CHAPITRE VII
Le comte Jean de Ponthieu. — Les croisades. — Les riches bourgeois achètent les fiefs des nobles ruinés, et passent dans les rangs de la noblesse; les riches paysans achètent la bourgeoisie et se réfugient dans les villes. — Croisades des pastoureaux, — Premiers affranchissements particuliers. — Misère aflfreuse des affranchis. — Conunencernent du paupérisme. — Les ordres mendiants.
« L'injuste avilissement du cultivateur des campagnes n'a eu pour cause primitive que la loi du plus fort. » Perreciot, préface, xi.
Il arrivait parfois que, poussés par le remords de quelque a^and crime, ou abattus par quelqu'un de ces malheurs lui alors n'épargnaient ni l'âge, ni le rang, ni le sexe, les tarons affranchissaient quelques-jins de leurs hommes ou allégeaient la pesanteur de leurs liens. C'est ce qui arriva Jans le Ponthieu, à la suite d'un fait que je vais rapporter, parce qu'en voyant quelle était, à cette époque satanique, 'a justice domestique des seigneurs entre eux, on comprendra mieux ce qu'elle devait être quand ils décidaient du Sort de leurs serfs ou de leurs vilains.
Le comte Jean de Ponthieu avait marié sa fille au noble Thomas de Saint- Valéry, seigneur de Domart. Un jour les <leux époux revenaient de chez leur père ;ils avaient devancé l^UT suite et traversaient une forêt, lorsqu'ils furent assaillis par huit hommes armés et masqués. Le valeureux sire de l^omart, après en avoir exterminé trois et désarmé un quatrième, eût peut-être mis les autres en fuite, si son des- Wer n'eût été tué par eux, et, en s'aballaiil sou^ \a\^ w^
l'eût livré à leur merci. Ils se saisissent de lui, le garrottent, le jettent de côté, et, sous ses yeux, se livrent sur son épouse aux dernières violences, vengeant peut-être ainsi quelque outrage semblable. Puis ils se retirent la laissant sur la route, demi-morte, nue, brisée^ déshonorée, auprès de son époux, de son seigneur et maître qui n'avait pu la défendre, et dont le bras désarmé ne pouvait la venger. Elle parvient à rompre les liens qui le retiennent, et ils rentrent chez Jean de Ponthieu, auquel le sire de Domart raconte cette sinistre aventure. Frappé au cœur, le vieillard dissimule, et, éternellement désolé, cherche à consoler ses enfants.
A quelques jours de là, cachant ses desseins, il invita sa. fille à faire, seule avec lui, une promenade au bord de la^ mer. Lorsqu'ils sont au lieu fixé pour sa vengeance : « Darnes de Domart, lui dit-il, il faut que maintenant la mort effac^E^ la vergogne que votre malheur apporte à toute notre race, ^^i Par ses soins, un tonneau vide se trouvait sur le rivage. Il -^ fit enfermer sa fille, malgré les cris et le désespoir de cet^: € pauvre femme si cruellement séparée de l'époux qu'el 1 e aimait, et il la fait lancer au milieu des flots.
Combien d'heures dura l'effroyable agonie de cette malheureuse, jouet de l'Océan qui grondait autour d'elle, patuvre créature, criminelle et flétrie sans doute, puisque les hommes sont assez insensés pour attacher leur honneur et celui de toute une famille aux flancs d'une femme?... Maw le jugement de Dieu ne ratifie pas toujours celui des hommes; Dieu ne voulut pas de victime là où il n'y avait pas de ■ ^ coupable, et un navire flamand recueillit la dame de Domart qui vivait encore, et qui fit à ses sauveurs le récit de | ^' la barbare justice de son père. Jean avait avoué froidement à son gendre, comme il l'avait accompli froidement, cette impitoyable exécution, et le sire de Domart se livrait à tous les tourments d'une douleur qu'il croyait inconsolable, | *! quand les cris d'une voix connue retentissent à son oreilk;