‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 13 sur 145 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Affranchissement dès communes. — Ses effets pour les campagnes.

« L*histoire des communes du nord de la Franco présente le tableau d'une lutte acharnée entre les bourgeois et le clergé. » Aug. Thierry (1).

« Vous savez comment la plupart d'entre elles furent formées : par l'insurrection, par la guerre contre les seigneurs. » Guizot (2).

L'affranchissement des communes, le plus grand fait politique de notre histoire, celui dont tous les autres ne furent' que la consécration et la conséquence, eut une influence considérable sur la situation des populations agricoles, et mérite à ce titre que nous nous y arrêtions quelques instants. Grâce aux admirables travaux des historiens de notre temps, on sait aujourd'hui quelle confiance il but accorder à ces écrivains qui ont fait honneur à Louis le Gros de l'affranchissement des communes. Cet affranjchissemeht fut un fait purement révolutionnaire, et la libéralité des rois, pas plus que des évoques et des seigneurs, n'a rien à y voir. Les villes s'érigeaient en communes, rédigeaient leur charte d'émancipation. Après que quelques-uns d'entre eux avaient été massacrés dans la htle, < ne voulant pas la donner et n'osant pas la refuser,

(i) Lettres sur Vhistoire de France^ let. xiii.

(2) Histoire de la civilisation en France, xvn® leçon.

les seigneurs prirent le parti de la vendre (1) 3>. Ces chartes étaient des abrègements de fiefs, elles ne valaient qu'autant qu'elles avaient été confirmées par le roi, souverain fieffeux du royaume. Cette confirmation ayant le double avantage d'affaiblir ses vassaux et de lui être grassement payée, il l'accordait toujours, sauf à revenir plus tard sur la parole jurée, lorsque les évêques ou les seigneurs lui offraient une somme plus considérable. Voilà la vérité vraie, la vérité historique.

C'est ainsi qu'après avoir été abolie et rétablie cinq ou six fois dans l'intervalle, la commune de Laon fut définitivement abrogée par Philippe VI, auquel l'évèque Albert de Roye en paya l'abrogation plus cher que les bourgeois n'en pouvaient payer le maintien. Mais les annalistes antérieurs à notre temps avaient toujours plus ou moins écrit ad usum Delphini, Aussi est-il tel d'entre eux dont on peut feuilleter les œuvres volumineuses sans qu'il soit possible de deviner s'il existait quelque part un peuple qui vivait et faisait vivre ses maîtres, un peuple qui labourait ce sol que lés grands ravageaient incessamment. Rien n'existe pour eux, rien ne leur paraît digne d'être rapporté, que les faits et gestes du pape et de l'empereur, des rois et des évêques, des seigneurs et des abbés. Ces écrivains « de louage en louange » tiennent un registre exact <le toutes les donations pieuses, de toutes les fondations d'abbayes ; les princes sont pour eui autant de héros immaculés (2),* qui achètent la facile inr

(1) Henrion de Pansey, Œuvres, I, 48i, 482. — Voir aussi Bourquo* lot, Hist. de Provins y 1, 198.

(2) Suivant la chronique, les seigneurs de Bellesme n'avaient « d*hunij que le visage, et l'âme de tigres et de lions ». L'historien de la vince s'indigne et trouve « l'histoire bien menteuse, vu que cela s'accorde pas avec les belles et grandes fondations d'abbayes et aul maisons dédiées au service de Dieu, où l'on voit comme le portrait leurs mœurs imprimé aux. chattes d'icelles. » — Bry, Histoire du Pi

et duché d'Alençon, 23.

AFFRAÎSCHISSEMENT DES COMMUNES. 89

dulgetice des moines, leurs chroniqueurs ordinaires, par quelques aumônes faites à leurs couvents. Malheur à celui qui, sous la monarchie, eût osé respecter la vérité et prendre contre les grands le parti du peuple ! Les persécutions les plus implacables eussent été le prix de son outrecuidance et l'eussent bien ramené dans le sentier du devoir. Dans cet heureux temps, le duc de Rohan corrigeait, le pistolet au poing, l'histoire de Bretagne du savant dom Lobineau, et, pour ne pas perdre sa pension, Mézerai passait Vèponge sur tout ce qui, dans son histoire de France, n'était pas du goût de Colbert, le protecteur des gens de lettres (1).

Quand, au xi® siècle, le peuple, s'étant compté, demanda à être compté pour quelque chose, il faut voir avec quel mépris d'abord, avec quelle rage ensuite sont accueillies les audacieuses prétentions de ces serfs qui voulaient être libves. On courait sus aux « communiers », à ces ennemis de la société d'alors, qui renversaient la religion en renfermant la puissance de l'évêque dans Téglise et des moines dans le cloître; la famille, pour pouvoir disposera leur gré d'eux-mêmes et des fruits de leur union ; la propriété, pour fonder la propriété individuelle en assurant leur héritage • à leurs enfants et en cessant d'être eux-mêmes la propriété d'autrui : le tout pour introduire dans la société élargie un

(1) « Un bénédictin nommé dom Lobineau, fit en ce temps-là une histoire de Bretagne. M, de Rohan y voulut faire insinuer ce qu'il lui convenait. Le moine résista et souffrit une persécution violente et môme publique, sans qu'il fut possible de le vaincre; mais enfin, las des tourments et menacé de pis encore, il vint à sa capitulation. Il s'en plaignit à qui voulut TénCendre; il fut bien aise, pour sa réputation, que la violence ouverte de ces mutilations et de ces faussetés ajustées par force ne fût pas ignorée. 11 en encourut pour toujours la disgrâce des Rohan, qui surent bien lui en faire sentir la pesanteur jusque dans le fond de son cloître, et qui ne s'en sont jam\is lassés. » — Saint-Simon, Mémoires, IX, 220.

Voy. dans Dulaure, Environs de Paris^ 3, les kVltes. iic "^Xvixçm -a. GolberL

èO HISTOIRE DES PAYSANS.

