‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 5 sur 145 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Gaule indépendante. — L'invasion romaine.

K Les personnes et les choses étaient libres et exemples de scrviludes par le droit de la nature ; ravaricc et l'ambition ont détruit cette liberté, et introduit l'esclavage sur les personnes, et la servitude sur les biens. »

Basnage, Coutume de Normandie, II,

Il est impossible de fixer à une année, à un règne, ni même à un siècle précis le commencement de Thistoire du paysan français, et les aïeux du vieux Jacques Bonhomme gisaient depuis bien longtemps oubliés dans le sein de cette terre des Galls qu'ils avaient fécondée, lorsque le très-problématique Pharamond vint disputer aux Romains la conquête du premier des Césars. Ne pouvant donc éviter d'entrer arbitrairement au milieu d'un sujet qui n'a point de comnaencement^ et gui n'aura de fin que celle de YVvwkv^-

nité elle-même, nous prendrons pour point de départ les derniers jours de Tindépendance gauloise ; nous dirons ce qu'étaient alors les travailleurs de la terre, ce que fit d'eux la domination romaine, et ensuite l'invasion franque; puis nous verrons, vers le milieu du x® siècle, le peuple se réveiller enfiny donner signe de vie, s'agiter sous ses chaînes, et obtenir de l'insouciance des chroniqueurs quelques lignes éparses, trame fragile dont nous tâcherons de renouer les fils trop souvent brisés, afin de montrer à l'habitant des campagnes sa propre histoire qu'il ignore*

On ne rencontre point chez les Gaulois cette indifférence pour la propriété qui se manifeste à l'origine de toutes les sociétés, chez les Germains comme chez les autres barbares de l'Europe, et chez presque tous les peuples sauvages. Elle était déjà assez fortement constituée chez nos pères, et, à l^exception des fruits de la conquête, qu'ils attribuaient, pour la meilleure part, au service de la divinité, il y a lieu de croire qu'il existait chez eux peu de propriétés communes. On ne reconnaissait que deux ordres dans la nation, celui des druides et celui des chevaliers (4), qui s'étaient partagé les domaines, les honneurs et les immunités, si bien que le peuple comptait à peine, et, tyrannisé par les grands, accablé par le double fardeau de ses dettes et des impôts, se trouvait réduit à implorer la protection des nobles et des puissants, dont il formait la clientèle, cultivant leurs terres, les suivant à la guerre, les défendant contre tous jusqu'au trépas : clientèle volontaire à l'origine, qui bientôt devint héréditaire, et donna aux ricKes, sur les laboureurs de leurs possessions, tous les droits du maître sur ses eâclaves.

Voilà où en était arrivée cette antique et formidable race des Gaulois, qui avait fait trembler la Grèce et l'Italie, quL avait compté avant elles au rang des grandes nations, maia^

(i) CœsoTf I/e bello gallico, Ub. VI.

Là gaule indépendante. — L'INVASION ROMAINE. 3

qui s'était laissé depuis distancer par elles dans la roule du progrès, parce que les deux classes privilégiées, après avoir réduit la troisième, la plus nombreuse, en esclavage, s'étaient trouvées isolées et sans force à l'heure de l'invasion. Rome du moins recrutait ses esclaves chez les barbares ou dans les contrées soumises par ses armes, et c'est après que l'égoïsme des familles patriciennes eut asservi les habitants des campagnes dépouillées, qu'à son tour elle se montra énervée en face des peuples jeunes, énergiques et libres, que du Nord la main de Dieu chassait sur le Midi pour châtier les implacables tyrans du monde.

César se rua sur le pays des Galls comme sur une proie dévouée par avance à son avarice, et, pendant un séjour de six années^ il y fit surtout une guerre de brigandage, pillant indifféremment les terres alliées ou ennemies, les lieux sacrés ou profanes, les trésors privés ou publics, dévastant les villes et les contrées, dépouillant la Gaule tout entière pour pouvoir acheter, au gré de son ambition, toutes les consciences de 1^ vénale Italie. Rome, la plus éclatante personnification du génie guerrier, semblait retourner à son origine pour finir domme elle avait commencé, par des bandits. Des marchands d'esclaves su /.aient l'armée, entraînant par milliers les vaincus que César leur vendait sous la lance corps et biens. Ainsi un nouvel esclavage succédait au premier, plus rigoureux encore, car avec la liberté déjà perdue ils perdaient par surcroît cette terre natale dont la vue pouvait du moins consoler leur douleur.

