LA FRANCE HÉRISSÉE DE FORTERESSES
eMleau. C'est dans cet asile suprême qu'était abrité le rmoulin à bras destiné à fournir des vivres aux assiégés.
Suivant Végèce (Inslilulions militaires), les bourgs, qui seraient à peu près le Tnjpyo; des Grecs ou le Itirris des Romains, auraient été eux-mêmes des châteaux dans lesquels on pouvait placer des balistes et des archers, et, s'il faut en croire Ammien Marcellin j Valentinien en aurait fait construire un grand nombre dans la Gaule, surtout sur les fronlières de la Germanie. Après avoir secoué Tautorité de l'empereur ou du roi, ceux qui y commandaient s'établirent héréditairement et comme propriétaires, s'y firent maîtres et seigneurs, et la campagne se vit asservie par ceux-Là niême qui devaient la protéger.
Toutefois, le droit de forteresse était resté purement ï'oyal sous la dynastie mérovingienne. Celles qui existaient . ^lors n'avaient été élevées qu'à titre de concession, et Da- S'obert P', en présence des brigandages inouïs des grands, défendit expressément d'en construire qui ne fussent à Quatre lieues des villes. C'était, comme toujours, sacrifier *^s campagnes aux cités, et rejeter le pillage sur les chau- '^ières. Grâce à la faiblesse de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, la royauté perdit, dès le commencement ^1 e la seconde race, tout le terrain qu'elle avait gagné entre *^s mains du puissant empereur, et, sous prétexte de s'opposer aux invasions des Normands, les nobles bâtirent partout impunément, et hérissèrent le royaume de châteaux et ^Ig donjons. En vain Charles le Chauve, irrité des crimes ^G la noblesse, voulut-il exiger la démolition de ses forteï*esses « devenues comme des retraites de voleurs qui répandaient la désolation dans tout le voisinage (i) »; en ^ain enjoignit-il à ses comtes de marcher contre ceux qui ^hésiteraient à lui obéir et à renverser leurs castels. La royauté ne savait plus faire plier ses vassaux devant sa vo-
. ''^ lîaluze, H, 105; Capitulaire de 8G4.
lonté, l'ordonnance resta sans nul effet, et sous Capel, la France était couverte de donjons aux tourf lées, source incessante de violences et de vexatioi bert, évêque de Chartres, adressa fréquemment Robert, pour le supplier de mettre un terme à tant sères, de pathétiques descriptions des crimes affr se commettaient derrière leurs murailles redoutab Les efforts de Robert furent vains, mais ceux de ] Gros eurent plus d'eflicàcité, grâce aux communal pulaîres, dont le concours lui assura la victoire. E un célèbre bandit, la terreur de la contrée, Bur( Barbu, depuis premier baron chrétien, éleva une fo à Montmorency, dont il s'établit seigneur. Ses desce fidèles aux traditions de leur auteur, pillaient e geaient tout jusqu'aux portes de Paris. Louis VI entre terres de l'un d'eux, « où il gâta tout par feu et par i disent les grandes chroniques. Mais le plus red antagoniste des rois d'alors fut Hugues du Puis( les crimes épouvantèrent le xii'' siècle lui-même. I Jeune dépensa trois années à réduire ce terrible lain. Les héritiers du sire du Puiset renouveler crimes, Louis réunit toutes ses forces contre l'un d parvint à le réduire, puissamment aidé par Thibaut de Champagne. Enivré de sa part de succès, celuià son tour une forteresse contre Louis VII, qui s'y pressentant un adversaire dans son allié de la veil haut, soutint la guerre, allié cette fois au sire du Pu roi envahit sa contrée, « ravagea ses terres, prit de 1 ville de Vitry, y passa tout au fil de l'épée et mil à l'église, où treize cents personnes s'étaient retirées dans un asile assuré, qui y furent consumées d flammes l'an 1143 (2). ^
(1) Particulièrement dans les lettres 3, 4, 70, 106...
(2) La Thaumassière, Hist. du Bernj, 415. — Bourquelot, Provins, I, 101.