élément nouveau, un nouvel ordre, le tiers état, qui n'avait point existé jusqu'alors. Aux premiers efforts d'Orléans, sous Louis le Jeune, on répond par des supplices qui étouffent a la forcerinerie de ces musards qui, pour raison de la commune, faisaient mine de se rebeller et dresser contre l'autorité (1). » Ce qui n'empêchera pas les historiens dédire que Philippe- Auguste confirma la charte donnée en 1080 à rOrléanais par Louis VIL

« Commune, dit un écrivain du xii® siècle, est un mot nouveau et détestable, et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne payent plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente qu'ils lui doivent. S'ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée, et quant aux fevées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts (2). »

L'archevêque de Reims, venu à Laon pendant les luttes sanglantes de la bourgeoisie de cette ville, s'élevait avec énergie contre ces criminelles tentatives : « Il prêcha, dit le même auteur, contre ces^ exécrables communes dans lesquelles les serfs, contre tout droit et toute justice, se dérobent à la puissance des seigneurs. »

Mais en dépit des colères des barons et des excommunications des évêques et des abbés, les serfs des villes, réunis dans l'église principale ou sur la place du marché, juraient sur les livres saints de se prêter aide et assistance mutuelle et réciproque, pour résister par la force à tout abus de la force. Ils devaient à ce serment, à cette conjuration, comme on disait alors, — cumjtirare, — le titre de jurés, de conjurés, et de serfs ils devenaient bourgeois. Alors ils repoussaient par les armes les prétentions tyranniques de leurs maîtres, et, après s'être largement baignés dans le sang

(1) Chron. de Saint-Denis; — Rec. des hist. de France, XII, 196.

(2) Guibert de Nogent, De vita swa, ap. Serin, Gallic. et Franc., XII,

es seigneurs, des abbés et des évêques même (1), qui de ur côté employaient toutes les armes, temporelles et spirilelles, pour éterniser le servage, et contraindre, à l'oceaon, le suzerain à rompre la commune concédée (2), ils btenaient des chartes de commune d'autant plus libérales ue la lutte avait été plus longue et plus sanglante (3). L'esclavage disparut alors dans les villes, avec la taille rbitraire, la corvée « à toutes mandées », la mortaille, etc. es rois, profitant habilement de ce moyen d'affaiblir des assaux toujours prêts à se révolter, acceptèrent l'argent u'on leur offrait pour confirmer les communes rédigées ar les bourgeois, et le firent sans oublier jamais de releer les crimes des châtelains et de flétrir leurs extorsions. ^nsi, celle de Mantes est confirmée, en H 50, *« à cause de 1 trop grande oppression du pauvre peuple »; celle de lorapiègne, « à cause des énormités du clergé »; celle l'Abbeville et de Doullens, « à cause des injustices et des exations que commettent trop souvent les seigneurs au préudice des bourgeois (4) »; etc.. Dans ce désastre général, es nobles, toujours prêts à arracher le lendemain ce qu'ils l'avaient concédé qu'à la force, sauvaient ce qu'ils pouvaient, onservant ici des corvées, là les tailles ordinaires et aux [uatre cas; les plus faibles devant la révolte se contentaient le la poule de coutume, — : salvis nostris gallinis. Le

bourgeois devint maître de lui-même et de ses biens; I put donner, vendre et aliéner, de son vivant ou près sa mort (5); cessant d'être justiciable haut et bas,

(1) Voy. dans Aug. Thierry YHistoire de la commune de Laon^ par

xemple.

(2) Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, II, preuves, p. 11.

(3) Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, XIII. — Les chartes •c commune s'appelaient communio, communia, communias, franchi- **' conmetudines, libertas, etc.

i'^) Des états généraux et autres assemblées nationales, VII, 198, 199.^ ^, etc.

(^) Oràû/i. du Louvre, XI, 331.

il ne put plus être distrait de sa juridiction, ses biens ne furent plus passibles de saisies en matière civile, pourvu qu'il fournît bonne et suffisante caution.

Tout en couvant déjà dans leur cœur le dessein de renverser plus tard les communes sur, les ruines de la féodalité amoindrie, les rois maintenaient un système de contre-poids entre les deux puissances rivales, protégeant aujourd'hui les bourgeois, demain prêtant contre eux mainforte aux gentilshommes ou au clergé. C'est ainsi qu'en 1226, Auscher, abbé de Saint-Ricquier, déplorant la perte de a ses droits et de sa liberté », obtient du roi une charte grosse de réaction seigneuriale en faveur des moines de sou abbaye (1), tandis qu'en 1189, Philippe-Auguste rend aux bourgeois leurs privilèges (2). Seulement, comme on a toujours plus de peur des mots que des choses, on remplaça par le mot de paix le mot <c toujours abominable de commune».

Certes c'est un progrès chèrement acheté que celui-là qui se paye au prix du sang des hommes, et il eût été à désirer que du moins la nation tout entière en recueillît les fruits : il n'en fut rien, les villes seules profitèrent de la victoire. Quant aux campagnes, les conséquences de l'affranchissement des communes leur furent favorables sur quelques points, funestes sur un plus grand nombre.

Au xi^ siècle, la France était exclusivement agricole, peuplée de serfs peu différents des animaux kurs compagnons de misère, et traités à peu près de même; sans émulation, parce qu'ils étaient sans espoir; sans courage, parce qu'ils étaient sans ressources; fuyant comme un travail sans fruit celui qui leur aurait produit des récoltes au delà de ce qai suffisait à leur nourriture et au payement des redevances féodales. Les villes créèrent une classe nombreuse de cou-

(ï) Voy. dans Louandre, Histoire (VAbheville, p. 167. (^) Ordomu du Louvre^ l\, ^\^.

sommaleurs dont les richesses pureut grandir sans crainte à Tabri des franchises nouvelles. Les besoins augmentèrent avec les moyens de les satisfaire, une impulsion vigoureuse et salutaire fut imprimée à la production; il fallut défricher, cultiver mieux, produire davantage. Les cités se fortifièrent; elles servirent, au5c jours du péril, de refuge aux serfs des campagnes et à leurs récoltes. Quelques agriculteurs habitaient des villes sans y avoir droit de bourgeoisie (1), tandis que quelques bourgeois possédaient dans la banlieue des terres qu'ils cultivaient eux-mêmes (2). L'intérêt de la ville était donc que la campagne fût paisible et protégée. Ces hommes que l'avilissement, une ignorance complète et l'isolement auraient réduits à l'état de brutes à face humaine, rapprochés dans les villes, se virent, se connurent, mirent en faisceau les faibles rudiments de leur intelligence, qui s'échauffa par le contact, se polit par le frottement, et prépara, pour un avenir bien lointain encore, la nécessité de garanties plus complètes et d'un affranchissement réel et vrai, en fait comme en droit.