Mais c'était trop pour eux de perdre à la fois l'indépendance et la patrie. Profitant d'un instant où le farouche conquérant était retenu en Italie, les paysans gaulois^ soulevéà Jiar deux d'entre eux, Cdtuat et Conatodun j prirent les armes pour rejeter loin d'eux une domination qui trouvait moyen d'ajouter de nouvelles douleurs à l'esclavage lui-même. Après s'être emparés de Génabum (Orléans), ils égOT^^T^wV tous hs Bowains qui ne parvinrent pas à se souslmte k\^\vc

i HISTOIRE DES PAYSANS.

fureur. Ils avaient imaginé un moyen de communication rapide et sur. Un paysan placé sur les limites de son champ, criait de toute la force de ses poumons la nouvelle qu'il importait de faire connaître au loin; un autre, placé à la portée de sa voix, la recueillait pour la transmettre à son tour à un troisième, et grâce à cette ingénieuse téléphonie, la nouvelle de la prise de Génabum franchit, avant la fin de la journée, les cinquante lieues qui séparent, à vol d'oiseau, Orléans de Clermont, pour aller réveiller, dans les montagnes des Arvernes, le héros de l'indépendance gauloise, Vercingétorix, le glorieux rival du vainqueur de Pompée.

De nouvelles légions franchirent les Alpes à la suite de César, et après une lutte qui la couvrit de ruines, la Gaule, définitivement soumise, tomba réduite à l'état de province romaine (an 50 avant J.-C.).

La domination latine n'introduisit pas un changement bien sensible dans l'état des provinces en Gaule. Ce fut un abaissement général qui ne changea en rien les distances qui depuis longtemps séparaient les divers ordres de la nation. Le paysan était déjà esclave, il resta esclave, seulement le joug fut plus pesant. La propriété individuelle n'étant point aussi énei^iquement constituée qu'à Rome, elle manqua de forces pour résister aux envahissements des conquérants, qui pratiquèrent, sur la Gaule vaincue le système de dépossession que les grands propriétaires de l'Italie commençaient à essayer contre les petits propriétaires latins. Le lien définitif qui avait uni les clients ^u patron qu'ils s'étaient choisi ne tarda pas à peser d'un poids inusité sur les premiers. Le chef de la tribu, admis au rang de citoyen romain, devint, en cette qualité, propriétaire, tandis que le possesseur du sol ne fut plus regardé que comme le fermier de son ancien domaine, dont le fonds passa au chef. Le campagnard se prêta de bonne grâce à cette usurpation nouvelle, le fisc romain ayant pris dès. l'origine des allures telles que mieux valait encore la tyrav\tv\e dw chef, rendue, pour

un temps, supportable par d'anciennes habitudes passées dans les mœurs, que les extorsions du publicain, nom dont la haine populaire a gardé la mémoire.

Mais peu à peu les sauvages déprédations des empereurs, les désordres des guerres civiles, les confiscations, les exécutions implacables du fisc, les usurpations de tout genre, en anéantissant tout ce qui restait encore de l'édifice du passé, réduisirent les clients à l'état de colons, et les colons à l'état d'esclaves.

Rien ne saurait exprimer la pesanteur du joug que Rome, cette « si épouvantable machine », suivant l'expression de Montaigne, faisait peser sur les provinces conquises. Sous Auguste, ce fut Licinius, un de ses favoris, qui continua l'œuvre d'épuisement et de spoliation si bien commencée par César. Les Gaulois envoyèrent des députés porter leurs plaintes aux pieds de l'empereur; mais Licinius, craignant qu'il n'ouvrît les yeux en présence de tant de faits odieux de spoliations et de confiscations iniques, attira chez lui le prince irrité, et lui dit en lui montrant ses trésors :

« C'est pour vous, seigneur, c'est pour les Romains que j'ai acquis ces richesses ; c'est pour vous que je les ai conservées, et je vous les offre comme votre propre bien. Je n*ai pas dû les laisser à ces étrangers, et j'ai affermi votre empire sur eux en diminuant leur opulence, et, par conséquent, leurs ressources (1). »

De tels sacrifices désarment la justice des princes. Les crimes de Licinius demeurèrent impunis, et les proconsuls se tinrent pour avertis que tout leur serait pardonné, à la condition d'associer les empereurs aux fruits de leurs dilapidations.