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Inquiétés à leur tour par leurs vassaux, les hauts barons défendirent de même à ceux-ci d'élever des donjons sans leur permission. Mais il était moins facile encore aux suze* rains de protéger leurs sujets contrôles brigandages des arrière-vassaux, et les mêmes scènes de guerre, de meurtre, def pillage et d'incendie épouvantaient les campagnes de la France entière. C'est ainsi que nous voyons, en 1150, le puissant comte d'Anjou, Geoffroy le Bel, le père de Henry II d'Angleterre et de Guillaume Longue-épée, irrité des brigandages de Girauld, sire de Montreuil-Bellay, l'as-» siéger pendant trois années dans son repaire et enfin l'enfermer dans le château de Saumur, après avoir rasé la grosse tour de son donjon, ^ en laquelle il avait si grant fiance ». (Bourdigné, Chron. d'Anjou, I, 312).
Dans le Velay, « chaque montagne avait son château cré* nelé, redoutable retraite d'où le châtelain envoyait ses hommes d'armes piller et ravager le pays. Au commence-» ment du xii® siècle, Armand de Polignac et ses deux filSj Héracle et Pons, avaient fait bâtir aux abords des principales routes des tours d'observation où des archers veillaient nuit et jour, prélevant sur tout ce qui passait un droit de péage. Voyageurs, marchands, pèlerins, nul ne pouvait s'y soustraire. A l'exemple des sires de Polignac, les autres soi* gneurs du Velay se retranchèrent sur plusieurs points et prirent à leur solde des compagnies armées. La terreur fut grande dans Ip pays : le citadin n'osait sortir de ses murailles, le paysan de sa chaumière ; l'étranger ne s'aventurât qu'en tremblant à travers les montagnes. Un coupegorge, voilà ce que les seigneurs avaient fait du Velay au inoyen âge (1). »
En 1162, le fils d'Armand, Pons de Polignac, d'accord avec les comtes d'Auvergne et du Puy, saccage le plat pays, pille les évêchés et les riches abbayes. Louis VII intervient,
(^) Touchard-Lafosse, la France illustrée, Haule-Lovte, ^. ^.
as HISTOIRE DES PAYSANS.
giierroio contre eux, brûle et massacre de son côté, les défait, les prend, les relâche après leur avoir fait jurer qu'ils mettront un terme à leurs désordres. Le sire de Polignac n'eut rien de plus pressé que de poursuivre le cours de ses brigandages, jusqu'au moment où une transaction intervint entre lui et Tévêque du Puy.
Du reste, les évêques ne valaient guère mieux, et un membre de cetle famille si féconde en bandits, Etienne de Polignac, dit Brise-fer, évoque du Puy, alla si loin dans la voie du crime, que le pape Grégoire VII lança l'anathème contre lui et le déclara simoftiaque et homicide.
Malgré les efforts des rois et des grands vassaux, l'abus restait grand encore, et Matthieu Paris n'évalue pas à moins de (jualre mille trois cent cinquante-deux le nombre des chilleaux forts qui, de son temps, couvraient la France. Ua do ses contemporains, Guillaume de Newbrigde, complète sa pensée et s'écrie : Tôt tyranni quoi domini castellorum tu Autant de châtelains, autant de tyrans! »
Los châteaux que l'on permettait de bâtir devaient être « jurables et rendables à petite ou à grande force » — per pairnm et magnam rtm. — Per parcamrimy le châtelaifl, sur le simple vu des lettres du suzerain, devait consigner le donjon au porteur des lettres. Per magnam t?tm, en cas do refus do sa part, les sujets devaient s'armer et marcher contre leur soigneur direct, sinon le suzerain était en droit do sévir contre eux et de s'emparer d^ leurs biens; chose que no manquait pas de faire leur maître pour châtier leur prélondue défection, s'ils étaient les plus faibles, leur situation inévitable étant d'être toujours entre l'enclunie et le marteau.
Plus lanL quand la justice et Thumanité commencèrent à faire entendre leur voix, et quand la royauté ne co:npl* nlus de rivaux parmi les vassaux de la couronne, les seigneurs iutennédiairos s'adressèrent directement au roi, q^t /v/îis*iif rariMueut^ à la comUlion t\ue son autorisation serait
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ratifiée par le suzerain, seigneur direct, qui de son côté s'empressait d'accorder son consentement, flatté de sauver les apparences et de conserver au moins cette marque de supériorité.