La liberté est un mal contagieux. Le spectacle de l'indépendance des villes souffla dans le cœur des hommes du plat pays un désir d'émancipation dont nous verrons aux siècles suivants les sanglants résultats. Déjà ils refusaient ou ajournaient le payement des cens et des tailles (3), et n'étai^t attachés au sol par aucun lien de propriété, ils quittaient la place, bien décidés, par l'excès de la misère, à braver les périls de l'aubainage.

Pour attirer sur leurs domaines ces serfs fugitifs, pour abriter et recueillir ces essaims humains qui n'avaient pas

[h « Manans sont ceux qui dctiicurcnt es villes et cités, et n'ont point franchise de bourgeoisie. » — Bouthciller, Somme rurale.

(-) On en voit la preuve dans beaucoup de chartes de commune, où ion accorde aux bourgeois exemption du droit d'entrée sur les vins de ^ir cru, les grains de leur récolte, etc.

(3j Charla Ludovic! Vlj'ap. Smp. ver. Gallic.y KIV, p. 1% prœfaUoms.

04 HISTOIRE DES PAYSANÇ.

même, pour se poser, la branche agitée des arbres des che mins, les rois et les seigneurs publiaient des chartes e vendaient des concessions dans des cités qui n'existaien pas encore. De là ces Villes neuves, ses Villes franches s répandues sur tout le territoire du royaume; de là auss ces rues des Francs-Bourgeois, ces Franches-Rues et ce Franches-Voyes que l'on rencontre dans bon nombre d cités. (Huet, Origines de Caen, 132.)

Aussi un auteur du xii® siècle reprochait-il à Louis VII d'f

voir appauvri d'hommes les domaines des églises et de

chevaliers par la fondation de ces villes (1), ce qui n'empc

chait pas le comte Henri de Champagne de faire publier a

' loin la charte suivante :

« Moi, Henri, comte de Troyes, fais savoir à tous présent et à venir, que j'ai établi les coutumes ci-dessous énoncées pour les habitants de ma ville neuve (près Pont-sur-Seinej entre les chaussées de Lagny : — Tout homme demeurant dans la dite ville payera chaque année douze deniers et une mine d'avoine pour prix de son domicile; et s'il veut avoir une portion de terre ou de pré, il donnera par arpent quatre deniers de rente» Les maisons et prés pourront être vendus ou aliénés à la volonté de l'a quéreur. Les hommes résidants dans la dite ville n'iront ni à l'ost ni à aucune chevauchée, si je ne suis moi-même à leur tête. Je leur accorde en outre le droit d'avoir six échevins qui administreront les affaires communes de la ville, et assisteront mon prévôt dans ces plaids. J'ai arrêté que nul seigneur, chevalier ou autre, ne pdun'ait tirer hors de la ville aucun des nou* veaux habitants, pour quelque raison que ce fût^ à moins que ce dernier ne fut un homme de corps, ou n'eût un arriére dd tailles à lui payer.

^ F^ait à Provins) l'an de l'iilcarnation il 75; » (Ordoti.Vl 3i9i)

(1) Scrip. r. Gallic.y XII, 286. — V. aussi Massiou, HisL de Saintoiig* /, 445.

Oublieux de l'Évangile, partout le clergé, hostile alors à toute idée de progrès et de liberté, disputait pied à pied le terrain, et, j)lus énergiquement que les barons eux-mêmes (Chabrol, Auvergne^ IV, 132), luttait pour la défense de l'ordre en repoussant les communes. Telle était même son horreur pour ces nouveautés anarchiques, qu'il lui arriva d'accorder à ses hommes des chartes de franchise, à la condition qu'ils renonceraient à l'idée de s'ériger en commune (1). Les seigneurs abusaient étrangement contre lui de son impuissance à accepter les lentes mais inévitables conquêtes du temps. Ainsi, les moines de la riche abbaye de Montauriol faisaient peser sur leurs hommes un joug de fer. Ceuxci réclamèrent la protection du comte de Toulouse, leur suzerain, qui, ne pouvant priver l'abbé de ses droits seigneuriaux, offrit à tous ceux qui viendraient s'établir autour de son château, bâti non loin de l'abbaye, sa protection, et le droit, « par grâce singulière et privilège spécial, de faire des testaments et autres dispositions à cause de mort. j> (Charte du 2 oct. 1144.) Les moines ayant refusé d'imiter ce système de concessions, il en résulta que l'on vit le village de Montauriol se dépeupler avec rapidité, tandis que tout auprès, la ville de Montauban s'élevait comme par enchantement (2)»

Voilà un grand pas de fait vers Taffranchissement; l'impulsion est donnée ; ces chartes sont les premières coutumes, nous les verrons se multiplierj se généraliser dans le siècle suivant, et^ en même temps qu'ils ouvrent les villes franches pour recevoir les immigrants, les seigneurs, pour* ue paîi perdre leurs serfs et se conserver* des justiciables^ se voient contraints d^accorder chez eux des privilèges du même genre que ceux qui leur sont offerts ailleurs;

(^) Guérard, Polyptique d'irmimn, II, Appendix, 40-4.2, 1249, l25C), 1256. ^ ^fcii^ administ. de ReimSy I, I^e partie, ann. 1181.

(2) Maichin, Uist. de Saintonge, 175. — Cathala-Coture, Hist. du Ottercy, 134.