Tibère alla plus loin et poussa les choses au point que les populations de la Touraine et de l'Anjou furent contraintes de se révolter, sous la conduite de Julius Florus et de Sa-

(i) Ordonnances du Louvre ^ t. XIX, préface de VasVoTeV,^. \\.

crovir. Leur défaite ne servit qu'à donner contre eux de nouvelles armes à leurs persécuteurs.

Caligula trouva moyen de laisser loin derrière lui Auguste et Tibère. Un jour qu'il avait perdu au jeu, il se fit apporter les registres du cens de la Gaule, et fit envoyer à la mort un certain nombre d'habitants pour confisquer leurs biens : (c Vous courez après quelques sesterces, dit-il à ses courtisans émerveillés, et moi, en un moment, je viens de gagner plusieurs millions. »

Ce n'est guère que vers la fin du n® siècle qu'on voit, dans les lois romaines, des esclaves attachés à la terre à titre perpétuel; mais déjà leur nombre est si grand que vingt noms les désignent, dont il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer les caractères ou d'apprécier les différences. AdscripHHiy œnsiti, perpetui, colonie conditmmlesj inquilini, originarii, simplices colom, homologi^ tributarii, addicti glebœ, agricolœ, aratores, rustici, actoreSy ces noms, et bien d'autres, leur sont longtemps attribués, jusqu'au jour où la commune dénominatibn de serfs vient les remplacer, désignant à son tour des positions souvent bien diverses.

Les colons, ou serfs rustiques, ne pouvaient être saisis pour les dettes de leur maître ni pour le payement des impôts. Ils purent se marier, avoir une maison, une famille, posséder même un pécule, tandis que celui des esclaves domestiques appartenait à leurs maîtres; préposés à la culture perpétuelle du sol, ils l'exerçaient avec l'aide de leurs femmes et de leiirs enfants, secondés par d'autres esclaves nommés vicaires, qu'ils possédaient comme faisant partie de leur pécule. Chargés seulement de certains devoirs et de certaines redevances, leur condition fut celle des esclaves chez les Germains.

Ajoutons que les provinces romaines connaissaient, comme la métropole, quatre méthodes d'exploitation de la propriété rurale, Le propriétaire faisait valoir ses domaines

au moyen d'un atelier d'esclaves régis par un acteur; ou bien il faisait cultiver par des esclaves fixés à perpétuité sur le fonds; ou bien encore il donnait ses terres à des fermiers qui les faisaient exploiter comme ils l'entendaient; ou bien enfin il les confiait à un esclave qui avait d'autres esclaves à lui.

Bientôt Constantin resserra encore les liens de la famille sene et défendit de séparer les proches parents unis dans la servitude de la glèbe. Libres quant à leur personne, esclaves quant au sol, une loi de Valentinien et de Valens prescrivit qu'ils ne pourraient pas plus être vendus sans la terre que celle-ci ne pourrait être vendue sans eux. Attachés

Iau fonds qu'ils cultivaient à leur profit, ils payaientau propriétaire une redevance fixe et invariable. Mais si, par là, ils échappaient à l'arbitraire qui pesait sur les esclaves, au rang desquels d'ailleurs ils tombaient s'ils tentaient de fuir et d'abandonner la glèbe, ils ne nourrissaient pas l'espérance de s'élever au rang des hommes libres, et, n'étant pas esclaves, ne pouvaient être affranchis. De plus, en outre et au-dessus du maître, ils rencontraient l'État, qui leur imposait une taxe foncière et personnelle, moins fixe, plus onéreuse, et prêtant à un arbitraire indéfini. C'est par là surtout qu'ils descendirent à la condition des esclaves.

