‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 22 sur 145 · BRIGANDAGE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

BRIGANDAGE GÉNÉRAL

commencer par la fin et de se battre ; de là la nécessité des guerres privées, Tune des bases essentielles de la féodalité 2t le plus grand fléau de ce siècle (1). Dans le principe, et jusqu'au jour où elle préféra partager avec les châtelains la puissance mondaine et terrestre, au lieu de se contenter de celle du ciel, l'Eglise n'était point restée sourde aux doléances des serfs, victimes des querelles des seigneurs, traînés, moitiés nus, armés seulement du bâton,[de l'arc et de l'épée, pour tomber par centaines sous les coups de ces chevaliers presque invulnérables : troupeau humain qu'on poussait à l'abattoir, infortunés champions toujours vaincus, et qui combattaient uniquement pour savoir le nom de quel maître serait écrit sur leur collier. Aussi les populations disparaissaient, et le désert regagnait le terrain que lui avaient arraché les moines, ces infatigables défricheurs de l'Europe» (Guérard, id., CartuL, 597.)

Il y avait dans chaque moutier une cloche particulière, campana irritata, souvent mise en mouvement, voix mystérieuse de la religion qui s'élevait du milieu des airs, portant vers le ciel les cris désespérés de la terre. Après une de ces pestes qui alors promenaient la mort par le monde, l'Église profita de la terreur générale pour obtenir des seigneurs qu'observant la paix et la justice durant certains jours de Kte et de la semaine, ils s'abstinssent d'emmener captifs, de mutiler ni de tuer les pauvres ahaniers, et de détruire méchamment les ustensiles de labour et la récolte. Enfin, en W41, la trêve du Seigneur défendit tout combat depuis le merwedi soir jusqu'au lundi matin de chaque semaine, L'humanité avait quatre jours pour respirer.

Si quelques seigneurs poursuivaient le cours de leurs l>rigandages au mépris de la trêve, les évêques assemblaient

(1) « Ces vexations, qui ne sont que les passe-temps des chevaliers, et qui faisaient, pour ainsi dire, partie des institutions d'alors, ne peuvent être considérées comme des expéditions militaires. » Guérard^ Cartul, de Saint-père de Chartres, prolégom., p. ceNU,

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les communautés rurales contre les belligérants, enseignant ainsi la révolte aux paysans, qui bientôt allaient profiler d'une manière terrible de ces dangereuses instructions. (La Thaumassière, Histoire du Berry, 388.)

Aux armes temporelles les évêques joignaient les armes spirituelles pour protéger les serfs de leurs domaines, et nous voyons rdvêque de Toul, Eudes de Vaudemont, publier des statuts pour défendre, sous peine d'anathème, de célébrer le service divin dans les lieux où Ton amènerait les fruits du pillage consommé sur les terres de l'Eglise, quand même les ravisseurs n'auraient fait que coucher ou même que passer. L'excommunication atteignait également ceux qui vendaient ou achetaient les produits du vol, et jusqu'aux habitants des lieux où les ravisseurs les avaient retirés, vendus ou seulement déposés. On leur refusait le saint viatique à leurs derniers instants, et leurs cadavres restaient privés de la sépulture ecclésiastique.

C'est-à-dire que les hommes d'un baron, et même les * étrangers, étaient souvent punis pour les crimes des seigneurs, et rÉglise ne pouvait prendre la défense de ses tenanciers qu'à la condition d'opprimer leurs voisins. Punis bien qu'innocents, ils voulurent avoir du moins le bénéfice de leur peine, et la démoralisation entra dans leur âme.

Les propres terres du châtelain qui avait commis ces méfaits étaient frappées de l'interdit, ses complices étaient excommuniés, ainsi que ceux qui les avaient recueillis chez eux, à moins qu'ils ne prouvassent qu'ils l'avaient fait innocemment et sans connaître le crime. S'ils ne pouvaient fournir cette preuve, ils payaient dix sols d'amende pour chaque jour que les voleurs avaient passé chez eut. (Dom Calmet, Hist'de Lorraine, II, 553.)

Mais, au xiii'' siècle, il restait bien peu de chose de ces saintes institutions. La guerre et le carnage étaient partout. La guerre était le prétexte, le pillage était à la fois le but et Je moyen. On pillait pour s'enrichir, on pillait pour nû-

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ner son adversaire et le réduire à l'impuissance. Le paysan esl le grand nourricier; en Texterminant, on affame et Ton lue du même coup ceux qu'il fait vivre.