Lorsque, pour affaiblir ses vassaux en attirant chez lui leurs tenanciers, le suzerain prodiguait les franchises et les promesses sur ses terres, souvent le châtelain du flef servant, s'il était un batailleur, se refusait aux concessions et tentait de maintenir sous lui ses hon::mes par la force. Alors le suzerain fondait sur ses domaines, qu'il saccageait, dans le but de gager ses terres, c'est-à-dire pour y prendre les fruits et le bétail, jusqu'à ce que le vassal fût revenu à l'obéissance (Rougebief, 263-265). De là des ruines sur les campagnes, des incendies, des massacres : mais de là aussi, dans l'avenir, quelque amélioration dans le sort des serfs.

Toutefois, à côté de cette amélioration, de ce progrès dans l'avenir, il y avait, à un certain point de vue, une aggravation très-réelle de misères dans le présent. Parfois les rois, pour favoriser l'accroissement des bonnes villes, leur accordaient le droit de lever des corvées sur la campagne, à deux ou trois lieues alentour, pour forcer les cultivateurs à venir travailler aux fossés, murailles, fortifications et augmentations (1).

Les bourgeois, ces serfs d'hier, conservaient, pour tout ce qui était en dehors de leur association, l'impitoyable ^goïsme des parvenus. Ils n'en étaient pas, du reste, au xii° siècle, à fournir les premières preuves de ce froid égoïsme à l'égard des campagnes, qui cependant leur avaient donné l'exemple de la résistance armée contre l'inique oppression des seigneurs, et qui peuvent même revendiquer l'honneur d'avoir ouvert devant eux la route qui devait aboutir à l'affranchissement des communes. Dès le ix'' siècle, et par une heureuse combinaison de l'agape chrétienne avec la ghilde des anciens Germains (2), les campagnards s'élant groupés par un lien d'assurance mutuelle pour résister par la force aux pilleries des arrière-vassaux, avaient formé des associations assez- puissantes pour que

(1) Pallet, Nouv, hisl. du Bernjy V, 159.

(2) Ghilde, comme agape, signifie repas commun.

Charlemagne et ses successeurs les proscrivissent, ulilcment secondés par les censures ecclésiastiques (1). Elles disparurent donc pour un temps, el, désormais sans contrepoids, la puissance lyrannique des seigneurs put plonger le •oyaume dans cet abîme de sanglante anarchie qui se proongea durant trois siècles entiers, jusqu'au jour où les villes, [Trace aux ressourcés qu'une population agglomérée leur ïcrmit de déployer, firent triompher l'œuvre prématurénent ébauchée au ix° siècle par les populations trop disséïiinées des campagnes.

Dans les dernières années du siècle suivant, en 997, la klilde champêtre reparaît, mais cette fois pour l'attaque 't non plus seulement pour la défense, avec un caractère l'unité, d'ensemble, qui ne se retrouvera plus désormais lans les révoltes nombreuses des paysans contre leurs oppresseurs.

Dans la Normandie, province plus récemment envahie, ^ne distance énorme séparait la race conquise de la race 'Onquérante, les fils des Gallo-Romains des hommes de lescendance norwégienne ou danoise, lorsque les premiers 'ésolurent d'effacer cette infranchissable ligne de démarcation, et de ramener le pays à l'unité de population, çillût-il pour cela faire disparaître toute la classe des maîtres. Richard sans Peur venait de mourir, laissant la -ouronne ducale de Normandie à Richard II, qui touchait encore à l'enfance.

« Depuis ce temps, dit l'historien de la province, les lobles n'ont servi que de fléau à ceux à qui la nature ivait dénié cette faveur. De là vinrent aussi les enlrcirises des personnages de cette condition. » (Dumoulin, Ksf. de Normandie, 93.) La minorité de Richard parut me circonstance favorable aux serfs de la contrée, qui

(1) Baluze, Capilulaires de nos rois, I, col. 775 (ann. 817); II, col. SK) (ann. 884), — Labbé, Collect. des concil, VIII, col. 57^2-, l\,

oi. in.

bientôt, dit le roman de Rou (1), « du bocage et de 1 plaine, par vingt, par trente et par cent, tinrent plusieur assemblées », au sein desquelles les oreilles avides accueil laient avec acclamation les violentes sorties de quelqu orateur champêtre contre les dominateurs du pays :

« Les seigneurs ne nous font que du mal; nous ne pou vons avoir d'eux ni raison ni justice; ils ont tout, prennen tout, mangent tout, et nous font vivre en pauvreté et ei souffrance. Chaque jour est pour nous jour de peines; nou n'avons nul gain de nos labeurs, tant il y a de services, di redevances et de corvées. Pourquoi nous laisser traitai ainsi? Mettons-nous hors de leur pouvoir; nous sommes hommes comme eux : nous avons les mêmes membres, ur aussi grand cœur, la même force pour souffrir, et nouj sommes cent contre un. Jurons de nous défendre l'un l'autre, tenons-nous tous ensemble, et nul homme n'aura seigneurie sur nous ; et nous serons libres de péages, et nous pourrons couper des arbres, prendre le gibier et le poisson, faire en tout notre volonté, aux bois, dans les prés et sur l'eau» y>

Ce projet de revendication à main armée des droits légitimes ne pouvait manquer de séduire ceux qui, ayant poui eux le nombre, croyaient, par suite, avoir la force. Aussi tout le menu peuple des campagnes fut-il bientôt uni pai les liens d'une secrète communion^ au sein de laquelle ilî voulurent faire entrer les habitants des villes, dont le concours eût assuré leur* triomphd. « Mais ceux-ci, qui ne fon que rire de l'ambition de la noblesse, et se mt)quent de soi atltorltéj ne voulurent point entendre à leurs propositions. : (Ùutrioulin, id.) Résolus de passer outre et d'agir seuls

(1) Nus sunlmcs homeâ cum ils Silnt.

Des membres avum cum ils unt ; Altrctant grans cœur nus avum, E altrctant sofrir poum.»»

Ko\)er\. V^Atc, \crs 5979^38....

les paysans se partagèrent en plusieurs convenlicules dans lesquels tous les associés s'engagèrent par serment à s'entr' aider mutuellement. Après s'être assurés du concours des autres comices de la province, chaque conventicule délégua deux députés pour composer la diète centrale, où devaient être approuvées et coordonnées dans un statut général les résolutions qui auraient été prises séparément, et envoya, de canton en canton, des émissaires chargés d'enrôler de nouveaux associés et de recevoir leur serment.