Cependant comme le colonat offrait à l'homme les garanties immédiates d'une liberté relative, de toutes parts on fuyait les cités où l'esclavage était plus rigoureux, où la tyrannie de toute sorte semblait plus irritante, et l'on courait chercher un refuge au sein des campagnes jusqu'alors abandonnées. Il y eut une sorte de réaction contre les latifundia^ qui avaient à juste titre effrayé Rome sous le règne des premiers empereurs, et la défection des esclaves d'abord, des agents subalternes ensuite, menaça de convertiràleur tour les villes en déserts. Après avoir tout sacrifié pour attirer les

(populations dans l'enceinte des cités, Rome voyait arriver tout le contraire. Les empereurs se consunia,\etvV ew vw\x\5\^^

efforts pour arrêter le cours de celte immense émigration rurale. Constantin rend une loi (332) pour statuer que quiconque donnerait asile aux esclaves d'autrui les lui rendrait en payant leur capitation pour le temps qu'ils auraient passé chez lui.

« Vous emploierez toute la vigueur des lois, dit Valens, pour empêcher tous les curiaux de laisser les villes vides en transférant dans les campagnes leur domicile ordinaire^ ce qui a été déjà défendu par un grand nombre de lois. »

Théodose, quelques années plus tard (386), ordonna qu'en cas d'embauchage où de recels coupables, le receleur payât une amende de six onces d'or pour le colon d'un particulier, et d'une livre d'or pour un colon patrimoniai.

(( Les cités, disait Honorius dans une loi de l'an 400 adressée au préfet des Gaules, destituées de leurs ministères, ont perdu la splendeur dont elles brillaient autrefois, par la raison que les collégiats ayant abandonné en très-grand nombre le séjour des villes, ont préféré la vie champêtre et se sont retirés en des lieux écartés et solitaires. Mais par cette loi nous anéantissons pareille supercherie, en ordonnant que, quelque part qu'on les trouve, on les ramène à leurs offices , sans avoir égard à aucune exception qu'ils pourraient alléguer... i^

a Nous voulons, dit de son côté Arcadius, que tous les curiaux soient avertis avec commination qu'ils n'aient pas à fuir ou à déserter les cités pour habiter la campagne, et qu'ils sachent que la terre qu'ils auront préférée à la cité sera unie au fisc, c'est-à-dire qu'ils seront privés du bien de la campagne, pour l'amour duquel ils se seront montrés dénaturés en évitant leur patrie... »

Ainsi, malgré les édits des empereurs, la Gaule, cédanl au courant général qui entraînait tous les peuples du vaste empire romain vers la campagne, tendait à disséminer dans toute rétendue de son territoire une population essentiel-

lement agricole, ce qui allait rendre possible rétablissement du régime féodal.

Quoi qu'il en soit des conséquences de ces efforts en sens contraire, ces déserteurs des cités ne rencontraient aux champs qu'une bien faible amélioration dans leur sort, et au dire d'Eumène {Panégyrique de Constantin, ch. v), lorsque Constantin arriva dans la Gaule, « la terre n'enfantait pas de quoi dédommager des dépenses de la culture ; ces plaines jadis si fécondes, ces riches vallées, n'étaient plus que des marais ou des étangs; le laboureur se refusait à un travail dont le fisc eût dévoré tout le produit. »

Les efforts de Constantin pour rendre la province exténuée à la vie furent inutiles, son œuvre périt avec lui, et il serait difficile d'exprimer à quelle misère le peuple des Gaules était réduit lorsque Julien y arriva. Un usurpateur, Magnence, avait même osé exiger des Gaulois la moitié de leurs biens, autorisant les esclaves à dénoncer leurs maîtres. Les proconsuls et les préteurs, par l'intermédiaire des questeurs leurs agents, les dépouillaient de leurs meilleures terres, qu'ils affermaient a#compte de la république.

