittes, et si les Français les dominaient, ils seraient taillés et retaillés deux ou trois fois l'an. » En effet, lorsque les émissaires du duc se présentèrent à Bordeaux, à Bayonne, à Dax, les habitants accueillirent froidement leurs ouvertures : « Ils considérèrent comment le royaume était vexé et molesté de tailles, de fouages et de toutes exactions vilaines, dont on pouvait extorquer argent ». (Froissart.)
Ils avaient, pour leur servir d'exemple, les habitants du Ponthieu, qui, après avoir quitté Edouard et P Angleterre pour revenir à Charles VI et à la France, étaient depuis trois années assujettis à des contributions excessives.
(1) Froissart, II, 548.