Le secret de rinsurrection était à la merci d'un trop grand nombre de conjurés pour qu'il pût être gardé : aussi, avant qu'aucune voie de fait eût été commise et que la révolte eût éclaté sur aucun point de la province, le bruit s'en répandit jusqu'à la cour de Normandie, où l'émotion fut vive parmi ces seigneurs qui, ne vivant guère que de ce qu'ils extorquaient aux serfs, voyaient ceux-ci disposés à prendre leur revanche. L'oncle de Richard II, Raoul, comte d'Eweux, prit en main la cause de son neveu, trop jeune alors pour pouvoir agir utilement en aussi grave occurrence.

« Sire, lui dit-il, demeurez en paix, et ne bougez pas d'un pied ; mais envoyez-moi tout ce que vous avez de chevaliers et d'autres gens d'armes. »

Décidé à prendre les devants, et dans l'espoir de saisir d'un seul coup de filet tous les chefs de la révolte, le comte d'Evreux fit reconnaître par ses espions le jour et le lieu fixés pour une de leurs réunions générales. Non moins fidèlement obéi par ses hommes d'armes, il vit tomber entre ses mains, dans une seule expédition, tous les députés des cercles inférieurs, et résolut d'être implacable dans sa vengeance, afin de frapper pour longtemps la contrée d'un salutaire effroi. Dédaignant avec eux les formes ordinaires de la justice , sans enquête ni jugement, il les soumit à des tortures effroyables et leur fit subir les plus horribles mutilations. La mort eût été trop douce ; il fallait qu'ils vécussent pour promener par les bourgs, pour étevuisev \t %^s\-

venir des représailles du suzerain. Les uns eurent les pieds ou les mains coupés, les autres les yeux arrachés ou les jarrets brûlés; d'autres encore furent arrosés de plomb fondu, et quelques-uns empalés vifs.

Le terrible comte Raoul put s'applaudir du succès de son œuvre, car les serfs de Normandie abandonnèrent leurs espérances de liberté, la grande association fut rompue, les réunions séditieuses furent désertées, et l'ordre fut rétabli pour longtemps dans les campagnes muettes de terreur. Quant au jeune prince au nom duquel le comte Raoul faisait ces sanglantes exécutions, l'histoire lui a décerné le titre de Richard le Bon. On l'était alors à peu de frais.

Tel fut le dénoûment de ce prologue de la jacquerie. Nous verrons de quel côté furent les crimes aux actes suivants.

Il faut déplorer les sauvages vengeances dont les « communions y> furent victimes, plus que leur insuccès même. Avilis par l'esclavage, toute victoire n'eût été que le triomphe passager de la barbarie.

Cependant, à un quart de siècle de là, en 1024, sur les confins de cette province si rudement châtiée, ceux de Bretagne se soulevèrent à leur tour contre les nobles, dont la tyrannie était partout intolérable. Le comte Alain V marcha à la tôle de toute la chevalerie de la contrée contre les révoltés, qui s'avançaient contre eux sans armes et sans chefs, confiants dans la justice de Dieu, qui, dans ces sanglantes ordalies du moyen âge, était sommé d'intervenii pour décider de la bonté de toutes les causes. Dieu fut po les longues lances et pour les armures impénétrable Dispersés, poursuivis, massacrés par centaines, les paysan furent chassés comme des hôtes sauvages à travers Ic"^ landes et leurs champs de genôts (i).

(i) Vie de saint Gildas, Hist. de France, X, 377.

AFFRANCHISSEMENT DES COMiyOlNES. 101

Après la terrible exécution des serfs de Normandie, la ghilde champêtre disparaît; le paysan est à la merci des châtelains, la féodalité règne sans entraves, les seigneurs sont tout, le peuple rien, la royauté peu de chose. Aussi, quand Louis le Gros veut faire pénétrer un peu de lumière dans ce chaos, quand il veut à la fois protéger les ahaniers contre les brigandages des nobles, et faire resplendir sans conteste la couronne royale au-dessus des couronnes ducales qui lui disputent la suprématie, il ressuscite la ghilde anéantie, et, avec le concours des évéques, organise une fédération de défense avec les a communautés populaires :», qui, sous la conduite de leurs curés, marchent sous sa bannière, et commencent à implorer Tautorité souveraine contre la tyrannie des seigneurs (1).

Ce fut un fait immense dans l'histoire des classes opprimées, que cette organisation et cet armement des communautés rurales, des serfs de l'Eglise, dont la royauté récompensera le concours en leur accordant ces privilèges dont nous avons parlé, et qui les élevaient d'un degré dans la hiérarchie compliquée d'alors.

Cependant les campagnes n'en restèrent pas là; et ne pouvant demeurer indifférent au spectacle de la lutte presque toujours victorieuse des cités, le plat pays joua, lorsqu'il le put, son rôle dans la grande révolution communale du xii° siècle. Quelques villages achetèrent des chartes d'affranchissement que leur vendirent les chevaliers pressés d'argent à leur départ pour la terre sainte. D'autres se groupèrent, conquirent par la force des chartes de commune plus ou moins complètes, et rendirent ainsi raffranchissement des serfs indispensable dans l'avenir. Vers H20, ceux du gros bourg de Châteauneuf, non loin de Tours, s'organisèrent d'eux-mêmes en commune, dans le

(^) Orderici Vitalis, Ilisi. eccles., ap. Script, rer. Gallic, XII, 705^

ImÙ,

but d'échapper aux exactions des moines de Saint-Martin. « Mais ils négligèrent de s'assurer la protection du roi Louis le Gros, qui ne refusait point de confirmer ce droit à ceux qui consentaient à le lui payer. » (Chalmel, Hist, de Touraine, Il y 9.) Comme toujours, ce fut l'origine d'une guerre civile, et les champions de l'abbaye brûlèrent le bourg avec son église, le 3 septembre 1122,

Châteauneuf reconstruit et son église rebâtie, là génération nouvelle s'érigea à son tour en commune. En 1183, ' les moines en appelèrent au pape Luce III, qui délégua l'arbitrage à l'archevêque de Reims et à l'abbé de Marmoutier. Naturellement ceux-ci cassèrent la commune, brûlèrent la charte qui l'établissait, excommunièrent les récalcitrants, et obtinrent'le facile assentiment du pape et de Philippe -Auguste.