Les édits des empereurs, les actes de la législation, aussi bien que les témoignages des historiens contemporains, ne permettent aucun doute sur la tyrannie sans exemple que le fisc romain faisait peser sur la campagne de la Gaule, et Théodose le Jeune reprocha aux exacteurs d'extorquer pour eux-mêmes autant au moins qu'ils levaient pour le fisc. Le petit possesseur de biens ruraux, soumis seul à toute l'étendue de ces- exigences, succombait sous le poids de charges plus fortes que le revenu môme des terres imposées, tandis que par une politique cruelle autant qu'habile, on multipliait sans discrétion dans les cités le nombre des privilégiés, afin de s'appuyer sur une classe puissante intéressée à soutenir des abus dont on lui abandonnait une partie des fruits, et le code de Théodose a çns ç>o\w ôiÇ; nous conserver la liste interminable de lous cciw^ c^\

iO HISTOIRE DES PAYSANS.

échappaient ainsi au fardeau des tributs. Les officiers romains exigeaient des campagnards des services multipliés qui, en fait, les réduisaient à la condition d'esclaves. Ex facto nascitur jm, disait un vieil adage. L'exaction renouvelée devint coutume, et la coutume devint la loi. Les prisons regorgeaient d'insolvables, dont quelques-uns périssaient de misère, tandis que d'autres se pendaient de désespoir. Beaucoup étaient exécutés pour l'exemple. Les laboureurs empruntaient des Romains et des habitants des villes, mais à des taux si élevés, qu'en peu de temps les intérêts absorbaient le tout, et faisaient passer les fonds entre les mains de ces avides créanciers (1). Les entrailles des pauvres, des veuves et des orphelins étaient dévorées par les riches des cités (2).

Des villages entiers quittaient leurs domaines pour aller implorer le patronage et la protection des grands, espérant détourner ainsi de leurs épaules le faix écrasant des charges publiques. « Pour éviter la violence des exactions, dit Salvien, les tributaires pauvres et nécessiteux, qui ont de petits domaines, de petites habitations, des familles qu'ils ne peuvent transporter avec eux chez les barbares et qu'ils ne sauraient se résoudre à quitter, ces infortunés, que cependant la cruauté des exacteurs chasse souvent de leurs petites terres et de leurs chaumières, font pour s'y soustraire la seule chose qu'il soit en leur pouvoir de faire. Ils se donnent aux grands pour en être défendus et protégés; ils se rendent les déditices des riches, et passent en quelque sorte en leur possession et domaine. Et à cela même je ne trouverais rien d'odieux ni d'injuste, je féliciterais plutôt de leur grandeur les puissants auxquels les pauvres se donnent, s'ils ne vendaient pas ce patronage et si, lorsqu'ils se vantent de défendre les petits, ils faisaient un acte d'hu-

(i) Velléius Paterculus, lib. II.

(2) Salvien, De gubematùme Dei,Ub. U\.

manité plutôt que de cupidité. Mais ce qui est odieux et cruel, c'est qu'ils semblent ne protéger les pauvres qu'à la condition de les dépouiller, qu'ils ne défendent les misérables que pour les rendre encore plus misérables. Car tous ceux qui paraissent avoir des défenseurs commencent par céder presque tous leurs biens avant d'être défendus, et de celte manière, pour que les pères aient des défenseurs, les fils perdent leur héritage. La protection accordée aux parents réduit les enfants à la mendicité. Voilà ce que sont l'assistance et le patronage des grands. Ils ne donnent rien à ceux qu'ils reçoivent, mais donnent tout à eux-mêmes. Et si on donne viagèrement quelque chose aux parents, c'est pour ôter aux enfants. Les grands vendent donc, et même à très-haut prix, tout ce qu'ils donnent, et cette vente est dételle nature que le vendeur ne se dessaisit de rien, et se saisit de tout, et que l'acheteur ne prend possession de rien 6t perd tout, en sorte qu'il arrive de ces marchés tout le contraire de ce qui a lieu en toute autre occasion : savoir que le vendeur augmente son bien, et que c'est l'acheteur qui diminue le sien, i»