« C'était la façon dont on se vengeait entre souverains; on venait détruire vos campagnes, raser vos châteaux, si l'on était assez fort. Mais les châteaux étaient fortifiés et bien défendus. C'était donc sur le peuple seul que retombait le poids de ces cruels ravages. C'étaient ses frêles chaumières qu'on renversait, qu'on réduisait en cendres, et il fallait encore ajouter ces excès à ceux qui rendaient sa condition plus malheureuse peut-être que celle de ces Tartares qu'on dit errer dans les déserts, sans demeures fixes. » (De Vérité, Hist. du Ponthieu, I, 210.)

On ne discutait point alors, comme on le fait aujourd'hui, pendant des mois et des années, sans pouvoir préciser si telle ou telle insulte était ou non un casiis belli. Le défi était aussi simple et rapide que la décision. On prenait une herbe nommée les gants de Notre-Dame, ou même la première branche d'arbre qui tombait sous la main, et on l'élevait en l'air, fixée à une longue perche que l'on plantait sur les limites des terres de son ennemi. Chacun, si chétif qu'il fût, gentilhomme ou simple bourgeois, pouvait, Gtcela par arrêt du parlement, du consentement du roi et fondé sur la coutume (1), adresser à son adversaire cette sommaire déclaration de guerre, qui prenait le nom de ^^irletle, et qui mettait celui qui la faisait en possession légitime et incontestée du droit de se livrer à toutes les violences imaginables sur les terres de cet ennemi improvisé. Lorsque, après une longue existence toute souillée de forfeits exécrables, la terreur de la mort réveillait la conscience, celte sourde-muette endormie au fond de l'âme perverse de ces monstres, ils allaient, pâles et tremblants, ^ers ces moines qu'ils avaient pillés si longtemps, et leur

(') Sauvai, Antiquités de Pni% II, 450.

faisaient, par un désintéressement facile, de larges restitutions et des donations posthumes ruineuses pour leurs héritiers, chargés de les acquitter. Les moines alors les admettaient comme membres honoraires, en quelque sorte, de leur communauté, et leur accordaient de mourir dans l'habit religieux (1). Dieu, sans nul doute, serait trompé à rhabit, et les prendrait pour quelques-uns des siens. Il j avait là, pour les religieux, une double source de bénéfices : ils mettaient, une fois morts, ces barons au rang des saints, et comme, après tout, ils faisaient autant de miracles que tout autre bienheureux, ils tiraient à la fois de la pieuse vanité des seigneurs et de la crédule superstition des serfs de riches fondations et d'abondantes aumônes (2).

Afin d'éviter plus tard toute contestation, on choisissait de son vivant sa place et l'anniversaire de sa fête dans le complaisant martyrologe du couvent, témoin le fameux Hugues du Puiset, dont j'ai parlé déjà, et qui trouvait

(1) « Geoffroy Martel est fait soigneur de Saumur par son père, Foulques Nerra : il commença par exiger des paysans la moitié dei fruits de leurs prés et de leurs champs, par leur défendre de défricher davantage la forêt de Saint-Lambert, ce qui préjudiciait à ses chasses, et par dépouiller l'abbaye de Saint-Florent de quelques-unes de ses terres. Devenu vieux, il prit, comme son père, l'habit de moine daoj l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers, abolit toutes les coutumes établies sur les terres des religieux de Saint-Florent, recommanda expressément à ses héritiers de les remettre en possession du reste de la forêt, ainsi que tous les autres biens qu'il leur avait enlevés, et maudit cenx de ses successeurs qui violeraient cet ordre. » — Archives de la préfeo ture d'Angers : abbaye de Saint-Florent. — Voy. aussi Besly, Hist. if* comtes de Poitou^ 103 ; — Dom Plancher, Hist. de Bourgogne^ I, 274; — Dom Vaissette, U'ist. du Languedoc, IV, 520; — Arcère, Hiit. delà Rochelle; — Dom Morice, Ilist. de Bretagne; — Hist, Andeg. frag* spicileg., d'Achery, 111, 232; -— Jos. Guérinière, Essai sur l'ancien Poitou, I, 325; etc..

(2) « Durant ce siècle et les suivants, les grands seigneurs avaient coutume de mourir en habit de religieux ; les monastères où ils son* décédés voulant s'en prévaloir et en tirer des lustres, les ont fait sait***

(1i50). » Besly, HisL des comtes de Po\\qu,\^^n.

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