En 11 94, les moines ayant été dispersés par Richard Cœur de lion, Châteauneuf fit encore revivre ce phénix que l'on appelait la commune, Philippe-Auguste n'osa pas, cette fois, prendre sur lui de livrer de nouveau au bûcher ce monstre sans cesse renaissant de ses cendres, il nomma l'abbé de Juliers arbitre entre les belligérants : c'était pré* parer la condamnation des communiers. Cependant ils gagnèrent quelque chose, et, à la condition de renoncer à l'odieuse commune, ils obtinrent le droit de se garder, clore et imposer, sans avoir à en obtenir l'autorisation du chapitre.

Mais ils voulaient leur commune. En 1230, ils s'insurgèrent de nouveau, pillèrent les terres du couvent. Il fallut transiger. Saint Louis régnait alors. Ce roi sage rendit une sorte de jugement de Salomon : les révoltés payèrent une forte indemnité pécuniaire au chapitre, mais, par lettres patentes du 16 juin 1258, le pieux monarque confirma cette charte de commune conquise par cent dix années de luttes sanglantes.

Toutefois, tout ne fui pas fvu\, e\. \^^ ç-^vwttvuuiers eurent

core à batailler pour contraindre les monastères à respec- • leur indépendance.

Le Pontbieu, le Soissonnais, le ^aonnais surtout peu- Qt disputer à la Touraine l'honneur d'avoir donné aux mpaghes de France l'exemple delà révolte contre la tyran- B seigneuriale. En H 74, profitant de la mort de leur êque, seize bourgs ou villages du Laonnais achetèrent

Louis VII une charte de commune qui les associa en fération, abolit chez eux la mainmorte et le formariage^ jr accorda une sorte d'autorité municipale et judiciaire,, ec raayeurs, jurés et jugement par les pairs. Le nouvel évêque, Roger de Rosoi, n'ayant pu décider ►uis à revenir sur sa parole royale en retirant la commune cordée, résolut de faire par la violence ce qu'il ne pouvait tenir d'une autre manière. C'était un homme puissant par s alliances, et qui pouvait mettre dans son parti toute la )blesse du pays. Les communiers appelèrent alors à leur aide $ autres bourgs du Laonnais et du Soissonnais, qui n'eusnt pas manqué de détourner à leur profit une partie des jits de la victoire. Disons-le à regret, Soissons et Laon déignèrent de prêter main-forte aux nobles champions de

liberté des campagnes. Louis, au contraire, ordonna aux ssaux des domaines royaux de secourir les révoltés, et archa en personne pour défendre leurs intérêts. L'impôosité des paysans fallit compromettre le succès de leur use : au lieu d'attendre sur la défensive le roi qui s'avanit à la tête de ses hommes d'armes, ils attaquèrent les )upes de l'évêque, et ne purent résister aux coups des evaliers ennemis. Mais l.ouis continua de s'avancer, mit véque en fuite, et maintint la commune. Roger de Rosoi attendit des temps plus favorables, et ut les avoir trouvés à l'avènement de Philippe-Auguste. I jeune roi repoussa ses tentatives comme l'avait fait son re. Mais les circonstances changèrent : Philippe, à la ille de se croi^^r, eut besoin du concours, de Yatg^xvl e\

m HISTOIRE DES PAYSANS.

des prières de TEglise, et en 1190, il déclara la commune dissoute, « pour Tamour de Dieu et de la bienheureuse Vierge, pour la justice et pour le bon succès du pèlerinage de Jérusalem, la dite commune étant contraire aux droits et à la liberté de l'église de Sainte-Marie. j>

Cette tentative ne fut pas la dernière, et au commencement du siècle suivant, le monastère de Saint-Père de Chartres vit aussi plusieurs villages de ses possessions s'efforcer à leur tour de revendiquer par les armes, puisqu'il n'y avait point pour eux de justice à attendre, leur liberté perdue. Les manants de Germignonville, Chevaune, Villeneuve, Boisville, et de quelques autres villages, se prétendaient libres d'ancienneté, les moines soutenaient qu'ils étaient leurs hommes de corps, et les traitaient en conséquence. Vaincus une première fois, une ordonnance royale de 1220 les contraignit de demeurer sous le joug qui les|" opprimait. Mais l'amour de l'indépendance ne meurt point dans le cœur de l'homme ; ils reprirent l'offensive, et enfin, des ordonnances de 1258 et 1265 confirmèrent « la paix» intervenue entre les villages révoltés et le monastère de Saint-Père, et les manants maintinrent qu'avant comme après la paix ils n'avaient jamais cessé d'être libres. (Çflrtul. de Saint'Père, 783,704, 711.)

Partout où le souffle d'une indépendance contagieuse menaçait d'agiter trop fortement les esprits, le clergé se hâtait d'organiser dès communautés rurales, d'accorder des coutumes qui leur concédaient des usages et aisances^ mais i la condition qu'elles n'auraient jamais la propriété de le communaux, que les habitants ne tiendraient en alleu terres, ni vignes, ni bois, ni autre chose, et surtout qu'ellei|^* n'auraient point de communs. Elles luttent en vain po obtenir davantage : abandonnées par les villes, leurs défailei^ menacent de leur ravir ces fruits précaires de transactio^^i plus ou moins pacifique, et tandis que dans la commui urbaine nous trouvons \a \\\i^îVfe ^iV^Wodvalité, les cam

gnarcls, dans la communauté rurale, restent mainmortables de leurs personnes, ne sont qu'usagers de leurs biens, les tiennent en emphythéose sans en avoir le domaine utile, les fonds et tréfonds restant au seigneur (1).

