LE COMTE JEAN DE PONTHIEU
qui hésitait entre une terreur superstitieuse et une espérance impossible, lorsque sur le seuil de l'appartement apparut, ivre d'amour et de joie, celle qu'il pensait ne plus revoir en ce monde.
Frappé de ce qu'avait de miraculeux ce retour inespéré, le comte Jean se croise et part pour la Palestine, après avoir accordé quelques concessions à ses sujets. L'une d'elles fut d'abandonner aux habitants d'Amiens le droit de bris, le droit que les bâtiments brisés par la tempête payaient au seigneur.
Donner à d'aiitres les dépouilles des naufragés, au lieu de les garder pour eux-mêmes, voilà tout ce que la charité, dans ce siècle effroyable, savait inspirer au repentir des châtelains du moyen âge!
Toutefi^is, lorsqu'ils se croisaient, il en résultait d'ordinaire, dans la condition de leurs sujets, des modifications graves, et le plus souvent à l'avantage de ceux-ci. On sait que ces grandes migrations furent continuelles pendant près de deux siècles, et que depuis 1095 jusqu'en 1291, de nombreux pèlerins isolés ou de grandes troupes armées ne cessèrent point de couvrir toutes les routes qui, des diverses contrées de l'Europe, conduisaient à la terre sainte. Au moment de partir pour ces expéditions lointaines, où tous couraient et d'où si peu revenaient, détachés des choses du monde, les barons, par un dernier ressouvenir de la charité oubliée, ou pour entraîner leurs hommes à leur suite, leur accordaient soit un adoucissement de servitude, soit même quelques affranchissements particu- Hers.
Plus souvent encore le besoin d'argent leur fit vendre ces chartes, restitutions bien incomplètes, pour subvenir aux frais de ces gigantesques armements. Les gens des villes avaient seuls quelques richesses , ils avaient les robustes destriers, les armes, les denrées, les harnais, tout euftiv ça dont ne pouvaient se passer les chevaliers. \\ kWwVlaÀtÇi ^^
l'argent pour payer tout cela. Puis, une fois sur la terr sainte, la communauté de misère rapprocha les maîtres e les esclaves; on se vit de si près, on se courba si bas sou l'inévitable niveau de la mort sans cesse menaçante, qu les grands redevinrent petits à force de souffrances essuyée sous les yeux de leurs sujets.
A la voix du moine qui les appelle tous à une mêm guerre, à la guerre sainte, au nom de cette religion qu prêche l'égalité à tous, le village s'éveille. Cet homme d fer, qui ne s'abattait de son nid de vautour que pour dé pouiller ses sujets, descend de son donjon, et de sa maii leur donne des armes. Le vilain devint un soldat armé et les armes affranchissent ceux qui les portent. Promené par l'Europe et l'Asie, ils désapprirent les habitudes d cette servitude locale qui avait pesé sur eux et. les avai étouffés sous son poids. Leurs poumons s'habituèrent ai grand air de la liberté. L'oppression les avait faits timide et lâches, ces grandes guerres les firent braves et hardis Les chevaliers aventureux laissaient dans leurs château: des femmes et des enfants dont les serfs qui restaien n'avaient plus autant de frayeur. Beaucoup ne revinrent pas beaucoup revinrent ruinés. Il est rare que les désastres de maîtres ne profitent pas aux esclaves. Leur absence, leu ruine, leur mort, tout profita aux serfs, et alors commença avec des fortunes bien diverses, cette longue lutte du ser vage contre la féodalité, de la victime contre le bourreau lutte si ignorée, si calomniée, et qui, victorieuse dans le villes, grâce à l'agglomération de population, constam ment vaincue dans les bourgs, sans unité, sans force € sans défense, ne fit qu'appesantir le joug qui pesait sur le serfs des campagnes.
Les bourgeois des villes avaient eu tout l'argent des che
valiers. Avec cet argent ils commencèrent, au xiii^ siècle
à acquérir quelques petits arrière-fiefs, démembrement
des domaines des preux teNeiwxs tu\w^^ d^s croisades, c