Celui que l'on a surnommé le Jérémie du v® siècle ne soupçonnait pas qu'il flétrissait par avance le précaire^ ce mode étrange de dépossession prétendue volontaire qui devait se continuer pendant tout le cours du moyen âge, et qui fît passer aux mains de l'Église presque toutes les richesses de la chrétienté,

La dureté des officiers et des magistrats acheva l'œuvre commencée par l'avarice des riches, et le gouffre de l'esclavage engloutit toutes ces populations sans asile. C'est en vain que les empereurs multipliaient les prohibitions pour s'opposer au patronage, premier pas vers la féodalité. Ducs, comtes et recteurs des provinces tournèrent contre la puissance impériale l'autorité qu'elle leur avait déléguée, se faisant à Tenvi les complices des excès qu'ils avaveul tfi[\^"^\wv àâ réprimer. Les collecteurs romains faisaîeul Nônàî^ «xi

marché les plus beaux enfants et les filles vierges des fer miers insolvables, qui eux-mêmes étaient impitoyablemer adjugés comme esclaves à leurs créanciers. « La torture, le prisons, les chevalets, les longues stations à l'air, au gran soleil, pendant Tété, et dans la boue ou la glace pendai l'hiver, telle était leur vie ordinaire, de sorte qu'au prix c tous ces maux, la servitude leur paraissait une espèce c soulagement et de paix (1). »

De tous côtés les cultivateurs se réfugiaient dans le pair nat et tombaient dans l'esclavage, et l'on vit le paysan, c homme si avide de la terre, la répudier et s'empresser de i rien posséder, désireux avant tout de ne rien payer. En va les empereurs l'offrent tantôt aux Romains, tantôt aux ai ciens possesseurs, et bientôt même aux barbares; elle res déserte et inculte aux mains du fisc. Personne ne veut de^c largesses intéressées, sachant bien qu'une ruine certaii et de cruelles tortures attendent l'imprudent qui les acce terait, et le fisc à bout de ressources en vint jusqu'à coi traindre des laboureurs à acheter des terres du domaii public, qu'ils étaient cependant bien empêchés par leu misère de pouvoir mettre en rapport (2).

Une multitude infinie de droits iniques autant que vex^ toires pleuvaient sur ces propriétaires malgré eux. Le soi* lui-même payait l'impôt, le solarium, assis sur les pi tanes : « Ainsi, disait Pline avec une généreuse amertum nous faisons payer aux nations l'ombre même dont ell jouissent! t> {Hist. nat., XII, § 1.)

Il faut entendre Lactance, et après lui Salvien, jet l'anathème à cette odieuse domination romaine, dont le fi fit plus contre l'empire que les barbares eux-mêmes :

« Les commis répandus partout faisaient les recherch

(1) l^lutarque, Vie de Lucullus.

(2) Lehuéron, HisL des institutiotis mérovingiennes et carlov tiennes, I, 134. — Ordonmnce$, W\, v^èt., Y'è.

les plus rigoureuses ; c'était Timage affreuse de la guerre et de la captivité. On mesurait les terres, on comptait les vignes et les arbres, on tenait registre des animaux de toute espèce, on prenait les noms de chaque individu; on ne faisait nulle distinction des bourgeois et des paysans, chacun accourait avec ses ^enfants et ses esclaves; on entendait résonner les coups de fouet (1); on forçait, par la violence des supplices, les enfants à déposer contre leurs pères, les esclaves contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris. Si les preuves manquaient, on donnait la question aux pères, aux mères, aux maîtres, pour les faire déposer contre eux-mêmes, et quand la douleur avait arraché quelque aveu de leur bouche, cet aveu était réputé contenir la vérité. Ni Tàge, ni la maladie ne servaient d'excuse : on faisait apporter les infirmes et les malades ; on fixait Tâge de tout le monde ; on donnait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards : ce n'était partout que gémissements et que larmes... On payait de plus une taxe par tête, et la liberté de respirer s'achetait à prix d'argent. Mais on ne se fiait pas toujours aux mêmes commissaires : on en envoyait d'autres dans l'espérance qu'ils feraient de nouvelles découvertes. Au reste, qu'ils en eussent fait ou non, ils doublaient toujours les taxes, pour montrer qu'on avait raison de les employer. Cependant les animaux périssaient, les hommes murmuraient; le fisc n'y perdait rien, on payait pour ce qui. ne vivait plus; en sorte qu'on ne pouvait ni vivre ni mourir gratuitement. Les mendiants étaient les seuls que le malheur de leur condition mît à l'abri de ces violences ; Galère parut en avoir pitié et voulut remédier à leur misère ; il les faisait embarquer, avec ordre, quand ils seraient en pleine «ler, de les y jeter.