Aussi, presque toujours étouffées dans le sang des révoltés, ces velléités héroïques du plat pays restèrent exceptionnelles, et ce n'est qu'aux xii° et xiii'' siècles, c'est-à-dire deux siècles après la révolution des communes, que les campagnes purent obtenir, à défaut de chartes de communes, certains privilèges tels que de nommer des échevins chargés de faire exécuter les règlements de police, de connaître et sceller les contrats, de juger les contestations soulevées entre manants, et de prononcer les amendes au profit du seigneur. Parvenus à cette situation, les villages, qui, à la vérité, passaient à l'état de villes, prenaient le nom de villes de loi. D'autres, qui n'avaient point de privilèges, purent cependant avoir une administration locale d'échevins nommés soit par les officiers du sire, soit par leî habitants eux-mêmes. Les « tenants cottiers » s'assemblaient à jour fixe, sous peine d'amende, et nommaient pour un an des échevins contraints d'accepter et de donner, dans l'année, un repas à leurs prédécesseurs. C'est toujours le souvenir du repas commun, de la ghilde et de l'agape des jours anciens.

Comme' pour les cités, il y avait, pour les villes de loi, une grande différence dans l'étendue des privilèges accordés, suivant les circonstances où elles se trouvaient vis-à-vis de leurs dominateurs. Souvent ceux qui relevaient nûment d'un seigneur suzerain se trouvaient plus mal partagés en privilèges que ceux d'une seigneurie inférieure. Mais il est impossible d'asseoir une règle fixe en rien de ce qui concerne la féodalité ; tout dépendait soit de la tyrannie ou de Thumanité des maîtres, soit de la faiblesse ou de la force respective des parties contractantes.

(I) Arcliiv. administ. de Reims, passim. — V. aussi Guy Co(\aille^ Quest. sur les coût, de France^ quest. 303.

Quoi qu'il en soit de l'insuccès des premières révoltes des paysans, c'est à eux que revient l'honneur de l'initiative, et les villes n'eurent plus qu'à suivre l'impulsion donnée par les populations rurales pour secouer le joug de l'oppression seigneuriale. Elles réussirent, en dépit du caractère égoïste de leur lutte prolongée, là où les campagnes avaient échoué. Chaque ville, en effet,' agit seule, avec ses propres moyens et pour son propre compte. Elles n'appelèrent point les paysans à leur aide, et repoussèrent ceux-ci lorsqu'ils leur demandèrent des secours. On ne vit plus reparaître ce lien fédératif qui avait agi si énergiquement chez les ahaniers de 997, et qui unissait les unes aux autres les communautés populaires armées par Louis le Gros dès 1108. Les cités rompent brutalement avec les campagnes. Les révoljÊs des communes, pour amener à composition les chevaliers et les évêques, avaient dévasté leurs possessions, massacré leurs tenanciers, pillé, incendié leurs métairies. Comment eussentils songea faire profiter le*plat pays des bénéfices d'une victoire qui l'avait ruiné? Ils commencèrent donc par renoncer formellement à intervenir dans les querelles des seigneurs avec leurs serfs (1), et, comme le renard de la fable, laissèrent le bouc moins agile se noyer au fond de son puits. Ils s'engagèrent encore à n'admettre dans leur association aucun serf des nobles ni des églises (2), et il devint de style dans la rédaction de toutes les chartes de commune, que nul serf ne peut être admis en aucune bourgeoisie ; si parfois le contraire semble apparaître, c'est qu'il s'agit de gens soumis à des servitudes féodales, et non de serfs proprement dits (3). Les ordonnances royales rappellent aux villes ces prohibitions (4), et nous voyons les nobles obtenir, en 1287, un

(1) Commune d'Amiens, art. 9.

(2) Comm. de Senlis, Laon, etc.— Ordon,du LoMvre, XI, préface, i4r — Bouthellior, Somme rurale, 793.

(3) Brussel, Usage des fiefSy 904.

(4) Ordon.de 1186, oct. 1351, Cé\r\er 1356.

règlement pour réprimer « les fraudes et malices » qui les privent de leurs sujets (1). Si un homme de corps était parvenu, malgré ces défenses, à s'introduire dans quelque bourgeoisie, son maître, après s'être emparé de tout ce qu'il possédait dans ses domaines, le poursuivait « à retraire y> partout où il le pouvait rencontrer. (Ordonn. XII, préface.)

Quant aux vilains libres, ils ne pouvaient jamais être reçus qu'à la condition d'abandonner à leurs sires tout ce qu'ils possédaient sur leurs territoires. {Des états gén. enFr,, VII, 260.)

Les villes, plus fortes, moins pillées, virent grandir leurs richesses, et les bourgeois acquirent quelques arrière-fiefs. DeÇlà- toute une nouvelle série de maîtres pour le campagnard. Aussi voyons-nous, vers 1227, le seigneur de Caslellane maintenir les bourgeois dans les droits qu'ils avaient sur leurs hommes, sur lesquels il promet ^dc ne mettre aucune taxe, excepté dans les cas où il se réserve d'en mettre sur les siens (2). La commune posséda des serfs, qu'elle traita comme le faisaient les seigneurs (3), et les bourgeois tendirent de plus en plus à devenir un troisième ordre dans l'État, en rejetant loin d'eux les pauvres ahauiers qu'ils tinrent à distance en décidant dans leurs chartes <le commune que nul ne serait admis à en faire partie s'il û'était riche et propriétaire (4).

Enivrés de leur liberté de fraîche date, et jaloux de se dédommager des vexations dont ils étaient l'objet de la part des* grands, en prenant leur revanche sur les rustiques habi- ^nts des campagnes, ils les attiraient dans leurs maisons lorsqu'ils venaient au marché pour vendre leurs denrées, et '^s y retenaient prisonniers jusqu'à ce qu'ils leur eussent

''J Ordonn, du Louvre, XII, préface, 7.

'^i ï*apon, Hist, de Provence, III, 563. j^) Olim, III, 275. — X, 296.

''*>'. Art. 14 de la charte de Laon.

