PREMIERS AFFRANCHISSEMENTS PARTICULIERS
entre Mortcmer et Villeneuve-sur-Cher. On en vient aux mains, Jacob tombe aux pieds d'un boucher qui lui fend la tête d'un coup de hache.
 partir de ce moment, les massacreurs sont massacrés à leur tour. On court sus aux pastoureaux démoralisés, les villes leur interdisent le passage dans leurs murs ; Ji Marseille, à Aigues-Mortes, à Bordeaux, ils sont repousses, ne peuvent s'embarquer nulle part, sont chassés, égorgés, pendus par milliers. Les chefs morts, la foule des pastours et des pauvres ahaniers s'enfuit comme elle peut, et re^ tombe plus brisée que jamais sous le poids des colères de ses maîtres. Quelques-uns reprennent la croix des mains des prélats, qui, en expiation de leurs fautes, les expédient en terre sainte, où ils croient marcher au secours du roi, mais où de nouveaux désastres les attendent et d'où pas un seul ne revint.
Quoi qu'il en soit de l'insuccès persévérant de ces tentatives, il était aisé de comprendre que des temps nouveaux approchaient, que la révolution des communes n'était ni le dernier mot ni la dernière conquête de la démocratie en . - marche, et qu'un nouvel élément social demandait à se faire jour sur la scène du monde. Les affranchissements particuliers, dictés aux maîtres par le besoin d'argent, y donnaient une insuffisante satisfaction, puisqu'il fallait les payer, et qu'on avait bien soin de dépouiller sans cesse les malheureux serfs.
On vit cependant quelquefois des seigneurs affranchir gratuitement à leur lit de mort certains serfs ou certaines familles de serfs qui avaient été attachés à leur personne, ou qui leur avaient rendus quelques services signalés. C'était une reconnaissance posthume peu méritante, et il n'y a guère de gloire à donner après que la mort nous a dépouillés de tout. Mais au xiii® siècle, il ne faut pas être exigeant, et Ton doit se contenter de peu. (Pallet, Nouv. Hist.
Pour qu'il fut valable, les enfants du sire devaient donner leur consentement à l'acte d'affranchissement, faute de quoi ils ne manquaient pas, à leur majorité, de <c chalonger », c'est-à-dire de retirer la liberté donnée. Aussi faisait-on assister à cet acte jusqu'aux enfants à la mamelle. Le père, la mèr£, le parrain, la nourrice, les témoins se portaient fort pour eux, et prenaient l'engagement de leur faire ratifier l'affranchissement lorsqu'ils seraient majeurs. Le petit seigneur approuvait la charte de manumission en la touchant de la main, et alors on la déposait sur l'autel, en signe de tradition, ou bien on donnait la première chose venue, un couteau, une motte de terre, une corde, en présence de nombreux témoins. (Besly, Hist. des comtes du Poitou, 103.)
Quelquefois cependant la cérémonie était moins solennelle, et l'on se contentait de faire sauter un denier de la main de celui que l'on affranchissait, et de le recevoir dans sa main propre. (Ménestrier, Hist. de Lyon, 534.)
Grâce à la situation plus douce faite par l'Église à ses serfs, il advenait aussi que certains seigneurs, en mourant, élevaient d'un degré leurs hommes dans l'échelle du se^ vage, en les donnant à quelque moutier qui les payait en prières (1). D'autres fois aussi, par contre, la piété des gentilshommes devenait fatale à leurs mortaillables, qu'ils pressuraient pour se rendre le clergé favorable en le comblant de donations de tout genre (2).
