‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 35 sur 145 · LA PAPAUTÉ EN FRANCE · texte numérisé non relu

LA PAPAUTÉ EN FRANCE

)enis^ qui assistait jusqu'en Cappadoce les Églises affligées; !t, pour remonter plus haut, du pape saint Soter, à qui aint Denis de Corinthe rend un si glorieux témoignage des ibéralités qu'il exerçait envers les Églises de Grèce! On ivait oublié la noble indépendance de la pauvreté chréienne, et cette maxime du Sauveur, qu'on est plus heueux de donner que de recevoir. »

Ces graves et sévères paroles sont de l'historien de Église, du vénérable abbé Fleury.

On voit qu'il en est des redevances ecclésiastiques comme les redevances seigneuriales : libéralité spontanée à l'ori- ;ine, de la part des sujets, exaction et usurpation de la part lu clergé.

Par quel incompréhensible renversement de toutes choses dvinl-il que le pape, qui est l'incarnation de l'Évangile, ce ode des petits et des humbles et cet épouvantail des grands t des riches, se fit le complice des puissants et comptât irang des plus implacables persécuteurs du peuple; que

pape, qui est Dieu sur la terre, infaillible comme lui et cessamment inspiré par lui, traînât à sa suite ceux qui îvaient démoraliser et perdre l'âme des hommes (1), en ême temps que lui les réduisait à la besace par son insaible avarice? Il envoyait ses légats par les royaumes, et, us prétexte de la dépense qu'ils étaient contraints de faire

dont on leur devait l'indemnité, ils levaient d'énormes ces dont profitait la cour de Rome (2). Une autre fois, jlait pour soutenir une guerre qu'il déchaînait sur la ance le fléau de ses collecteurs, qui, l'excommunication

i) « Le séjour de la cour romaine en France y a introduit ou fort ^menté trois grands désordres : la simonie, fdle du lu^e et de Timté; la chicane, -exercice de gratte-papiers et de gens oiseux, tels étaient une infinité de clercs fainéants qui suivaient cette cour, et autre exécrable dérèglement à qui la nature ne saurait donner de n. » — Mézeray, Hist de France, V, 352. 2) Dom Calmet, llist. de Lorraine, II, 576.

à la bouche, ruinaient le peuple sans mesure ni discrétion (1).

En 1244, le pape Innocent IV, contraint de quitter Tltalie à la suite de ses différends avec rAUemagne, demanda asile au pieux Louis IX. Mais le roi, qui savait par expérience ce que coûterait à ses sujets une pareille hospitalité, répondit (( qu'avec plaisir il le ferait, si c'était l'avis du conseil de ses grands, qu'aucun roi de France ne pouvait négliger. )> Le pape demanda alors à se retirer dans la ville de Reims, mais les barons refusèrent nettement d'accepter un voisinage aussi ruineux. Après avoir subi un refus non moins humiliant de la cour d'Aragon, il sollicita l'assistance de l'Angleterre, qui fut détournée de le recevmr, par « de sages hommes qui lui représentèrent que c'était déjà trof d'être infectés des usures et simonies des Romains, sans que le pape vînt lui-même piller les biens de l'Église et du i royaume (2). »

Ces biens immenses dont les ecclésiastiques ne devaient être que simples dépositaires pour en distribuer les revenus aux pauvres, aux hôpitaux, aux besoigneux de tout genre et de tout sexe, ils se les attribuèrent à eux seuls, ils s'en firent les seigneurs temporels, et vécurent dessus en sei* gneurs temporels. On vit ce même clergé qui, alors que rÉglise était pauvre et que grondaient encore dans le lointain les dernières menaces de la persécution, avait fait resplendir sur le monde le génie et la vertu de ses glorieifl ehefs, lui donner l'affligeant spectacle d'une décadence pré* inaturée, d'urte ignorance honteuse et d'une immense démoralisation i 8e recrutant pour l'ordinaire dans la classe depuis longtemps avilie des serfs, dont ils rouaient les enfants dé coups sans leur rien enseigner (3), il avait perdue

(1) D'Argéntré, Hist. de Bretagne ^ liv. V, chap. xxi.

(2) Flcury, Histoire ecclésiastique, liv. LXXXIII, chap. xvn.