(1) Une loi de Constantin (320) avait interdit le fouet et la torture pour le recouvrement de l'impôt, et l'historien grec Zoi\tt\^ evi €\^ti^<& more remploi au v^ siècle. -- ffisL, liv. II, 446.

U HISTOmK DES PAYSANS,

Voilà le bel expédient qu'il imagina pour bannir la pauvreté de son empire; et de peur que sous prétexte de pauvreté quelqu'un ne s'exemptât du cens, il eut la barbarie de faire périr une infinité de misérables (1). »

Souvent les empereurs intervinrent pour arracher les provinces des griffes des agents du fisc, comprenant enfin que l'empire et eux-mêmes se trouvaient atteints du mémo coup. On connaît les nobles et persévérants efforts de Constantin et de Julien pour ramener quelque bien-être dans ces campagnes de la Gaule, autrefois si riches, et si déso^ lées depuis que l'esclavage avait remplacé la liberté anéantie. Quelques autres les avaient précédés ou les suivirent dans cette voie intelligente autant que généreuse. Tous les fonds devenus stériles que l'usurpation avait réunis dans le domaine impérial, Pertinax les fit donner à ceux qui les voudraient remettre en culture, et, pour triompher de défiances trop légitimes, autant que pour encourager ceux qui se chargeraient de les faire valoir, il leur accorda dix années d'exemption de taxe. Voulant renverser ces entraves qui, en rendant tout commerce impossible, avaient frappé la production dans sa source, il remit au peuple tous les péages et les impôts qu'on levait sur le bord des rivières, sur les grands chemins, et enfin tout ce que le despotisme avait envahi aux dépens de la liberté publique. Ârcadius, en présence de la persistance des exactions fiscales, publia un édit par lequel il punissait de la mort les concussions des percepteurs (6 mars 397).

Mais déjà les empereurs étaient impuissants à refréner la rapacité de leurs agents, ils parlaient de trop loin à des coupables trop riches pour n'être pas certains d'acheter l'impunité, et près d'un siècle plus tard, une novelle de Majorien voulait également arrêter l'ardeur de pillage des officiers romains :

(^J Lactance, De la mort des persécuteurs.

« Nous avons résolu, disait-il, de venir au secours des provinces épuisées par des perceptions de tributs multipliés et de toute nature, auxquels viennent encore s'ajouter des surcroîts extraordinaires de redevances fiscales... Le possesseur, déjà ruiné par les superindictions des années précédentes, traîne après lui un immense arriéré sous le poids duquel il doit succomber; le temps lui apporte de nouvelles indictions qui accroissent sa dette précédente ; vainement il achète des délais, il finit par être écrasé par la masse de ses dettes accumulées qui le laissent hors d'état de satisfaire aux exigences à venir... Les officiers du prétoire, ceux du palais et les employés des autres puissances, après avoir reçu du tributaire l'impôt légitime, parcourent la province, contrairement à la coutume, et réclament le payement de titres périmés, du possesseur et du curîale ; aussi toute leur perception n'est qu'un brigandage à merci, et, lorsque le trésor ne touche .qu'une part certaine et minime, l'exacteur avide et tout-puissant porte ses extorsions au double et au delà. y>

Justinien à son tour tenta de ramener à l'exercice strict de leur devoir les publicains qui réduisaient les habitants à la condition d'esclaves, en exigeant d'eux des services indus et sans nombre.