Quant aux moutiers, opulents au milieu de la misère générale, l'argent ne pouvait les tenter, et il était plus difficile aux pauvres ahaniers de se tirer de leurs possessions. Mais ils cédaient à cet appétit de la terre qui les tourmentait, et qui leur fit accaparer une si notable partie du territoire du royaume. L'Église, au x®.el au xi* siède,
(1) Arcère, Hisi. de la Rodielle, I, 192. C2) Dom Cailler, //tst, du Valois, II, 13,
HjSURPATIONS du clergé. 199
mpnintant à TEvangile et aux apôtres leurs textes les plus ixagérés contre le Mammon d'iniquité (1), avait * enfin irraché les derniers alleux des mains qui les détenaient encore, l'un se dépouillant sans retard de ces richesses si préjudiciables au salut pour se faire serf du monastère, l'autre conservant à titre viager seulement son propre héritage, un autre obtenant d'en jouir à titre de précaire, pendant deux ou trois générations, un autre le tenant à cens (2). Pour décider les propriétaires à lui donner leurs biens, elle avait été jusqu'à leur accorder le double et jusqu'au triple en usufruit des donations qu'ils lui faisaient (3). Grâce à ces manœuvres, elle eut tout désormais, les hommes et les biens. Puis à mesure que les serfs commencèrent à acquérir, quelques domaines, plus soueieuse des biens terrestres que des âmes, elle lâcha les hommes pour avoir leurs biens, se montrant exigeante ou facile, seloni le temps, la circonstance, la richesse de ceux qui voulaient être libres. Au xii° siècle, il lui faut l'abandon de tous les domaines, présents et à venir : l'affranchi doit lui en garantir la possession et jouissance « envers et contre tous », et, s'ils sont usurpés malgré ses efforts, il retombe en servitude (4). Au commencement du xiii° siècle, elle lui fait des conditions moins rigoureuses, il conservera quelque portion de ses terres, il suffira même parfois qu'il s'engage à les vendre ou à les céder de toute autre façon à quelqu'un de la famille des moines. Les compétiteurs ^nsi écartés, les propriétés tombaient à vil prix entre kurs mains, et comme le moine S||ccédait à sa famille, ^udis que le couvent seul héritait de lui, tout, en der-
(i) Les cartulaires des couvents sont pleins d'actes de cette nature, ^lérard, Cartulaire de Saint-Père de Chartres, 98..; — Cartul. de SainUBertin, 201, etc.
(^) Cartulaire de Saint-Père, 94, 98, 99, 119, 183, 201, etc. (3) Troisième concile de Tours, en 813. î W Cartul de Saint-Père, 9i, 278, 293, 294,^91, 4^1, e\c.
tOO HISTOIRE DES PAYSANS.
nière analyse, tombait en la puissance de ces hommes d Dieu.'
Dans ces affranchissements à prix réduit, le n[ionastèr dressait des catégories et établissait des réserves, lesquelle portaient sur les jeunes gens, et principalement, dans uni très-haute proportion, sur les jeunes filles ou les jeunes femmes. {Ibid., 573, 6906...) Il avait en outre bien soin de réserver a tous ses droits, les justices, haute, moyenne et basse, les corvées, les banalités, la taille, le cens, et toutes les autres redevances {Ibid., 703.)
De même qu'il y a une nue-propriété, ce que Ton vendait au serf, c'était une nue-liberté, aussi nue que le put jamais être la vérité au sortir de son puits. On lui retenait tout, et l'on trouvait encore moyen d'exiger de lui une foule de choses. Si bien que l'on ne comprendrait pas comment pouvait vivre seulement pendant une semaine ce soi-disant homme libre, si l'aubainage n'était pas là qui lui tendait les bras et lui offrait la haineuse hospitalité que nous avons fait connaître. Veut-on savoir, grâce à toutes ces réticences, à quel prix est estimée cette prétendue hberté sous le règne de Louis IX? Elle v|iut un cochon de lait et une poule, ni plus ni moins (1). Un porc serait trop en échange d'un homme.
Aussi les affranchissements particuliers cessent-ils de se montrer dans les cartulaires vers le milieu du xni® siècle. Le serf en a reconnu l'abus, et désormais il attendra les affranchissements généraux du xiv®.
