DOLÉANCES DU PEUPLE
gabelles et menues impositions, qui vont bien à 300,000. Beaucoup de paysans ont fui en Bretagne ou eti Angleterre, d'autres sont morts de misère, d'autres ont tué femmes et enfants, et se sont tués sur leurs cadavres. Plusieurs hommes, femmes et enfants, par faute de bêtes, ont été contraints de labourer, la charrue au cou ; d'autres labouraient de nuit, pour crainte qu'ils ne fussent pris de jour et appréhendés pour les dites tailles.
» La manière de percevoir l'impôt n'est pas moins accablante que l'impôt lui-même. Tout le monde connaît les concussions et les violences des commissaires chargés de ce soin. Citons un exemple : lorsque les habitants d'une paroisse ont, avec beaucoup de peine^ payé leur quote-part, Is ne sont point encore à l'abri des vexations ; souvent on les enlève et on les emprisonne jusqu'à ce qu'ils aient payé te que n'ont pu acquitter les habitants d'une commune voisine. Ils n'en sont pas même quittes pour payer cette double imposition; on les oblige, avant que de leur rendre la liberté, d'acquitter* encore les frais du sergent, du greffier et du geôlier, sans parler des dommages qui résultent pour eux et pour l'État de la perte de temps et du défaut de culture... »
Observons dès à présent qu'à mesure que la féodalité s'efface et que la tyrannie seigneuriale diminue et tend à disparaître, une autre la remplace, plus barbare et plus sauvage encore, multiple et incessante ; hydre aux milles têtes qui colore ses crimes des plus beaux noms, glorifiant le meurtre, l'homicide, el les vastes égorgements humains sous le nom de victoire, le vol et la rapine sous celui de conquête, l'immoralité, le viol et la débauche sous celui de galants exploits, et, sous prétexte de défendre et de venger la patrie, la ruinant et la massacrant en effet, et faisant désormais de sa vie un long râle d'agonie. Vainement une armée à peu près régulière a remplacé les grandes bandes : elle a conservé comme un dépôt impérissable et sacré toutes
les traditions de celles-ci; seulemeiit le mal, qui autrefiris était local et passager, sera désormais aigu et chronique à la fois; et tout chef militaire, tout seigneur malinteûtiomé saura où trouver des instruments dociles et toujours prêts à seconder ses mauvaises passions et ses fureurs.
Le tiers état n'a garde de passer pour silence les tjra»nies des seigneurs; il insiste surtout sur Tabus des pensioas que touchent déjà les courtisans : « Il ne faut point douter que pour les payer il y a souvent telle pièce de monnaie qai est partie de la bourse d'un laboureur dont les pauvres enfants mendient à la porte de ceux qui ont lesdites pensions, et souvent leurs chiens sont nourris du pain acheté des deniers du pauvre laboureur, dont il devait vivre.
C'est que nulle part en effet en Europe, de l'extrémité des Espagnes aux confins les plus reculés de la Russie, nulle part et jamais peuple ne fut martyrisé par ses maîtres comme le fut Jacques Bonhomme. Beaucoup l'ont dit déjà, beaucoup le repéteront encore. Pour le moment, écoulons Comines, un courtisan (liv. V, chap. IS)*: « La plupart des seigneurs ne laissent rien à leurs peuples, dit-il, et après avoir payé tailles beaucoup plus grandes qu'ils ne doivent, encore ne donnent nul ordre sur la manière de vivre de leurs gens d'armes, lesquels sans cesse sont sur le pays sans rien payer, faisant les autres maux et excès infinis que chacun de nous sait. Car ils ne se contentent point de li vie ordinaire et de ce qu'ils trouvent chez les labourems dont ils sont payés; mais au contraire battent les pauvres gens et les outragent, et les contraignent d'aller chercher pain, vin et vivres dehors; et si le bonhomme a femme oo fille qui soit belle, il ne fera que sagement de la garder..* Je dis ceci pour notre royaume, qui est plus oppressé et persécuté de ce cas que nul autre royaume, ni nulle autre seigneurie que je connaisse. >
Louis XI, après avoir fait trancher la tête au duc ift Nemours, avait confisqué ses biens, qu'il abandonna lilt;