Ne nous étonnons donc plus si l'histoire des Gaules, sous la domination romaine, n'est qu'une longue révolte. Les armées, les provinces font et défont des empereurs éphémères. Julius Florus, Julius Sacrovir entraînent d'abord à leur suite les populations poussées au désespoir par l'excès de leur souffrance. Vaincus dans une sanglante bataille, ils se poignardent de leurs propres mains (an 21 après Jésus- Christ). Plus tard (an 68), Julius Vindex lève l'étendard de la révolte, plutôt contre la tyrannie de Néron que pour l'indépendance de sa patrie, et, défait par les cohortes romaines, il se tue à son tour, abandonnant ses ^^xVVsans aux vengeances du vainqueur.

!G HISTOIUE DES PAYSANS.

L'empire passe à Vitellius. Le maître changeait, la lyranri : et la misère restaient les mêmes. Sans asile, fugitifs, erran. à travers leurs campagnes dévastées, pillées par les ageik du fisc, incendiées par une soldatesque en délire, les popm lations rurales se cachaient au fond des forêts impénétrable Un homme des derniers rangs du peuple, le Boïen Maricuiî soutenu par les prédications ardentes de la druidesse Vellécl. résolut de grouper en faisceau ces éléments épars, et, s'al tribuant une mission divine, persuada aux crédules habitant des campagnes qu'il leur était réservé de relever la religioi expirante et de faire revivre la vieille patrie des Galls.

Renforcés de quelques cohortes romaines, les riches des cités menacées défirent sans peine ces bandes mal armées. Saisi les armes à la main, Maricus fut exposé dans le cirque, sous les yeux mêmes de Vitellius. Mais les lions et les tigres se couchèrent aux pieds de cet homme fort, qui faisait subir . son ascendant aux animaux comme à. ses pareils. Déjà le peuple criait au miracle et s'ébranlait en sa faveur. Les monstres des forêts peuvent tromper la fureur d'un tyran, mais un soldat, et c'est là un des mérites qu'en lui For exalte le plus, un soldat obéit toujours aveuglément et quam même à la voix du chef qui commande. Vitellius fit ui signe, et ses prétoriens descendirent immoler dans l'arèncelui que les lions respectaient.

Bientôt Vespasien se fait empereur. Le Batave Civili rêve de transférer l'empire de Rome dans la Gaule. Triom phant tant que Vitellius dispute la pourpre à Vespasien, est contraint de faire sa soumission après que celui-ci s trouve seul maître et peut disposer contre lui de toutes se forces (an 70).

Un autre chef gaulois, Julius Sabinus, jette à son tou

sur ses épaules la pourpre impériale. Vaincu, il se retir

dans sa maison qu'il incendie. Son épouse, Éponine, fa

répandre le bruit que Sabinus a trouvé la mort sous le

ruines de SQ. demeure, et remçUl. k Gaule du bruit de so

inconsolable désespoir. Elle parvient à tromper jusqu'à la jalouse défiance des Romains, tandis que, réfugié dans un souterrain, entre la Champagne et la Franche-Comté, Sabinus trouvait dans ses bras un allégement à sa terrible destinée. Neuf années s'écoulèrent ainsi, et deux enfants vinrent consoler la douleur du proscrit. Le secret de leur retraite fut trahi à la fin, Sabinus fut traîné devant Vespasien, qui le condamna à mort. Ëponine lui présenta ses fils, a Je les ai enfantés, s'écria-t-elle, je les ai nourris dans cette sombre retraite afin que nous fussions plus de suppliants pour implorer ta miséricorde. » Le maître fut inflexible; Éponine alors demanda à partager le sort de son époux, et Vespasien ne lui refusa pas cette suprême faveur (an 78). Peut-être redoutait-il que, prenant ses deux fils dans ses bras, cette femme héroïque, cette épouse sublime, cette mère sainte ne parcourût la Gaule et ne fût armer de nouveaux combattants contre la tyrannie romaine.

La Gaule est domptée pour longtemps. Comme s'il n'eût pas même voulu laisser aux vaincus les consolations de l'ivresse, Domitien fit arracher en tous lieux les vignes, cette précieuse conquête que jadis les Gaulois vainqueurs avaient rapportée d'Italie, ce Domitien veut bien permettre aux hommes de conserver leur virilité, dit le philosophe Apollonius, mais il la retranche à la terre. »

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