(3) (( Un abbé très-pieux disait à saint Anselme, en parlant des «^ tants éiey^ au couvent *. w VVs sotvV v^t\w% %\. vcv&om^bles; cep*^J

KKACTIONS PAPALES. 171

droit de faire subir aux postulants des examens bien sévères. Distinguer le masculin du féminin dans la grammaire et sur les fonts baptismaux, cela suffisait (1). Celui qui en eût su plus long n'eût point échappé à Taccusation de sorcellerie et d'hérésie (2), et l'on comprend quelle devait être la grossière ignorance du clergé au xiii° siècle, lorsque l'on voit en 1535 un chapitre, qui depuis se distingua par ses lumières, se contenter, à l'admission de ses membres, qu'ils sussent bien lire et passablement chanter (3).

cDieu, quand il eut créé le monde, y plaça trois espèces d'hommes, les nobles, les ecclésiastiques et les vilains, dit un vieux fabliau traduit par Legrand d'Aussy. Il donna les terres aux premiers, les décimes et aumônes aux seconds, et condamna les derniers à travailler toute leur vie pour les uns et pour les autres. Les lots ainsi faits, il se trouva encore néanmoins deux espèces de gens qui n'étaient pas pourvus, les ménétriers et les filles. Ils vinrent présenter leur requête à Dieu, et le prièrent de leur assigner de quoi vivre. Dieu alors donna les ménétriers à nourrir aux nobles, et les filles aux prêtres. Les premiers seront damnés pour n'avoir nul soin de ceux qui leur ont été confiés, mais les prêtres ont obéi à Dieu, et font bien entretenir les filles. »

Les troubadours et les ménestrels, ces oiseaux voyageurs qui parcouraient le monde, charmant, par leurs chansons, les ennuis et la monotonie de l'existence inoccupée des chevaliers et des châtelaines, des écuyers, des pages et des varlets, se plaignaient à tort de l'avarice des seigneurs, dont au contraire la faiblesse pour eux était un nouveau sujet de

» dant nous ne cessons de les battre nuit et jour, et ils deviennent tous * les jours pires. — Et, demanda Anselme, quand ils sont adultes, que » deviennent-ils? — Hébétés et brutes, répondit l'abbé. » —De Réniu- *at, Saint Anselme de Cantorbéry, 64.

(1) Hennebert, HisL de l'Artois, II, 179.

(2) Mémoires de VAcad. des inscrip., XX, 821.

(3) Perreciot, De l'histoire des personnes et des (enres, W, Af^^.

ruine pour leurs sujets, et, s'il faut en croire l'histori anglais William de Malmesbury, Mathilde, épouse Henri II, avait pour ces joyeux amis de la gaie science u passion si folle qu'elle dépensait tous ses revenus en la gesses dont ils profitaient, et qu'elle pressurait même ses i nanciersafin de se procurer l'argent qu'elle leur prodigua Quant aux dernières lignes, dans lesquelles l'auteur re justice à la libéralité du clergé, on doit penser que l'élo

— ou la critique — était mérité, puisque de tout lem les mœurs du clergé et des moutiers furent un sujet d'in puisables moqueries, dans les chansons populaires et da les contes que la tradition nous a conservés. La démor lisation était en effet le moindre des vices des ecclésiasi ques, qui, s'il faut en croire un autre vieux fabliau, prisaie plus que de raison « les femmes blanches et le vin rouge vivaient publiquement avec des concubines, les évéqui comme les simples clercs, et tiraient vanité du grand nom bre de leurs enfants (1). Le nom seul de prêtre était deven une injure, et lorsqu'ils se montraient en public, les mem bres du clergé cachaient la tonsure qui les eût décelés {î

Les uns, comme l'archevêque de Nçirbonne, couraient le champs des semaines entières, chassant, ou faisant pis en core, avec leurs chanoines et leurs archidiacres, et entre tenaient des bandes de routiers qui rançonnaient le paysi leur profit; d'autres rivalisaient de férocité avec les sel gneurs séculiers, comme cet évêque de Cambrai qui, guer royant contre Girard de Saint-Aubert dit Maufilâtre, fi arracher les yeux à tous les serfs des terres de son ennemi (3).

(1) Chabrol, Coût. d'Auvergne, IIÏ, 12i; — Mézeray, II, 255; ^ Daru, Hist. de Bretagne, ï, 303; -.- Dom Lobineau, 110; — Dora Morice, preuves, I, 463, 542; — Orderic Vital; — Dulaure, Hist. de Pfl^*»

— Lahbei concilia, IX, concil., Remense...

(2) GuiU. de Podio Laup., in prologo ap. Sçrip. Fr,, XÏX, 194.

(3) Recueil des hisloriews i\e Ytaxvcc, \l, 299.