108 HISTOIRE DES PAYSAiNS.

payé une forte rançon (i)i Ces communes avaient leurs riva lités et leurs différends, qu'elles vidaient les armes à 1; main (!2). Je dirai tout à l'heure que la manière de guerroyé d'alors se bornait à affamer le pays, c'est-à-dire à brûler e à saccager les campagnes après avoir massacré les populatiens. « Les incursions, dit l'historien du Ponthieu en par lant de ces guerres de cité à cité, étaient si fréquentes, le bêtes mêmes si accoutumées au tocsin qui annonçait l'approche de l'ennemi, qu'elles se retiraient d'elles-mêmes j leur repaire, sans conducteur, par l'accoutumance du malheur. )) (De Vérité. — La Serre, Ilist. de Fr.)

En outre, les communes, ainsi constituées dans une certaine indépendance vis-à-vis des barons et des évêques, con tinuaient à être en état de fréquentes querelles avec eux, L'histoire de Lorraine surtout nous en fournit des exemples presque à chaque page (3). C'était une nouvelle cause de guerre civile ajoutée à toutes les guerres des rois avec les grands vassaux, des suzerains avec leurs arrière-vassaux, des évoques et des abbés avec les barons et les chevaliers. A peine affranchis, les bourgeois adoptèrent dans leurs luttes, soit entre eux, soit contre leurs adversaires, les erremenls en usage, et se vengèrent sur le plat pays des torts de ses maîtres. C'efC ainsi que nous voyons les bourgeois de Lyon, habituellement en guerre avec le chapitre de la ville, établir sur la Saône une flottille de barques montées par des pirates qui s'acquittèrent religieusement de la mission qui leur fut confiée de saccager sur les deux rives du fleuve les domaines des chanoines : terres, chaumières, bestiaux, tout fut pillé, enlevé, incendié; hommes, femmes, enfants, tout

(I) Guibert do Nogeiil, Uist. de Fr., XII, 250. — Bouthor,C(;«/. /<î<^' d'Amiens, II, !2i.

(i) Dom Vaissctte, Ilist. de Languedoc, liv. XX, p. 1 15.

(3) Dom Calmet, Ilist. de Lorraine (passini). — D. Vaisselle, I.**" guedoc, 115. — Louvet, Beauvais, II, 480. — Rougebief, Frmcf^^ Comté, 203. — Louandre, AbbetiUe, 192, etc..

AFFRANCHISSEMEIST DES COMMUNES. ÎOi)

fui massacré, violé, égorgé. (Ménestrier, Lyon, 376.) Afin, sans doufe, de pouvoir ravager les possessions des vilains en toute sûreté de conscience, ils légalisèrent leurs violences et leurs injustices, et nous retrouverons dans presque toutes les chartes la reproduction de ces prudentes réserves de la commune de Beauvais :

« Si le coupable (celui qui a forfait envers un homme de la commune) se réfugie dans quelque château fort, le majeur et les pairs de la commune parleront sur cela au seigneur du château, ou à celui qui sera en son lieu; et si, à leur avis, satisfaction leur est faite de Tennemi de la commune, ce sera assez; mais si le seigneur refuse satisfaction, ils se feront justice à eux-mêmes sur ses biens et sur ses 't^l hommes, — Si quelqu'un enlève de l'argent à un homme v^'l delà commune, et se réfugie dans quelque château fort, ?e ^"l justice sera faite sur lui, si on peut le rencontrer, ou sur les '^t hommes du seigneur du château^ à moins que l'argent ne soit rendu. »

Ces articles n'étaient point lettre morte, et les bourgeois usaient largement du bénéfice de ces réserves : « Qui pouroiiitif rait en effet, écrivait Yves, évêque de Chartres, au chapitre le >= de Beauvais, lire d'un œil sec le récit de votre exil, des vexations auxquelles se sont livrés contre voiries bourgeois, du pillage de vos maisons, et de la dévastation de vos par^ terres!... » {Rec. des hist,, XV, 169.) m I En vain les bourgeois pouvaient-ils arguer, pour leur eu\e^ excuse, que dans cette guerre de brigands dont les paisibles m. '1 cultivateurs souffraient seuls, ils ne faisaient que retourner iiUA4 contre leurs adversaires leurs propres armes, et que les ! evêques eux-mêmes avaient à leur solde des bandits qui pret>; I naient l'initiative de toutes ces énormités (1). Ces excès

i Vf le- '.'^

i') « Simon de Nesle, évoque de Beauvais, avait soulevé tout le "'onde contre lui, car il n'épargnait personne. Les bandits qui ?.ow\,ft- '^ntsa cause ne se faisaient nul scrupule de brûler la iwa\so\\ ^ïxxw

sanglants des serfs affranchis des cités furent le prétext dont s'armèrent les rois pour supprimer les communes comme on peut s'en convaincre en lisant l'ordonnance d Philippe- Auguste qui, en 1199, abolit celle d'Etampes :

« Sachent tous présents et à venir qu'à raison des ou trages, oppressions et vexations qu'a fait souffrir la commun d'Etampes, soit aux églises, soit à leurs possessionSy soit au: chevaliers, soit à leurs possessions^ nous avons aboli Iadit( commune, et concédé, tant aux églises qu'aux chevaliers que désormais il n'y aurait plus de commune à Étampes. — Les églises et les chevaliers recouvreront les franchises e droits qu'ils avaient avant la commune, si ce n'est que touj leurs hommes et leurs tenanciers iront à nos expéditions ei chevauchées, comme nos autres hommes. Et quant aux hommes et tenanciers soit des églises, soit des chevaliers, et qui étaient dans la commune, nous les taillerons aussi souvent et comme il nous plaira. » {Ordon., XI, 277.) . La royauté grandissait donc sur les ruines des communes et de la féodalité épuisées et affaiblies par leurs luttes, mais sans aucun profit pour la classe agricole, qui ne faisait que changer de maîtres. Gelle-ci n'avait rien gagné, que des coups, aux victoires de ses ennemis, qui se battaient sur son dos, et à cnacune de leurs défaites, le joug qui l'écrasait s'appesantissait encore.

ehanoinc comme celle d'un bom'geois, de dévaster les terres d'une abbaye comme celles de la commune; » — Gnizot^ Histoire de la civilisH' tion en France, xix<^ leçon.

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