Tel voyons-nous ce droit de forteresse sous Charles VIII. Donc, aux flancs de la colline s'étageaient les masures de ces pauvres serfs qui venaient s'abriter à l'ombre du donjon, croyant avoir payé le secours de la lance de leurs maîtres au prix d'un complet asservissement. « Jamais, au contraire, population ne vécut plus complètement dépourvue de paix et de sécurité, livrée à un mouvement plus violent et plus incessamment renouvelé. Rien ne la défend, ne la met à l'abri; elle est exposée à tous les périls, en proie à de continuellesvicissitudes; c'est sur elle età ses dépens qu'écla- [ tent tous les orages qui remplissent la vie de ses maî- ! tres(1). 7>
[ Ils cultivaient, anxieux, quelques terres rapprochées, au L. pied de ces rochers ou au bord de ces fleuves, insuffisamment protégées contre les pilleries des gens d'armes, et sans cesse exposées aux feux de l'été, aux dévastations des orages,-aux inondations des rivières, tandis que les plaines fertiles, désertes et abandonnées parce, que l'homme ne pouvait s'y défendre, s'engraissaient encore stérilement de ^\ sang humain, car c'était dans leur sein que se livraient les tailles. Puis, quand ces guerres privées avaient ruiné les seigneurs, ils tournaient contre leurs propres sujets ces armes qui devaient les protéger, et ils n'avaient guère à changer de mœurs et de profession pour devenir des bandits de grand chemin (2).
Pendant que le paysan consommait son hymen avec la
(^) Guizot, Hist.de la civilisai, en Fr., 11° part., viP lc(;oii.
(*) Jean Chaumeau nous montre Philippe-Auguste faisant marcher ses troupes contre ces éternels pillards, « et quelques gentilshommes seaitieux qui esioient vers Châlons et par la Champagne aN^iC ^wVcvlç, voleurs, que NautJère a/?/)ey7e cofcreaux. m Hisl. du Berrij.
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[^\-:\ seign
terre, et^ prenant son nom, lui qui n*en avait pas même, s'appelait du Pré, des Champs, du Val, de la Vigne, du Bois, de la Haie, du Mas (1), etc., le noble, lui, empruntait à son aire élevée une appellation sonore et menaçante, et devenait le sire de Rochefort, de Montfort, du Tertre, de Châteaufort, des Roches, de la Rochejacquelin, d'Aigremont, d'Apremont, de la Rochefoucauld, etc. Le vilain ajoutait à ces noms quelque appellation bien significative et souvent injurieuse : ainsi Robert le Diable, de Normandie, Herbert Éveille-chiens, comte du Maine, qui pillait la nuit les bourgs de TAnjou; Hugues le Loup, chevalier normand, Jean Commine Ecorche-vilain, Beaudouin Bras de fer, de Flandres, Guillaume Fierabras, de Poitiers, Edmond Côte de fer, Hugo Fin du monde, Guillaume Bèse diable, Robert le Diable, de Normandie, Hugues le Diable, d'Aquitaine. Chaque province avait le sien, et plutôt deux qu'un, témoin le Poitou, qui comptait Geoffroy le Diable, ou la Grand'Dent, dont le trisaïeul, Hugues VI, s'était déjà appelé le Diable (2).
C'étaient d'étranges hommes que ces chevaliers du moyen âge, dont la poésie s'est plu à entourer d'une si brillante auréole les fronts chargés de crimes. Voyez dans les écrivains du temps, dans Pierre de Blois, par exemple, au xii' siècle, ces fiers redresseurs de torts, ces gentilshommes « de haut lieu » s'abattre chaque jour dans la plaine et chevaucher, gorgés de vin et altérés de sang,' non pas la lance, mais la broche à la main, troquant leurs destriers contre des bêtes de somme pliant sous le fardeau d'ustensiles et de munitions qu'entraîne la gourmandise et l'ivrognerie (3). Le meilleur et le plus inoffensif d'entre eux est ce fou qui, s'il rencontre un autre chevalier, se bat contre
(\) Mas, village, de niaiisio, xihi altquis matiet. Chabrol, sur Coutunt^ d'Auvergne, III, 384.