Si, à l'égard des tiers, la situation des hommes de l'Église était préférable à celle des autres serfs, leur esclavage était entier et absolu à Tégard de leurs seigneurs directs, et toujours, dans les donations qu'ils recevaient, les ecclésiastiques réclamaient les droits de justice haute et basse, qui leur livraient les hommes pieds et poings liés, et leur don* naient tout le reste.

Les temps étaient passés où celte justice canonique se montrait si charitable, où évêques, abbés et simples curés, assis au pied de l'orme planté à la porte deréglise(l), prodiguaient â l'envi autour d'eux la justice éternellement vraie de l'Évangile, prévenant les ruines, calmant les haines, entretenant la paix, le bien-être et l'harmonie au sein des populations dociles à leurs voix. Incapables désormais de comprendre le droit, ils ne connaissaient plus que la force, et la justice n'était entre leurs mains qu'un moyen de plus de spoliation et d'oppression . Après avoir longtemps poursuivi de leurs anathèmes le duel judiciaire, cette triste importation de la barbarie, ils en avaient adopté la pratique (2), et faisaient du parvis de leur égUse ou de la cour de la maison épiscopale le champ clos de ces combats odieux et le théâtre de ces sanglantes ordalies. C'était à grands coups d'épée, à grands coups de bâton que l'on établissait ses droits en justice, fit le pape consulté avait approuvé ce singulier mode d'instruclion criminelle (3). L'Église ne pouvait verser le sang ; les chanoines et les religieux entretenaient des champions qui se battaient pour eux (4) : les plaideurs descendaient dans lalice, les vilains sans armes défensives, le visage décou-

(1) De là le proverbe : Attendez-moi sous Torme.

(2) Sauvai, Antiq. de Paris, II, 579.

(3) Le pape Eugène III : « Utimini consuetudine vestra. » — Lebœuf, ^^t. du diocèse de Paris, I, 14.

(4) « Les chanoines de Saint-Marry ont en leur auditoire deux chaLm- P'oiis combattants, pour signiflance qu'ils ont haute justice en leviv «cloître. » — Le Grand Coutumierf liv. IV, chap. \ : De la Ivaule jus-

vert, et armés seulement d'un bâton, tandis que le champion, défenseur du premier corps de l'État, était couyert de toutes les armes du chevalier. Si quelques contestations s'élevaient entre un paysan et un chapitre au sujet de la propriété d'un clos de vigne ou d'un champ de blé, les religieux réclamaient le duel judiciaire (1), contraignant ainsi Dieu de se faire le complice de cet odieux assassinat.

« Qu'importent les armes? disaient-ils au pauvre hère qui hasardait une observation sur l'inégalité de la lutte. Qu'importe la lance et qu'importe le bâton, puisque c'est Dieu qui dirige les coups? Quelle élait,jevous prie, l'armure de David, lorsque^Jéhovah abattit à ses pieds le terrible géant Goliath? »

Non contents de réduire le droit à une simple question de pugilat, et de faire de la justice un jeu de hasard qu'ils jouaient avec des dés pipés, ils allèrent jusqu'à se faû'e les exécuteurs de la justice de Dieu, qu'ils interprétaient à leur profit (2). Toute mort subite devint l'exécution d'une sentence capitale dans laquelle Dieu était à la fois juge et boa^ reau, et, comme la condamnation à mort entraînait la confiscation, naturellement l'héritage allait à Dieu, c'est-à-dire à l'Église.

Ce principe une fois admis, ils en étendirent l'application aux suicides, et à tous les cas où l'on mourait sans confession, « sans langue, desconfés », ou sans avoir fait de testament (3). L'innovation parut si ingénieuse que les seigneurs laïques l'adoptèrent à l'envi (4), s'emparèrent des biens des

(1) Graves, Annales de l'Oise, 42.

(2) « Les ecclésiastiques d'Occident, qui regardèrent les morts subites comme des châtiments de Dieu, à l'imitation des Églises d^Orient, se firent un droit sur les biens des intestats, ou décédés sans laofue, au préjudice de leurs héritiers. » — De Laurière.

(3) Bouhier, sur Coût de Bourgogne, I, U7. — Boudent Godolinière, £!ssai hist. sur l'Avranchiny I, 175.

(4) Perreciot, II, 71. — \i\x Caxvçô, Obscrua(. sur les étahliss, é» saint Louis, 182. — Ordon. du Louwe, v\iil^ç.^,V^«

Page 1