Quel sort attendais en effet, le vilain, ruiné par un stérile affranchissement qui le rejetait en dehors de cette association immense et hiérarchisée de la féodalité, qui, en dépit des protestations armées et des guerres sans fin^ unissait au moyen âge tous les hommes, rapprochait les
(1) « Ordonnance de mai 1392, confiimative de celle de Thibaut le Chansonnier, comte de Champagne, aux serfs de Nogent-sur-Bassigoy* l/fium porchetum^ vel deccm soUdes pro v^rcheCo^ et unam galUnam,
L'AFFnANCHI RETOMBE EN SERVITUDE. -iOl
srfs au sein de ces communautés agricoles, de ces <s. communions » si merveilleusement organisées, les plaçait ;ous la mainbournie d'un seigneur, associé en partage avec ses voisins et rattaché par des liens indissolubles à la série de suzerains qui du dernier chevalier remontait jusqu'au roi? Homme sans aveu comme autrefois, il retombait à la merci de ces tyrans innombrables dont le cœur était environné d'un triple airain; plus impénétrable encore que celui de leur armure. Il fuyait : mais l'aubainage le saisissait à l'entrée d'une châtellenie voisine, ou bien la terre serve sur laquelle il tombait épuisé l'enlaçait de ses liens inévitables, et il se retrouvait serf comme devant. S'il évitait le servage, sa condition était si .misérable qu'elle ne donnait point envie aux esclaves de l'acquérir à prix d'argent, et c'est de cette époque que commença à peser sur le monde un mal terrible que n'avaient point connu les sociétés anciennes, basées sur l'esclavage : le paupérisme.
Aussi voyez grandir, parallèlement aux affranchissements des serfs, une institution bizarre, dont le succès prodigieux ne s'explique que par la misère universelle, immense, qui pesait sur l'humanité tout entière.
Il y avait alors en Italie un homme qui poussait plus loin que ne le firent jamais les disciples élus par le Christ luimême le sentiment divin de la charité évangélique et de la fraternité des premiers jours de la religion sainte. Il priait ses sœurs les hirondelles et ses soeurs les cigales de faire silence pour ne point l'interrompre lorsqu'il prêchait la parole de Dieu ; il appelait le loup son frère, et lui faisait promettre de ne plus dévorer ses frères les hommes. Dn jour, conduit par son père devant l'évêque d'Assise, il poussa le dépouillement des choses de ce monde jusqu'à ^ter tous ses vêtements, et même sa chemise, afin de pouvoir dire qu'il ne devait plus rien qu'au père commun qui 6st dans le ciel. Aujourd'hui cet homme serait un fou : a\L xiii'' siècle, il fut saint François d'Assise.
itOi HISTOIRE DES PAYSANS.
Reprenant dans toute leur pureté les théories etagérées de l'Évangile contre toute appropriation individuelle, il interdit aux moines de Tordre qu'il fonda toute espèce de propriété, même commune. Fuyant le travail, qui engendre la propriété, ils mendiaient ce pain de chaque jour qui suffit à soutenir cette chose éphémère et méprisable que l'on appelle la vie humaine.
Cependant les temps étaient bien loin de la vie commune et de la pauvreté absolue : aussi le pape Innocent lU hésitait-il à approuver la règle de saint François, toute révélée et dictée par le Saint-Esprit qu'elle était (i), car s'il répétait en plein xiii® siècle ce qu'avait dit Jésus-Christ sur les dangers de.la propriété, que devenaient les richesses scandaleuses de l'Église?
« Prenez garde, saint-père, lui dit alors le cardinal de Saint-Paul, évêque de Sabine, prenez garde, si vous rejetez la demande de ce pauvre homme, que vous ne rejetiez l'Évangile, parce que la forme de vie dont il demande la confirmation n'est pas autre chose. (Ibid.)
La règle fut donc approuvée à Rome en 1209, et saint François put voir, avant de quitter ce monde, cinq mille religieux embrasser son ordre après avoir donné tous leurs biens aux pauvres. Trente-cinq années plus tard. Tordre comptait trente- trois provinces, huit cents monastères et au moins vingt mille religieux. Il y en avait cinquante mille à la fin du siècle.
Cela n'empêchait point Tordre de Saint-Dominique d'acquérir dans le même temps des développements non moins considérables. Ce fut par toute l'Europe chrétienne une soif ardente de pauvreté, une émulation incroyable d'humilité. Chacun voulut être « le plus petit des moines et la balayure des clercs ». Il y eut des frères mineurs, il y eut des frères minimes. Il y eut Tordre des Serfs de la sainte mère de
(l) Voy. la Vie des saints.