(:2} Filloiiy liecli. sur Fonteivay, "28. (3) Mém. de l'Acad, des inscripl.,'^'^, ^VV
LE CENTILHOMMË DË HAUT LIEU. 131
lui à outrance pour loi faire avouer que sa belle, à lui, que l'autre n'a jamais vue, est plus belle que celle de son adversaire, que lui-même ne connaît pas davantage. Mais le plus souvent le pillage des campagnes était le but de ces courses chevaleresques. En vain les serfs se flattaient-ils d'avoir acheté des protecteurs : pauvre troupeau qui croit payer un berger, et qui s'est vendu au boucher ! C'est celui-là même qui doit les défendre contre les bandits qui, bandit lui-même, les dévalise et les torture (1). Il entretient à ses gages toute une horde des scélérats, « mangeurs, ravageurs et coureurs (2) », dont chacun a sa fonction. Il envoie les premiers chez ceux qu'il veut rançonner, et l'on peut croire qu'ils s'acquittent consciencieusement de la mission qui leur est confiée, de tourmenter en cent façons les vi- Vf I Isdns, jusqu'à ce qu'ils se décident à capituler pour obtenir v: XI leur retraite. Ses coureurs lui font lever le gibier,' et, de ..•;l même qu'il a des oiseaux de proie pour ses chasses, il va ip>| «à la proie (3) », — c'est l'expression consacrée, — il court « à l'aventure », et, vit ouvertement de pillage. Il mo)^ s'habille à la légère, et, comme pour la chasse au vol, dans ces expéditions de grand chemin, il pratique la volerie à l'égard du pauvre manant, son gibier habituel : on était parti pour voler le héron ou la corneille, on rentrait ayant i^?s tioléle bonhomme. Si bien que de l'identité des équipages laite : employés aux plaisirs cynégétiques et à ces excursions i p-- ; contre les passants naît une expression nouvelle, et que s'il tjt 1 ruine le pays, le noble sire, homme de haute volée, enri-
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(^) Barbazan, Fabliaux, II, 4(X).
I (2) « Manducatores, vastatores, cursores. » Ordonnances du LoiWre, ■ (passim).
w) Je ne suis si yvres
^. f ,:. f Que ma fille donner doie
A chevalier qui vit de proie, J^nsique le fait dire Huon le Rdy, dans son fabliau du Vttir pale\vo\]^ ^^^^kU châtelain qui refuse safiiie à un chevalier sans loxVwn^.
i:]^ IIISTOIKE DES PAYSANS.
chit du moins la langue du mot voleur (i), de même qu'aujourd'hui encore le nom de monseigmeur est resté à l'instrument qui sert à violenter les serrures rebelles.
« Ils enlevaient, dit une chronique saxonne citée par Walter Scott dans son admirable roman ô'Ivanhoe (eh. xxin), tous ceux qui leur paraissaient avoir quelque bien, hommes et femmes, de jour comme de nuit, et quand ils les tenaient emprisonnés, pour en tirer de For et de l'argent, ils leur infligeaient des tortures comme jamais martyr n'en éprouva. Les uns étaient suspendus par les pieds la tête au- Jessus de la fumée; d'autres étaient pendus par les pouces avec du feu sous les pieds; à quelques-uns ils serraient la léte avec une corde jusqu'au point de briser le crâne; d'autres étaient jetés dans des fosses remplies de serpents, de crapauds et de toutes sortes de reptiles; d'autres étaient placés dans la chambre à crucir : c'est ainsi qu'on appelait un espèce de cofl're court, étroit, peu profond, garni de cailloux pointus, et où le patient était tenu serré jusqu'à la dislocation des membres.
» Dans la plupart des châteaux, il y avait un trousseau de chaînes d'un poids si lourd que deux ou trois hommes pouvaient à peine le soulever; le malheureux qu'on en chargeait était tenu debout par un collier de fer scellé dans un poteau, et ne pouvait ni s'asseoir, ni se coucher, ni dormir. Ils imposaient tributs sur tributs aux bourgs et aux villes, et dans leur langue ils appelaient cela tenserie. C'était en vain qu'on labourait la terre : autant eût valu labourer le sable, et l'on disait tout bas que le Christ et les saints étaient endormis (2). »
(1) « Chasseur et voleur étaient autrefois synonymes », comme l'a observé maître Jean Bodin. {De la république^ liv. II.) — Saugrin, Coi^ des citasses f I, 108.
(2) (f On sait que les seigneurs avaient dans leurs châteaux des lit* de for ou des grils sur lesquels ils attachaient leurs prisonniers, qu'iï^
les exposaient de temps eu lem^s îx\wv\iT;\.d<i^, ^ituc'les retiraient qiJ^